Magazine Côté Femmes

La maternité misérabiliste, le féminisme victimaire, et moi.

Publié le 19 novembre 2018 par Unechambreamoi

La maternité misérabiliste, le féminisme victimaire, et moi.

Mater Dolorosa.


Hier j'ai publié un post sur Instagram, qui a soulevé beaucoup de commentaires.
Je souhaitais donc poser ma pensée un peu plus à plat ici, pour qu'elle reste, et que vos commentaires, très intéressants, puissent être plus facilement partagés.
J'y partageais la BD d'Emma sur sa description de la "réalité de l'accouchement (et ses suites)".
La maternité misérabiliste, le féminisme victimaire, et moi.
la BD entière est disponible ici 


Je me suis exprimée hier pour apporter un point de vue différent. Je sais qu'Emma est une dessinatrice célèbre, connue notamment pour avoir développé le concept fameux de "charge mentale"... mais, sans critiquer son travail en tant que tel, je me sens assez éloignée de ses idées, de sa façon de voir le féminisme.
Pour tout dire, je trouve son témoignage terrible... non pas parce qu'il décrirait quelque chose qui n'existe pas (chacune de ses vignettes décrit en effet des situations partagées, je crois, par toutes les jeunes mamans, a fortiori pour la naissance de leur premier enfant), mais parce qu'il est orienté sur le négatif uniquement, en occultant tout un pan de la grossesse, de l'accouchement et de la maternité, ressenti par beaucoup de femmes aussi: l'aspect POSITIF.
Je ne juge donc pas le témoignage personnel d'Emma, puisque c'est le sien et que je le comprends. J'apporte plutôt ma nuance, mon point de vue, lui aussi basé sur mon expérience personnelle... notamment parce que je crois que ces témoignages négatifs sur la grossesse, qui sont de plus en plus répandus, sur internet notamment, certes libèrent la parole et donnent à voir une réalité qui était certainement tue trop longtemps... mais ont, paradoxalement, un effet pervers: ils deviennent, pour les futures mères, qui peuvent les prendre pour l'unique réalité, carrément anxiogènes.
C'est cette façon de victimiser les femmes, qu'utilise Emma, de façon souvent politisée, qui ne me plait pas. Dans la charge mentale comme dans la maternité, elle explique finalement aux femmes que leur simple féminité les met d'office dans une situation de faiblesse et de passivité.
Je n'aime pas ces discours noirs, provenant principalement des femmes évidemment, qui, sous couvert d'"aider" les femmes en leur parlant de la "réalité"... génèrent surtout un féminisme plaintif, une vision pessimiste de la vie. En gros, ma fille, tu vas grandir et te faire avoir sur toute la ligne: tu vas en baver à l'accouchement, quant à l'éducation et à la vie de famille, ton mari va t'arnaquer et te refiler toutes les responsabilités.
Cette course au témoignage négatif, cette sorte de "compétition" basée sur "laquelle a la plus souffert", me laisse dubitative. Sur internet, on ne voit que ça. Et qui a eu le plus de points d'épisio, et qui a été le plus agressée, et qui a vécu le plus mal son accouchement... et gare à celle qui préfère plutôt exprimer le positif, ne pas s'étaler sur toutes les emmerdes à travers lesquelles elle est passée! Elle passerait pour une privilégiée... une femme qui n'a jamais souffert, qui aurait eu, continuellement, de la chance (cela existe-t-il?).
Chacun de ces témoignages est à respecter car il a été exprimé innocemment, évidemment... mais cet encouragement à libérer la parole, de salutaire, aboutit à une sorte de misérabilisme de la maternité/féminité qui finalement, donne une image de la femme qui ne me convient pas. Cela l'encourage à se définir par ce qu'elle a subi, par sa position de victime... et non par ses actions, ce qu'elle a réalisé de positif.
Non, nous ne sommes pas de petites choses fragiles, destinées à nous plaindre, attirer la pitié, et à encaisser les agissements des hommes, de la société.
Le seul fait d'être des femmes ne nous place pas d'office dans la case "pas de bol".
Etre une femme et devenir mère, cela ne consiste pas qu'en une mise-bas, une scène de boucherie entourée d'un personnel soignant méprisant, et livrée à elle-même.
C'est aussi une aventure absolument intense et passionnante, qui nous fait grandir et que l'on apprend sur le tas, mais pour laquelle nous regorgeons de force et de puissance, si on prend un peu la peine de s'y préparer. mentalement et physiquement. Un peu comme un sportif, ou comme quelqu'un qui s'apprêterait à concourir, à passer une épreuve.
