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Rembrandt van Rijn 1606-1669 // Mohamed Dib 1920-2003 Du tableau au roman, une histoire de temps

Par Mmediene
Le choix des deux œuvres présentées dans ce propos n'est pas fortuit. Il relève d'une autre vie de ma vie que la vue du tableau de Rembrandt a réveillée. L'œuvre dont il est question ici représente sa compagneHendrickje se baignant dans une rivière, chemise relevée et semblant prendre grand plaisir à la contemplation de son reflet dans l'eau. Cette scène fortement connotée - le corps presque nu, le sexe présent/absent, l'eau et ses prodiges, le lieu isolé comme dans la Suzanne au bain à quoi elle fait irrésistiblement penser - m'a donné l'impression, puis la certitude, que je l'avais déjà vue. En réalité je ne l'avais pas vue mais lue, précisément dans un roman de Mohamed Dib. Mais je ne me souvenais ni du titre ni du nom du personnage féminin que j'associais à Hendrickje. Cette question demeura en sommeil plusieurs années jusqu'au jour tout récent où, transmise à Madame Assia Dib, elle me donna immédiatement le titre du roman, L'Incendie et le chapitre où je pouvais enfin rencontrer Zhor la sœur jumelle de la baigneuse de Rembrandt. A près de quatre siècles de distance dans la Hollande du XVIIème et l'Algérie coloniale de la première moitié du XXème deux artistes majeurs de leurs temps se rejoignaient par le truchement de leur oeuvre : Rembrandt, l'un des Maîtres de la peinture du Nord, peignant sa compagneHendrickje se baignant dans une rivière et Mohamed Dib, l'un des grands écrivains de langue française, décrivant la gracieuse Zhor se rafraichissant dans l'eau d'une source. Deux personnages féminins vivant la même expérience aquatique, éprouvant dans leur chair le même trouble et les mêmes frissons procurés par l'eau glissant entre leurs jambes ; deux natures joueuses, attentives, curieuses, heureuses de se découvrir dans l'image que renvoyait d'elles le flux de ce bain à allure de baptême. Ces deux joies, silencieuse et réservée pour la fille du Nord, plus expressive et bruyante pour la méditerranéenne se confondent pourtant malgré tout ce qui les sépare comme sont éloignés l'un de l'autre les deux artistes qui les ont représentées ; l'époque, la culture, l'origine, les continents et, bien entendu, leur mode d'expression : Rembrandt peint, Dib écrit. La nouvelle compagne de Rembrandt, Hendrickje Stoffels, jeune personne âgée de 23 ans que son début de grossesse épanouit, se prête dans ce tableau à un jeu que lui inspire l'eau transparente dans laquelle elle s'est avancée avec précaution. L'artiste la montre debout, manches retroussées, immobile dans une longue chemise relevée jusqu'aux cuisses, le col largement ouvert sur sa poitrine. Ainsi presque dénudée elle se laisse regarder dans la splendeur de son corps que le peintre embellit par touches rapides et douces. Cette semi nudité telle que Rembrandt la peint est mise en valeur par le fond sombre d'un sous-bois qui souligne le blanc gris de la robe qui baille dans ses ouvertures laissant voir d'intimes pans de peau. Les cuisses de la jeune femme, continuées jusque la frontière ombrée du bas ventre, nous suggère qu'elle est nue sous ce costume de bain improvisé. Les jambes légèrement écartées, esquissant un léger sourire de satisfaction, la tête penchée en avant vers la partie immergée de ses pieds que l'on voit en transparence, Hendrickje manifestement recherche dans l'onde l'image immontrable d'elle-même. Et la trouve semble-t-il. Cette image interdite Courbet la peindra sous le titre de Hendrickje Stoffels se baignant dans une rivière , 1655
L'Origine du monde en 1866.
Cette scène de plein air, d'une technique rare à cette époque par son réalisme d'avant-garde, semble être un moment de plaisir, un répit que le couple amoureux savoure dans cette campagne paisible avant de répondre à la convocation émise à leur encontre pour fait de concubinage par les Autorités religieuses d'Amsterdam.
