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Intégralité de l'Enquête sur le roman

Par Juan Asensio @JAsensio


822160964.2.jpg1 – La littérature peut-elle être encore pensée en termes d’évolution, de révolution ? En d’autres termes, face aux impératifs commerciaux, qui tendent, semble-t-il, à la niveler en la réduisant, par exemple, à ne plus ressortir qu’au seul genre du roman, reste-t-elle cet espace (que l’on dit sacré) de liberté, ce lieu de tous les possibles ?
De révolution, je n’en sais rien car ce n’est pas l’art qui fait les révolutions mais les révolutionnaires il me semble, n’en déplaise aux surréalistes et aux Netchaïev de salon de la revue Ligne de risque.
Parler d’évolution est tout aussi problématique dans le cas de l’art : quarante ans d’emprisonnement dans l’un des camps de rééducation gauchiste du prêt-à-penser idéologique ne parviendraient pas à briser, tout du moins je l’espère, la conviction qui me fera toujours hurler qu’une criarde fresque murale griffonnée sur un mur du «neuf trois» vaut moins, infiniment moins qu’une peinture miraculeusement nichée au plus profond des grottes de Lascaux, Altamira ou Chauvet. Toutefois, il me semble indéniable d’affirmer que le roman, au moins formellement, évolue, a évolué et continuera de le faire, même si, après Dos Passos, Musil, Broch, Joyce ou Faulkner, je ne vois pas bien ce qu’il lui reste à expérimenter...


Selon Sábato dans L’Écrivain et la catastrophe, cette évolution est parallèle «à la profanation de l'être humain, à l'effrayant processus de démystification du monde». Or, un monde qui se démystifie étant aussi un monde avalé par le règne de la machine, un monde qui connaît de plus en plus le vertige, écrivait Anders, de «l’obsolescence de l’homme», un monde qui se vend et s’achète, nul doute que le livre, comme n’importe quel autre produit, devienne consommable (il l’est déjà bien sûr, et avec quels excès), c’est-à-dire véhicule d’une «parole putanisée» selon la trouvaille de Michel Waldberg. En somme, le roman, comme son nom l’indique, est lui aussi non seulement un genre profane mais surtout, oserais-je écrire, profané depuis longtemps. Une autre question, et des plus complexes, est de savoir si le «sentiment de la langue» comme l’écrit Richard Millet, si le langage lui-même, attaqué de toutes parts, n’est pas le principal agent infectieux contaminant l’homme moderne et ce qu’il écrit, par exemple des romans. Le langage corrompu infecterait en premier lieu l’écrivain lui-même, qui, à son tour, ne pourrait créer rien d’autre que des moignons d’œuvre, des sortes de phocomèles littéraires, l’ensemble de cette toupie devenue folle ressemblant à ce « camp de concentration verbal » évoqué par Armand Robin. Je vous invite quoi qu’il en soit à relire Babel de Roger Caillois, dont un passage assimile le langage moderne à l’argent. Je vous invite aussi à relire les fulgurantes notations de Kierkegaard qui dans son Journal de 1846 (Pap. VII 1 A 77) analysait la réduction de l’œuvre d’art à une marchandise, bien avant que Walter Benjamin ne s’offusque du fait que l’art avait perdu son aura, que Canetti, lui-même grand lecteur de Kraus, ne déplore l’apparition d’un monde où la parole est tout entière, de plus en plus, réifiée… Tout cela n’a donc strictement rien de nouveau, je le sais, de même que la réponse à votre seconde question : au sein même des immenses monades urbaines (ce parangon d’une société devenue, enfin !, sous la plume de Silverberg, tout entière communiste) que nous promettent nos apôtres du bonheur perpétuel, au dernier recès, fût-il minuscule, du novlangue orwellien («Le langage est la forme ontologique de notre liberté» écrivait Pierre Boudot), se nichera toujours le génie d’un auteur et d’une œuvre puisque l’art vit de contraintes, parfois mortelles, en tous les cas, potentiellement mortelles (y compris même pour l’auteur, comme nombre de grands écrivains russes nous l’ont appris) et au contraire meurt pitoyablement, en se gonflant comme un cadavre qui fermente, de libertés ou plutôt du culte ridicule et dangereux de la liberté sans contenu des Modernes. Tant que notre pays, tant que l’Europe n’aspireront à devenir rien d’autre qu’un espace de libertés strictement économiques, sans la moindre référence à une tradition judéo-chrétienne pourtant très ancienne, tout autant que le théâtre parallèle d’une déconstruction de l’homme par l’homme, son orlanisation infinie pourrait-on dire, c’est-à-dire son indifférenciation absolue, chimère faite d’un assemblage asexué de différents éléments que l’on dirait prélevés sur des cadavres alors, je crois pouvoir affirmer sans crainte de me tromper que notre art ne vaudra pas plus que le prix d’une capote, aussi vite remplacée qu’utilisée. Il en sera de même ; pardon, il en est déjà de même avec le roman. «Chaque vibration de la parole, écrit Roberto Calasso dans La Littérature et les dieux, présuppose quelque chose de violent, un palaon pénthos, un «deuil ancien». Un meurtre ? Un sacrifice ? Ce n’est pas clair, mais la parole ne cessera jamais de le raconter». C’est donc une extraordinaire banalité qu’il est toutefois bon de répéter : nos plus grands prosateurs étaient des hommes qui ne craignaient pas le danger physique, qui parfois même eurent du sang sur les mains (je songe à Villon mais aussi à Agrippa d’Aubigné) en tout cas qui auraient assurément admis que le comble du déshonneur eût été de courir derrière une subvention étatique plus ou moins maquillée en incitation à la création vivante. Sans danger ou corne de taureau, pas de liberté possible, pas de persuasion, c’est-à-dire de poids, mais au contraire uniquement de la rhétorique, c’est-à-dire moins de la légèreté que de la vanité… Je crois donc que nous avons besoin d’hommes véritables plutôt que de livres, sous la masse desquels nous croulons.
356029763.jpg2 – Par corrélation, et une fois retenue la problématique de la Forme et du Fond, une telle normalisation de l’expression littéraire pourrait-elle provoquer logiquement, en retour, une normalisation des contenus, c’est-à-dire des modes de pensée et, plus profondément, des imaginaires ?
Bien sûr, vous avez tout à fait raison. Joseph Conrad remarque dans ses Propos sur les lettres que les livres sont les objets les plus proches de nous, puisqu’ils sont vivants.
Comme Paul Gadenne l’écrit dans À propos du roman (dans un texte datant je crois de 1944 intitulé Efficacité du roman), les grandes scènes romanesques s’intègrent peu à peu à notre univers spirituel, et, ajoute l’auteur, « parce qu'elles représentent le point de culmination d'une pensée, un certain point de vue sur le monde, le concrétisent dans une image », un tel phénomène n'est sans doute pas sans influence sur notre vie. Je me demande quel peut bien être le sens, hormis celui de nous aider à ne pas désespérer, d’une image telle que Tarkovski, Bergman ou Tarr l’ont imaginée puis filmée, d’une lumière mystérieuse peinte par Georges de La Tour, Goya ou Rembrandt, d’une scène cruciale de Dostoïevski, de Melville ou de Faulkner dans un monde qui accueillera ces œuvres de l’esprit comme il accueille – avec indifférence et affairisme – n’importe quelle information : aussi vite digérée qu’ingurgitée. Gershom Scholem n’a jamais cessé de répéter que faire dire au langage n’importe quoi, tenir une plume pour rire en somme, pour prendre le contre-pied d’une maxime d’Angèle de Foligno, était un crime. Nous en voyons déjà les conséquences : une réduction inhumaine de l’imaginaire des adolescents (et des adultes !), perclus dans la répétition hagarde de quelques gestes et paroles directement puisés dans le langage médiatique au sens le plus large, mécaniquement transposés à une vie quotidienne qui est elle-même le clone de millions d’autres, tout aussi télévisuelles et anodines. D’une façon inverse mais bien évidemment diaboliquement liée, un univers aussi plat que le nôtre, à moins d’être transcendé par le génie