Je regrette une chose dans cette BD (et dans d'autres) d'Emma: c'est cette façon de tout attendre de la société, de l'Etat.
L'accouchement est une aventure avant tout personnelle, et même si l'on aimerait évidemment être le centre du monde, notamment à la maternité, la réalité ne le permet pas.
Bien sûr que tout ce qu'elle décrit dans sa BD est vrai, et difficile à vivre. Et qu'il y a de multiples voies d'amélioration possible (en terme de moyens, de disponibilité des soignants, de respect des voeux de la future maman, de confort, de visites nocturnes, etc...)
Mais nous vivons dans un pays extrêmement privilégié, qui offre aux femmes une grande sécurité et un confort souvent inégalé ailleurs (rien que mes copines en Angleterre, me racontent que l'hôpital public, là-bas, est digne du tiers-monde! Quant au séjour à la maternité, on ne peut pas le critiquer.. il n'y en a pas, et ce n'est souvent pas un choix), et c'est bien, aussi, de savoir l'apprécier.
On ne peut pas laisser les femmes tomber dans le piège de devenir encore plus passives qu'elles ne le sont déjà, en rêvant que l'Etat Providence leur apporte encore plus d'assistance et de confort, leur supprime tout désagrément lié à l'accouchement. Ce serait le bonheur, bien sûr, mais ce n'est pas possible.
Je crois plus lucide et réaliste d'encourager les femmes, plutôt qu'à se plaindre du traitement qu'on leur fait, à se prendre en main. A réellement se préparer, à discuter en couple, à développer des connaissances plus poussées sur leur corps et leurs capacités, en s'entourant, mais aussi en allant, d'elles-même, taper aux portes, demander conseil auprès d'autres femmes expérimentées et qui leur inspirent confiance.... choisir de faire différemment.
Bref, agir, prendre confiance en elle, apprendre à dire non (et se souvenir qu'on a toujours le droit de dire non dans la vie, même quand on est une jeune maman!), maitriser sa vie. Car personne n'accouchera à sa place, personne ne la chouchoutera, ne la respectera, si elle-même, déjà, ne fait pas la démarche active.
Plus qu'un encouragement à la complainte collective (qui tombe souvent dans le sensationnalisme, voire le racoleur, comme si en rajouter sur la souffrance que les autres vivront forcément, après celle que nous avons subie - avec héroïsme!-, nous procurait presque... un soulagement!), plutôt que de céder aux récits volontairement un peu trop sanguinolents (qui attirent le lectorat, font du buzz tellement facilement), de tomber dans cette fascination du pire  (c'est toujours plus facile de râler, c'est humain)... préférer promouvoir une sorte d'empowerment (puisque le terme est à la mode...).
Et je ne suis pas certaines que toutes ces difficultés soient dues au fait que les femmes soient femmes... c'est la vie d'adulte en elle-même qui est compliquée, semée d'embuches, pénible. Pour les hommes comme pour les femmes.
Eh oui, clairement, devenir mère nous fait souvent, en même temps, devenir adulte: On découvre, à la naissance de notre premier bébé, l'ampleur de ce qu'on perd. La "perfection" de son ventre, de son apparence physique, de son corps... le repos, le répit, la liberté, l'insouciance. "On ne nous avait pas prévenues! Jamais on ne m'a élevée dans l'idée de sacrifice! Pourquoi les hommes vivent les choses différemment?". Le poids des responsabilités et de la fatigue nous tombent dessus d'un coup, et c'est, pour toutes les femmes je crois, un choc, pour le premier bébé. C'est le début de la sagesse... qui est un travail qui prend beaucoup de temps (Et qui, je crois, n'a pas de fin).
Mais autant regarder cela comme un passage normal: participer à l'Histoire de l'humanité et donner la vie ne ressemble, certes, pas à un "voyage aux Maldives", accoucher n'est pas un chemin de roses ni un moment confortable.... OK. Mais c'est une aventure complètement dingue, physique, émotionnelle, humaine, spirituelle, universelle, métaphysique! Qui, au delà de la douleur et des dégâts qu'elle cause au corps et à l'âme, procure des sensation de puissance et de fierté qui, personnellement, m'ont durablement modifiée: quand je regarde mes enfants, je fais aussi face à ma propre fierté: celle de les avoir "réalisés". Cela vaut bien d'avoir versé quelques larmes.
Et puis, les bleus à l'âme, et au corps, eux aussi, ils passent. La nature est bien faite. Le corps s'en remet... pour pouvoir remettre ça! (et là encore, il s'en remet d'autant mieux quand cela passe par un entretien actif de son corps; il ne suffit pas d'attendre passivement que tout revienne comme avant, comme par magie). Les choses s'arrangent. Pourquoi ne pas le dire?