Mohamed Dib, Mohamed Dib reprend dans un court passage de l'Incendie, 1954
L'incendie la même idée mise en peinture par Rembrandt. L'écrivain aménage dans son récit une incise narrative où il focalise son propos sur Zhor, l'une des héroïnes du roman, le second opus de sa trilogie Algérie.
A la différence deHendrickje qui est enceinte et aimée par un peintre célèbre, Zhor, adolescente précoce, est vierge et vit misérablement avec sa mère. Dib, pour mettre en scène son héroïne la place au milieu d'une source protégée par un rideau de figuiers. Les pieds dans l'eau fraîche, sa robe relevée haut montrant ses mollets brunis par le soleil et, au-dessus, ses cuisses " à la chair de plus en plus blanche ", elle aspergeait son entrejambe par une série de gestes incontrôlés. Se croyant seule dans cet endroit retiré Zhor, comme absente au monde, semblait se livrer à une sorte de danse purificatrice annonçant la naissance d'une femme. C'est là, à cet instant où bascule l'innocence de l'enfance dans l'âge du désir que la jeune fille comprend rétrospectivement la signification de certaines tensions de son corps. Cessant ses ablutions païennes elle réalise que la source dans laquelle plongeaient ses jambes écartées faisait miroir, que son image reflétée sur la surface liquide la révélait, de bas en haut, entièrement mais imparfaitement. En scrutant de son regard ce reflet d'elle-même, elle cherchait à voir ce qu'elle savait être l'origine des envies qu'aucune caresse n'avait encore comblées. Mais dans l'eau vaguement remuée la nouvelle Zhor, qui n'avait pas su se tenir droite comme Hendrickje pour espérer découvrir ce qui la tourmentait, n'apercevra de son corps penché que ses " fesses saillantes " et, de l'autre côté, ses genoux et " son visage congestionné. "
Extrait du chapitre XVI de "Le gosse fixait ses regards sur Zhor plantée au milieu de la source, la robe relevée, qui lançait de sa main libre de l'eau entre les jambes. Elle était baissée et ne s'apercevait pas de la présence d'Omar entre les figuiers immobiles, elle ne paraissait voir ni cette eau ni le fond de sable, de galets et de pierres. Les mollets de la jeune fille s'étiraient à mesure qu'elle inclinait le buste ; au-dessus des jambes, vers les cuisses, sa chair était de plus en plus blanche...L'incendie
C'était quelque chose d'insolite : Zhor, si elle retirait son regard de la terre, ne voyait qu'une réduction grotesque d'elle-même se reflétant dans l'eau. Ses jambes plongeaient à mi-hauteur, bouts gros et tronqués qui flottaient, plus blancs qu'ils ne l'étaient en réalité (...) Zhor chercha à distinguer dans l'eau, qui formait miroir, si elle ne pouvait, entre ses jambes et ses cuisses, rien voir d'autre. Penchée, elle n'apercevait derrière elle que l'image de ses fesses saillantes. Devant, c'était son visage légèrement congestionné et ses genoux qui avançaient."
L'écriture dit ce que la peinture ne dit pas , Eugène Fromentin
Mohamed Dib relate ici de manière explicite la façon dont Zhor découvre avec une curiosité mêlée de joie et de déception le secret de sa féminité. Son éveil à l'amour sensuel la rendait plus hardie, moins prudente dans ses fausses luttes avec le jeune Omar, son voisin. Sensible aux effets de ses transformations physiques elle avait appris comment, dans leurs corps à corps réguliers, exciter et éteindre les appels de ses sens en éveil dont les mots qui débutent ce passage pourraient être la clé : " Zhor, plantée au milieu de la source, la robe relevée, qui lançait de sa main libre de l'eau entre les jambes. "
A lire le texte de Dib on ne peut être que frappé par sa parenté thématique et narrative avec le tableau de Rembrandt. L'eau dans sa dimension mythologique unit les deux protagonistes dans un même intérêt pour leur féminité alors que leur statut diffère totalement. Hendrickje est une femme accomplie alors que Zhor est une jeune femme en devenir.
Une filiation de hasard mais patente, évidente, enjambant les siècles et les continents apparait à nos yeux confirmant l'idée que l'art, avec ses belles surprises et ses rencontres improbables - ainsi celle du peintre et de l'écrivain - n'est qu'un vaste et malicieux continuum.

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