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La démontabilité, pour une économie circulaire du bâtiment

Publié le 26 mai 2021 par Franckbaty @Bouygues_C
Credit Shutterstock

Selon Sylvain Grisot, auteur d’un manifeste sur le sujet, recycler les espaces, transformer l’existant en évitant de déconstruire, et intensifier les usages des espaces sont les trois règles d’or à adopter pour changer radicalement nos méthodes. Parmi les nombreux leviers possibles, explorons celui de la démontabilité des bâtiments : qu’est-ce qu’un bâtiment démontable, comment le concevoir et à quelles fins ?

La flexibilité pour faire face à l’incertitude

Les villes sont aujourd’hui soumises à de nombreux bouleversements. La fréquence et l’intensité des événements climatiques (vagues de chaleur, crues, …) augmentent, mettant l’urbanisation à rude épreuve ; Les usages et les pratiques urbaines sont de plus en plus fluctuants, rendant certains projets rapidement obsolètes ; Les aspirations en termes de cadre de vie idéal et l’explosion du télétravail questionnent les trajectoires résidentielles et les dynamiques territoriales des métropoles, des villes moyennes et des centres-bourgs ; Demain, certaines villes pourraient avoir à accueillir des flux importants et soudains de migrants climatiques et/ou être touchées par une décroissance démographique.

Dans ces conditions, gouverner la cité et concevoir les politiques publiques adéquates semble être un art bien subtil. Comment décider en tenant compte de ces facteurs et en intégrant la vision de long terme indispensable à la résilience du territoire, tout en composant avec la relative inertie de la fabrique urbaine et le temps long des projets ? S’il n’existe pas de chemin tout tracé, certains principes, tels que la flexibilité, semblent des atouts pour naviguer dans ce flot d’incertitudes. Il s’agirait de maintenir un champ des possibles élargi pour conserver une relative capacité à s’adapter en différents types de circonstances.

C’est d’ailleurs l’une des priorités identifiées par la Ville de Paris dans son Pacte pour la construction parisiennepartagé en mars 2021, qui se présente comme un référentiel commun pour toutes les parties prenantes de l’immobilier et fait office de jalon dans la démarche de la Ville qui vient de lancer la révision de son futur PLU bioclimatique : « Ainsi, les projets doivent être pensés, dès leur conception, en privilégiant la réversibilité, l’évolutivité et la modularité, afin de ne pas être obsolètes au moment de leur livraison. […] Les projets doivent éviter l’architecture jetable et favoriser les bâtiments démontables, reconfigurables aisément en fonction des événements climatiques mais aussi des évolutions dans les modes de vie, de travail et de loisirs ». Les projets de bâtiments réversibles se multiplient, pensant dès la conception la transformation future de bureaux en logements, ou encore anticipant les possibles usages futurs (logements, services, équipements) d’un parking silo.

Des bâtiments démontables pour une réversibilité d’usage du sol

L’une des vertus du bâtiment démontable est son caractère amovible. Allant au-delà de la réversibilité d’usage, il permet d’envisager une réversibilité d’usage du sol en retirant toute trace du bâtiment de la parcelle sur laquelle il aura été construit dans le cas où le besoin qui avait prévalu à l’édification du bâtiment disparaîtrait, si le terrain devait être dédié à d’autres usages ou si les sols devaient être renaturés. Il offre alors une marge de manœuvre nouvelle dans l’évolution de la ville.

C’est suivant cette logique qu’a été conçu le collège Frida Kahlo à Pontchâteau en Loire Atlantique, en activité depuis septembre 2016. D’une capacité de 720 élèves, cet établissement de 7 311 m² conçu par Architectes Rocheteau Saillard et réalisé par OBM Construction est entièrement démontable, transférable et remontable et peut ainsi adapter son gabarit à la fluctuation des effectifs d’élèves.

La démontabilité se met ici au service de la modularité du bâtiment : ce dernier comporte 24 divisions mais a été également étudié pour en compter 20 ou 28. La solution technique réside dans l’adjonction au bâtiment principal d’une unité en R+1 de quatre salles, totalement autonome en termes de structures et de réseaux. Si les effectifs venaient à baisser et les besoins d’espace à diminuer, ce module de 360m² pourrait être déplacé et être pluggé à un autre établissement du département. Une charpente métallique de 330 tonnes forme le squelette du bâtiment et les murs manteaux à ossature bois, fabriqués en usine, intègrent l’isolation, les menuiseries extérieures et les films pare-pluies et pare-vapeur.