Alors, loin de moi l'idée de dire qu'il faut accepter d'endurer, d'enfanter dans la douleur: Personnellement je suis pour tous les moyens mis en oeuvre pour diminuer la souffrance des femmes.
J'essaie simplement d'exprimer une chose: Nous sommes seuls sur terre. Seuls à la naissance, seuls à la mort. Seuls pour vivre la maladie, la décrépitude, la douleur physique et morale. Nous pouvons être entourés, aidés, et tout sera facilité.... mais globalement, les rendez-vous avec l'existence, nous y allons être confrontés seuls. Autant le savoir, s'y préparer, anticiper, plutôt que d'attendre de la "société" qu'elle vienne tout nous épargner.
En tant que mère de quatre enfants, j'ai évidemment énormément progressé... J'ai bien vécu chacun de mes accouchements, mais j'ai aussi ressenti ce que décrit Emma dans sa BD. L'impression qu'on va crever de douleur, qu'on va mourir de fatigue, que ce nouveau-né, par l'énergie qu'il nous demande, va nous terrasser. Et puis peu à peu on apprend, on se débrouille, on trouve des techniques, et on s'en sort. C'est pour ça qu'on fait d'autres bébés.
Et ce qui pouvait paraitre absolument invivable à la naissance du premier bébé (la fatigue des trois jours passés à la maternité), on apprend à le positiver, à l'apprécier, à en profiter, et même, pour les plus dingues d'entre nous, à l'adorer (avec une famille nombreuse, le séjour à la maternité est une parenthèse enchantée, sans cuisine à faire, ni allers-retours à l'école à gérer!).
Mon quatrième accouchement, je l'ai aimé de A à Z... j'en chéris le souvenir. Pourtant, sur l'échelle de la douleur, il était extrême, comme les précédents.
Je suis aussi inspirée par des femmes de mon entourage, que j'admire. Deux d'entre elles notamment, ont eu des grossesses bien plus précaires et difficiles que les miennes, et pourtant, donnent le change, avancent, s'en sortent, avec un sourire radieux. L'une d'elles a perdu, à deux reprises, son bébé à la toute fin de ses grossesses. L'autre, dans la vingtaine, a vu son compagnon se barrer, à l'annonce de sa grossesse, et a tout vécu seule. Grossesse, accouchement, nuits blanches, premiers mois. Charge mentale +++. Toutes deux rayonnent, et donnent cette image de "filles privilégiées", physiquement et mentalement... vous savez, ce genre de filles "qui ont tout", qui ont surement eu "de la chance dans la vie, elles". Je ne dis pas qu'elle n'en ont pas pleuré toutes les larmes de leur corps, dans l'intimité de leur chaumière. Je dis juste qu'elles ont formulé le choix de ne pas se laisser définir par ça. Surtout, ne pas inspirer la pitié.
Alors, si nous nous prenions en main, pour ne pas avoir l'impression de passer à coté de notre maternité? (voire de notre vie?). C'est quand-même maintenant qu'il faut en profiter... on est jeunes, en bonne santé (ça ne va pas durer), on donne la vie... y a-t-il des périodes aussi bénies dans la vie?
Personne ne vous volera ces moments, si vous décidez de les vivre intensément, de maitriser les étapes importantes (tout en acceptant aussi l'inconnu, et en développant ses capacités d'adaptation... fort nécessaires pour un accouchement, qui est par définition une bombe à retardement, et nous apprend que rien ne se passe jamais comme prévu).
Sans remettre en cause la réalité du témoignage d'Emma (qui n'a pas versé une larme en découvrant son reflet, de profil, en culotte-filet, dans le miroir de la salle-de-bains de la maternité?), je souhaiterais rassurer les futures mamans. Apporter une nuance. Sans édulcorer, sans occulter la réalité... mais sans noircir le tableau non-plus. Ce féminisme-là, ce n'est pas le mien. cette vision de la maternité non-plus.
Un autre vécu est possible, un autre regard. Et il ne dépend pas que de la "chance". Il peut aussi provenir... d'un choix.

(N'hésitez pas à commenter sous mon billet! Je sais qu'on prend de moins en moins la peine de commenter sous les billets de blog, les réseaux sociaux sont plus rapides... mais ici, cela permettra à votre texte d'être conservé, et d'être lu par les autres. J'ai reçu tellement de témoignages via Instagram en message privé, tous plus intéressants et émouvants les uns que les autres...)
à lire aussi parmi mes anciens billets:
La maternité version réaliste
la mamma, ou comment s'épanouir dans la maternité
(et tout un tas d'autres billets sur le thème... que je vous laisse chercher!)




Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Unechambreamoi 22397 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte