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Phénoménologie de la chambre à gaz de Didier Durmarque, par Gregory Mion

Par Juan Asensio @JAsensio

Phénoménologie de la chambre à gaz de Didier Durmarque, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Alkis Konstantinidis (Reuters).
Avertissement.
Je m'étais promis de ne plus jamais évoquer, dans la Zone, quelque nouveau livre que ce soit publié chez L'Âge d'Homme, une maison d'édition naguère superbe et qui a été méthodiquement saccagée, comme je l'explique dans cette philippique, par une demi-folle adepte de la secte végane. Je fais cette seule exception par respect pour les travaux de Didier Durmarque, mais surtout, pour celui, méthodique, consciencieux, inspiré et courageux de Gregory Mion.
JA

2688143882.JPGsur Philosophie de la Shoah, par Gregory Mion.
1518166072.jpgSur Enseigner la Shoah, par Gregory Mion.
La Phénoménologie de la chambre à gaz sera publiée le 8 octobre 2018 par les Éditions L’Âge d’Homme. Nous livrons ici une recension anticipée qui essaie de suivre scrupuleusement les idées souvent audacieuses et décisives de l’ouvrage. Nous conseillons en outre au lecteur curieux de se reporter aux deux premiers livres de Didier Durmarque sur le problème de la Shoah, parce qu’ils ont nettement ouvert la voie aux réflexions présentes : Philosophie de la Shoah (Éditions L’Âge d’Homme, 2014) et Enseigner la Shoah (Uppr Éditions, 2016).
Le travail philosophique de Didier Durmarque au sujet de la Shoah consiste à déborder le caractère impensable de la destruction des Juifs d’Europe pour en faire non seulement un problème fondamental pour la raison, mais aussi un problème qui engage une interrogation quant à la structure même de la raison en temps de crime contre l’humanité, comme si quelque chose, au fond de chaque homme, avait singulièrement dégénéré avec les camps de concentration de l’Allemagne nazie. En outre, l’univers concentrationnaire, il est bon de le rappeler, n’est pas la cause première d’une altération de l’intelligence humaine même si l’industrialisation de la mort favorise nécessairement la déchéance de nos qualités logiques, ne serait-ce déjà que parce que toute massification de la mort implique logiquement une menace pour la vie dans l’agglomération même des bourreaux. Dans le sillage de Günther Anders pour l’essentiel, Didier Durmarque souligne que les progrès techniques effectués depuis le XIXe siècle n’ont fait que préparer le terrain d’une technique au service de la mort, et la Seconde Guerre mondiale, dans cette perspective, n’a été que l’application scolaire de tout un savoir aveuglément accumulé, du moins du côté du Troisième Reich, obéissant au principe d’une méthode infaillible pour maximiser les fins (le nombre accru de cadavres) en économisant les moyens (optimiser la configuration des camps pour gagner de l’espace et du temps). En d’autres termes, la Shoah est moins la cause d’un renversement de la raison que sa conséquence évidente qui parachève la débâcle spirituelle amorcée au XIXe siècle : elle apporte la preuve épouvantablement ostentatoire que les hommes n’ont pas attendu l’occasion du génocide des Juifs et de tous les prétendus sangs impurs pour tirer vanité du pouvoir démultiplié de la technique. Entendue comme une puissance qui n’a de cesse de vouloir se dépasser, la technique est une sorte de matérialisation perverse de l’intelligence et d’inquiétante extension des possibilités physiques, encourageant les plus arrogants des hommes à agir comme s’ils étaient de nouveaux Prométhée, descendants d’un Frankenstein mieux entraînés que leur ancêtre fictif, prêts à mettre sur pied une créature (le camp) qui ne se retournerait pas contre eux.
Le perfectionnement systématique du camp a évidemment détourné la technique de ses principes originels – d’un savoir qui pouvait prêter main forte aux projets de l’homme tout en s’avisant de ses effets, nous sommes tombés dans un savoir préjudiciable pour l’humanité. En reprenant la pensée de Heidegger qui certes ne fait pas grand cas des opérations concentrationnaires, nous dirons que l’essence de la technique a été dévoyée par la science moderne. Jadis envisagée comme une action qui s’assimilait au mouvement de la nature sans la travestir, la technique est désormais une menace presque invincible pour le monde naturel. D’un point de vue heideggérien, elle est devenue le vampire de l’énergie naturelle, assignant le vivant au cahier des charges d’une humanité toujours plus demandeuse en ressources. Dans un même ordre d’idées, cette dépravation de la technique a suscité l’oubli du sens premier de la culture tel que le rappelle judicieusement Hannah Arendt : le terme «culture» provient du latin colere (cultiver la terre, entretenir, prendre soin, etc.) et il désigne un «tendre souci» vis-à-vis de la nature (1), par contraste avec la culture du rendement initiée par la division du travail et par contraste encore plus radical avec la production industrielle des cadavres instruite par la Solution Finale. Cela confirme le paradoxe d’une intelligence au service de sa négation lorsque le tempérament inventif des hommes se met à inventer des moyens de répandre la mort, alors même qu’il faudrait vivre et laisser vivre. C’est aussi le paradoxe du pouvoir concentrationnaire qui ne se préoccupe pas d’agir sur la vie, de façonner une multitude et d’en administrer le parcours dans la durée (2), mais qui, tout au contraire, précipite les prisonniers dans l’au-delà, désireux d’en finir au plus vite avec les espèces humaines soi-disant indignes de respirer le même air que l’espèce aryenne.
L’argument de la folie ne peut pas être invoqué lorsqu’on se penche avec effroi sur les actes rigoureusement agencés des protocoles nazis d’extermination. Le nazisme a introduit un genre de rationalisme auto-chosifiant où tous les hommes, à tous les postes de cette entreprise de mort, se sont délibérément objectivés pour accomplir un génocide sans équivalent, attentifs aux moindres paliers de ce massacre formalisé à outrance. C’est pourquoi une raison qui se désavoue en sanctifiant une axiomatique du massacre n’est pas une raison qui disparaît derrière l’inconcevable, ni une raison qui prémédite une chute fracassante dans la déraison – c’est une raison qui réapparaît en exhibant la fierté du nouvel homme-machine vainqueur présumé de l’homme ancien et affecté. À défaut de connaître les bienfaits de la sensibilité ou de la compassion, à défaut de prendre goût à la compagnie et aux plaisirs de la conversation, l’homme qui exécute les parties et les sous-parties du règlement intérieur nazi connaît par cœur le solfège des camps, se faisant l’instrument pitoyable d’un «totalitarisme technique» dénoncé par Anders et justifiant l’impression vive de son «obsolescence» (3), c’est-à-dire de sa manière de s’oublier en tant que garant des richesses de la conscience de soi, de sa manière encore de devenir caduque parmi les vivants puisqu’il se trouve dominé par les choses qu’il a créées, repoussé au dernier rang des nouveaux appareils de la déshumanisation. En réalité, plus on observe de la soumission envers les choses techniques, et de surcroît envers la technocratie nazie, plus les choses usurpent les propriétés de l’existence humaine et semblent dotées d’une liberté que les hommes volontairement soumis leur ont déléguée. Ainsi la mécanisation du génocide, associée à une bureaucratie efficace, inaugure une foule d’assassins qui ont conservé la plus faible fraction de l’intelligence, celle qui, en l’occurrence, permet de vivre le confort de l’obéissance calculée et de gagner le respect de tous les héritiers d’Eichmann. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Didier Durmarque, citant Anders dès que possible tant ce penseur est incontournable, continue de nous alerter sur la re-nazification du monde par le biais de la technique, notre planète étant gouvernée par une oligarchie des techniciens qui affaiblit nettement les vertus démocratiques pourtant les plus tenaces. Dès lors que les peuples se chosifient dans les technologies et s’organisent dans les processus du management contemporain, la notion de peuple se voit neutralisée parce que la politique ne passe plus par un sujet élu de la représentation populaire, mais par la présentation des objets sélectionnés par des entités difficilement identifiables, ces mêmes objets figurant des comportements sériels et prévisibles chez ceux qui en sont dépendants, favorisant une régression des échanges sociaux et donc une progression des solitudes nuisibles.
Cette recrudescence de la technique pendant et après la Shoah s’exprime philosophiquement par une perte de l’être (déflation ontologique) et par une prolifération de l’étant (inflation ontique). Autrement dit, la source infinie de la vie (l’être) s’assèche et s’étouffe dans les structures finies de la modernité (les étants), l’être incarnant l’ouverture primordiale tandis que l’étant marque la fermeture, le passage à la limite ou le confinement. Cette distinction entre l’être mis en danger et les modalités agressives de l’étant est constitutive des réflexions les plus ambitieuses de Didier Durmarque dans son essai. Elle nous montre au premier chef comment le camp s’impose à l’instar d’une verrue géométrique et limitative au milieu de la nature abondante, et comment le camp, au fur et à mesure, dessine à l’intérieur de lui-même d’autres délimitations, jusqu’à atteindre un niveau irrespirable de fonctionnement par addition des étants au sein de l’une des plus épouvantables manifestations de l’étant. Il va de soi que cette folie de la fragmentation ruine tout espoir de respiration libératrice ou de continuum naturel vécu, empêchant de vivre la plénitude de l’univers à cause d’un plébiscite malsain de la vacuité (4). Le caractère indivis de l’être se voit donc en situation précaire du fait d’un Zeitgeist immodérément fidèle aux doctrines de la division. Du reste, cette sombre tendance au cloisonnement aboutit à son apogée ontique à partir du moment où plusieurs camps s’équipent de la chambre à gaz, l’ultime étant inséré dans l’étant de la géographie concentrationnaire, lieu spécifique qui exigeait un investissement de la philosophie afin d’en donner une description encore impensée. Pour ce faire, Didier Durmarque a recruté l’expertise de la phénoménologie, posant finalement une question à la fois simple et déroutante : qu’est-ce qui apparaît lorsque nous essayons de saisir la réalité nue de la chambre à gaz, c’est-à-dire la chambre à gaz telle qu’elle émerge spontanément dans notre conscience dépouillée de tout jugement réducteur ?
Tout d’abord la chambre à gaz s’affirme comme un moyen d’accélérer la production des cadavres. Bien que la technique du gaz soit objectivement sommaire, elle illustre la prolifération du moyen et la dissolution de la fin – le «comment» de répétition escamote l’horreur du «pourquoi». L’enjeu s’en trouve presque modifié à l’échelle de l’inconscient : l’antisémitisme meurtrier du nazisme ne jubile pas tant de perpétrer un génocide que de tester sadiquement des dispositifs de mises à mort. On assiste ainsi à la volte-face de la raison qui s’effondre sur elle-même, non pas, nous l’avons dit, pour subir un délire qui absous les choristes du carnage, mais tout à l’inverse pour pénétrer dans l’ère d’une médiocrité qui se plie admirablement à la taylorisation du génocide. Dès le début du mois de septembre 1941, les premiers essais de gazage sont effectués, après quoi le parcours des victimes se précise davantage, l’être humain se voyant exposé à une croissante reductio ad res, voué à un équarrissage qui le transforme en étant parmi les étants déjà innombrables du camp. Les corps exténués depuis la descente du train ne sont plus tout à fait des formes vivantes qui se détachent au cœur des ténèbres indifférenciées, ce sont des formes immédiatement enténébrées, confondues dans la brume ontique de plus en plus épaisse dans ces cantons de l’Holocauste. Métaphysiquement parlant, cette omni-atomisation de l’homme est un des plus virulents refus de s’interroger sur l’Être, une des plus brutales façons de balayer d’un geste désinvolte la racine de toutes choses, et la chambre à gaz non seulement licencie l’épineuse question de l’être pris en tant qu’être (l’essence de la métaphysique selon Aristote), mais elle va plus loin en nous assignant à la résidence d’une philosophie au rabais, à savoir une non-pensée, une imposture de l’esprit qui a dénaturé le trésor de l’ontologie à dessein de revendiquer l’étant en tant qu’étant. C’est dire que la chambre à gaz fait tristement coup double : d’une part elle résout le problème du cost-benefit dans les procédés d’anéantissement, et d’autre part elle résout frivolement le problème millénaire de l’être, si bien qu’elle apparaît de prime abord comme un terrible vaccin économique et philosophique.
Il n’y a guère que pour les négationnistes que la chambre à gaz n’apparaît pas du tout, et si Didier Durmarque mentionne à juste titre ce remarquable déni, il ne creuse pas le sillon de son intuition, le réservant peut-être pour un autre livre. Reste que ce nihilisme pathologique et ciblé provoque bien malgré lui une apparition de la chambre à gaz : elle n’en est que plus criarde au milieu de tous les rejets explétifs formulés par ces stratèges du scandale. Qui sont-ils, d’ailleurs, sinon des Christo qui n’ont pas compris que le recouvrement d’une réalité, par quelque drap que ce soit, ne fait que ressortir de plus belle la forme qu’on a voulu éclipser ? Car c’est en faisant disparaître certains édifices monumentaux sous la couverture de son art que Christo en exhibe à la fois toute l’obscénité et l’impossible évanescence. Il en va de même pour la chambre à gaz qu’on essaie d’ensevelir dans une réécriture viciée : elle esquive les mythologies négationnistes et elle crève littéralement l’écran des grammaires fossoyeuses.
Cela dit l’apparaître de la chambre à gaz ne se révèle pas vraiment dans la technique, celle-ci demeurant primaire et tenue secrète, mais plus sensiblement dans son organisation – la gaskammer traduisant le terminus d’un cheminement vers la mort et l’antichambre de la réduction du cadavre en cendres. En outre, pour peu que l’on pût avoir la crainte plus ou moins fondée du gazage ou de la crémation, on ne voyait rien hormis les installations cyniquement fardées dans l’itinéraire manufacturier du trépas. Les nazis allaient même jusqu’à trahir l’oreille des futurs condamnés en excitant des oies pendant les séances de gazage, de sorte à insonoriser les cris de détresse des agonisants. Aussi, en insistant sur l’apparaître de l’organisation de la technique davantage que sur la technique en elle-même, Didier Durmarque nous présente ici une idée cruciale, parce qu’elle nous aide à saisir la feinte d’un lieu qui voudrait faire prendre des vessies pour des lanternes (créer l’illusion d’une douche bienfaisante), et plus exactement la manière dont les apparences de la mort sont redistribuées dans la banalité de l’arrangement concentrationnaire. Même si le camp est multi-sépulcral, même si le memento mori retentit à chaque parcelle du Lager, il y a cette volonté d’en atténuer l’enflure par la voie d’une organisation au cordeau qui doit en refouler tous les aspects disgracieux. En définitive, l’artisanat technique de la mort est sommé de s’incorporer à l’art de l’organisation de la mort, comme un malin génie, par exemple, ne souhaiterait pas que l’on pressente la certitude d’un travail répétitif et peu reluisant derrière l’œuvre finie. Ce qui apparaît donc de la chambre à gaz en première instance, c’est un revêtement organisationnel et impudemment consolateur, un enduit esthétisant qui cache une laideur hors-catégorie. Et les apparences n’étant pas longtemps trompeuses dans ces cas-là, on ne tardera pas à déterrer le crâne de la vanité après avoir déchiré le linceul de la fourberie.
Mais avant de toucher au centre dévorateur et obliquement concret de la chambre à gaz, il faut surmonter ses autres dérobades, ses prédispositions à se retirer dans la brume du secret, là où tout conspire à l’occultation. La chambre à gaz insinue un désir de majorer les rubriques de l’énigme et du secret, d’où le fait que Didier Durmarque proclame aussi bien l’atopie que l’achronie de ce lieu éminemment dilatoire, imprécis, rétif à se laisser dominer par des formules qui en réfrèneraient à mauvais escient l’évanouissement dans le hors-lieu et le hors-temps. Toutefois la chambre à gaz n’est pas éligible à l’infini sacré qui transcende tous les espaces et tous les temps – elle n’est qu’un étant qui bat en retraite, une difformité ontique privée de droit d’asile parce qu’elle est diablement immonde, forcément rejetée du monde des étants topiques et même reléguée dans l’angle mort des apparences au cœur du camp, tout comme elle est dépourvue de temporalité parce qu’elle est irrecevable jusque dans le flux même du devenir, cela dans la mesure où elle n’est qu’un point fixe qui ne cesse de confirmer son statut de furoncle passablement maquillé, indiquant toujours l’heure de minuit sur l’horloge d’une nuit éternelle dont les coordonnées échappent à nos lectures habituelles, l’heure, en l’occurrence, des monstres et des tourments. À cet égard, la chambre à gaz relève d’un hapax de la spatio-temporalité : quoique défaite dans l’espace et dans le temps commensurables, quoique chassée des infinis de la cosmicité (l’espace comme énergie créatrice inextinguible) et du devenir (le temps comme flux dissipé), elle s’est constituée une existence à la marge des limitations et des illimitations, phénomène de foire des rares objets philosophiques qui exigent d’être dûment pensés pour apparaître quelque peu – et qui disparaissent sitôt que l’on voudrait d’abord les voir pour les penser. C’est la raison pour laquelle Didier Durmarque ne cherche pas à nous décrire exhaustivement une chambre à gaz en vue de lancer une sonde philosophique dans la galaxie concentrationnaire, puisque de toute façon la chambre à gaz commence par se voiler, mais il cherche plutôt à travailler la mise en secret de la chambre à gaz, les conditions floues d’une disparition, afin de susciter l’aurore de cet étant particulièrement informe et retors tant qu’on refuse de l’appréhender patiemment. Prenant la suite à son insu de Pierre Boutang, cette Phénoménologie de la chambre à gaz, osons le supposer, complète une ambitieuse et interminable ontologie du secret (5).
Cette phénoménologie repose donc sur l’endurance noétique de celui qui l’explore et tente de faire apparaître ne serait-ce que les traces de ce que la cruauté a voulu effacer à tout jamais. Ainsi l’apparaître de la chambre à gaz intervient dans le registre de l’empreinte rapatriée, de la trace reconquise qui déclenche ce que Derrida appelait une «pulsion d’archive» (6), sorte d’interpellation absolue et envahissante qui nécessite une conservation et un examen minutieux de la trace. Parmi les divers témoignages, qu’ils soient contenus dans un livre d’Histoire, qu’ils soient l’œuvre d’un récit littéraire ou qu’ils soient filmés, Didier Durmarque traque les symptômes de la chambre à gaz, se donnant toutes les chances de rendre visible un «apparaître sans apparence», une forme suspecte que l’on s’est acharné à opacifier, une forme dont le paroxysme de la dissimulation se signale fugitivement dans la fumée qui disperse en aval les cendres du cadavre produit en amont. De telles puissances de la dilapidation et de la néantisation justifient les mots de Heidegger lorsque celui-ci soutient que la chambre à gaz est à la fois privation d’existence et privation de mort (car la vie et la mort s’exténuent de concert dans cet alambic de la décimation superlative) : la «désintégration ontologique» réifie le vivre et le mourir sous les rapports de l’étant, l’homme se métamorphosant en objet fini dont la vie s’exprime dans le vocabulaire de la productivité (chaque respiration avant l’inhalation fatale devient une étape de parachèvement du produit) et la mort dans le vocabulaire de l’obsolescence programmée. Le tort de Heidegger, cependant, c’est d’avoir fait de la chambre à gaz un objet technique ni plus ni moins équivalent aux autres, et Didier Durmarque, pour sa part, réclame une isolation philosophique de la chambre à gaz afin de l’amener progressivement à sortir de son corset de ténèbres. Dans le fond, il s’agit d’apprendre à tenir la main du Sonderkommando, puis de se frayer un passage dans la pénombre pour retrouver la trace des victimes et refonder une forme humaine par-delà le difforme et le sans-forme. Autrement dit, il s’agit de retrouver l’être malgré le déchaînement ontique – regagner la Présence fluide après la pétrification dans l’étant.
L’ensemble des observations précédentes légitiment le fait que la chambre à gaz ne peut définitivement pas être pensée comme un objet ordinaire. Pour Jean-Claude Milner, qui a du reste contribué à motiver les hypothèses actuelles de Didier Durmarque, la chambre à gaz est une offensive technique censée résoudre le problème juif une bonne fois pour toutes. Elle est en cela un substitut exclusif de la politique – ce que le Troisième Reich ne peut pas crier sur les toits pendant qu’il manœuvre à se répandre aux confins de l’Europe, la chambre à gaz l’effectue en catimini, germant dans les camps avec la sournoiserie d’une maladie a priori asymptomatique. C’est dire que son rayon de nuisance est tel que l’on pourrait mourir du camp sans y avoir été, rattrapé par la brûlure invisible de ses braises infernales, comme le stipule un mot si juste de Marceline Loridan-Ivens, citée par Didier Durmarque. C’est dire encore que la chambre à gaz, par l’énormité de son apparaître philosophiquement vaincu, s’érige à l’instar d’un «nouveau Sinaï» qui voudrait pulvériser la montagne originelle et accoucher de commandements insoutenables. L’éclosion de ce Sinaï est à tous égards négative : elle participe d’un éboulement plus que d’un soulèvement qui augurerait la pointe d’un sommet enraciné dans le ciel infini. Par conséquent le premier Sinaï, dont la roche ruisselle d’infinité, se heurte au second Sinaï, à la montagne apocryphe de la chambre à gaz, messagère de finitude et de haine de tout ce qui fraternise avec l’incommensurable. Si le grec ancien d’Anaximandre prononçait le terme d’Apeiron pour déclamer la noblesse de l’infini, la chambre à gaz ne pourrait qu’en reprendre la racine en y ajoutant une détestation préfixée : elle serait littéralement misapeironique comme d’aucuns sont misanthropes, et comme d’aucuns ont la haine de l’homme, elle aurait en ce qui la concerne la haine bien plus destructrice de l’infini. Voilà donc la dernière apparition de la chambre à gaz, son jubilé malsain où elle tombe les masques et diminue par là même son hypocrisie – elle est là presque toute nue, grelottante sous l’œil habile du philosophe, désignée sans ambiguïté comme le Grand Finitiseur qui lacère le souffle de l’Infini. Il fallait elle aussi la suivre à la trace pour lui imputer le plus atroce «carnage des essences» (7) et pour l’accuser univoquement à tous les degrés de sa reconstitution dans l’apparaître. Ce n’est d’ailleurs que par ce chemin scabreux d’apparition graduelle que nous pourrons peut-être enfin apporter un démenti aux paroles terriblement réalistes d’Imre Kertész : la saisie phénoménologique de la chambre à gaz ouvre une profonde perspective de réfutation d’Auschwitz et il est urgent de s’en emparer (8).
Notes
(1) Hannah Arendt, La crise de la culture.
(2) Ce que Michel Foucault avait nommé le «biopouvoir».
(3) Günther Anders, L’obsolescence de l’homme.
(4) David Bohm, La plénitude de l’univers (essentiellement le chapitre 1 : Fragmentation et Plénitude).
(5) Pierre Boutang, Ontologie du secret.
(6) Jacques Derrida, Trace et archive, image et art.
(7) Antonin Artaud, Le théâtre et son double.
(8) Kertész, dans Un autre, affirme que depuis Auschwitz il n’y a pas eu de réfutation d’Auschwitz (référence convoquée par Didier Durmarque).

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