Tous les types de bâtiments sont concernés

La démarche peut s’appliquer à tout type de bâtiment et les premières réalisations concernent aussi bien le résidentiel (projet Nesto à Wilz, au Luxembourg ) que le tertiaire (Building D à Delft, aux Pays-Bas), ou encore les parkings. Ces derniers se prêtent particulièrement bien à cette approche en raison de la volatilité de leur cycle d’utilisation, qui dépend fortement de l’évolution des comportements des usagers et des réglementations concernant l’étalement urbain, le développement de parking relais ou les restrictions d’usage des véhicules individuels. Un parking silo mutualisé entièrement démontable a ainsi été construit en 2019, attenant au nouveau siège de la Caisse d’Epargne Bourgogne Franche-Comté dans la métropole de Dijon, au sein du parc d’affaires Valmy. Fabriquée en poteaux poutres bois, la structure primaire de ce parking de 563 places repose sur une dalle de béton préfabriqué. Tout en apportant une réponse à la demande de stationnement dans ce parc d’activité en forte croissance, le caractère démontable et le choix du matériau bois contribuent à l’acculturation des usagers et permettent d’envisager d’autres modèles de mobilité.

Vers des bâtiments banque de matériaux

Par ailleurs, la conception pour la démontabilité d’un bâtiment facilite le démontage et la récupération des éléments, des produits et des composants qui le constituent. C’est en ce sens que la Fondation Bâtiment-Energie, créée à l’initiative de l’ADEME et du CSTB, l’a considéré comme l’un des cinq enjeux de déploiement de l’économie circulaire pour transformer le bâtiment, dans le cadre de travaux menés avec des acteurs de la recherche et du marché et publiés fin 2020. L’intérêt est tant environnemental (diminution des déchets lors de la construction, en phase d’exploitation, lors des travaux de réhabilitation et en fin de vie, allongement de la durée de vie du bâtiment et des composants, diminution de la consommation de matière) qu’économique – si l’on raisonne en coût global (réduction des coûts d’entretien et de maintenance, réduction des coûts généraux en allongeant la vie du bâti et de ses éléments, réduction des coûts de travaux de réhabilitation et des coûts liés aux adaptations ou évolutions, gestion évitée des déchets, augmentation de la valeur résiduelle du bâtiment et de ses éléments).

C’est ce que tente de démontrer le projet BRIC (Build Reversible In Conception), situé à Bruxelles en Belgique. Géré par Bruxelles Environnement et l’efp (centre de formation en alternance bruxellois), il sert de terrain d’expérimentation à des fins pédagogiques et de recherche depuis l’automne 2017. Le bâtiment est monté et démonté chaque année, chaque transformation s’accompagnant d’un changement de fonction : bureau en 2018, commerce en 2019 et laboratoire acoustique en 2020. Les résultats s’avèrent concluants, avec des émissions de gaz à effets de serre moindres (en comparaison avec la conception non circulaire du même bâtiment) et une efficacité en termes de prévention des déchets (seuls 3,5 m3 de déchets ont été générés lors de la déconstruction de la version bureau). BRIC est l’un des projets pilotes du projet européen BAMB (Buildings As Material Banks) qui vise à optimiser l’utilisation de ressources et de matériaux tout au long du cycle de vie des bâtiments, dans une vision d’économie circulaire.

Cette approche du bâtiment banque de matériaux a inspiré la conception du nouvel immeuble de bureaux de la banque Triodos près de Zeist, aux Pays-Bas, édifié en 2019. Construit en bois, le bâtiment est entièrement démontable grâce à l’utilisation de 165 312 vis et de systèmes cliquables pour assembler les éléments de construction (1 600 m3 de bois lamellé, plus de 1 000 m3 de bois lamellé-croisé et 5 troncs d’arbres) et les garder aussi purs que possible (sans contact avec de la colle, du mastic, du ciment ou du PUR). Pour fonctionner comme banque de matériaux, l’ensemble du bâtiment est enregistré sur la plateforme Madaster, bibliothèque et générateur de passeports matériaux. Toutes les informations relatives aux composants du bâtiment y sont enregistrées (ex : taille des poutres en bois, origine de la silice utilisée pour fabriquer les vitres de façade) en vue de faciliter leur suivi, de déterminer à tout moment la valeur matérielle globale du bâtiment ou de permettre leur réemploi ou leur réutilisation.

Ce faisant, la conception démontable ouvre la voie à de nouveaux modèles économiques qui pourraient révolutionner le secteur du bâtiment.


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