d’une espèce de vision seconde, comme celle qui fit émerger selon Merleau-Ponty, des murs sans vie de Lascaux, de somptueuses fresques, ne fera surgir que des images d’une absolue pauvreté, des langues réduites à quelque sabir décérébré, des romans eux-mêmes épris de vitesse et d’efficacité, suintant de bons sentiments œcuméniques et tiers-mondistes. Des œuvres mortes, des cadavres. Ce n’est tout de même pas un hasard si des œuvres télévisuelles, voire cinématographiques de piètre qualité séduisent des millions de personnes, ce n’en est pas moins un si des navets littéraires, que l’on nous sert à grand renfort de sauce médiatique, se consomment à des dizaines de milliers d’exemplaires : ne me dites pas de ces rinçures qu’elles ont une portée universelle mais parlez-moi plutôt d’une réduction drastique et dramatique de nos attentes, fussent-elles celles de notre imaginaire ! Reste que demeurent des invariants troublants dans ce que je pourrais appeler, pompeusement, l’imaginaire occidental, irrécusablement hanté (mais pour combien de temps encore ?) par le divin. L’un de ces invariants est à mon sens l’attente eschatologique du Sauveur, que l’on retrouve, autant de fois grimée qu’on le souhaitera, dans une œuvre telle que Dune de Frank Herbert ou bien dans la trilogie Matrix par exemple (œuvres formatées d’une dimension pourtant infiniment supérieure, je m’empresse de le préciser, à celle des lamentables productions d’un Paulo Coelho et de tant d’autres boutiquiers du spirituel). Parfois donc, il faut admettre que la vérité choisit, pour paraître, de se travestir, parfois donc ce que je lis m’empêche d’être totalement pessimiste même si je crois, comme le comique Sar Joséphin Péladan répondant fort justement à Jules Huret, que « Hors des religions, il n’y a pas de grand art et lorsqu’on est d’éducation latine : hors du catholicisme, il n’y a que le néant ». Qui, aujourd’hui, ose écrire cela noir sur blanc ? Péladan, mage de foire et polygraphe de nos jours quelque peu oublié, n’a toutefois pas craint d’écrire une phrase qui, à présent, ferait hurler de rire les belles âmes.
1250987601.jpg3 – A propos justement du roman, Edmond de Goncourt disait : «Le roman est un genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu’il avait à dire…». Aussi, et au-delà du simple fait – peut-être paradoxal – que cet auteur ait donné son nom à un prix littéraire qui, de par sa prééminence, contribue en effet à la promotion du roman comme genre ultime et incontournable, que pensez-vous de cette assertion ?
Cette réponse d’Edmond de Goncourt à Jules Huret est tout simplement stupide. Du reste, le fait même que, comme vous le rappelez, cet auteur ait laissé son nom au prix éponyme derrière lequel courent tous les ânes de Paris et même ceux de Navarre est une juste moquerie, un retournement comique des événements qui ne s’en laissent jamais compter.
Dois-je rappeler que le roman, justement, allait, quelques années seulement après cette sottise pompeusement affirmée, produire quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre avec Conrad, Proust, Musil, Joyce, Broch, Faulkner, Bernanos ou Sábato ? Remarquez a contrario dans cette même enquête remarquablement menée par Jules Huret, qui reste encore d’actualité plus d’un siècle après sa parution, la réponse faite par J.-K. Huysmans, qui, évoquant ce que nous appellerions maintenant la voie de garage dans laquelle s’engageait alors le roman, coincé entre le spiritualisme pur et la bauge matérialiste, n’avait toutefois pas encore osé évoquer ni réellement peindre le personnage du prêtre, ses tourments de conscience et d’âme. Ce sera chose faite quelques années plus tard avec Bernanos qui, dans son premier roman datant de 1926, Sous le soleil de Satan, sut mieux que l’auteur de Là-bas créer, selon les vœux d’ailleurs de ce dernier, une sorte de matérialisme spiritualiste. J’ajoute que pareille tentation consistant à annoncer la mort prochaine du roman s’est bien souvent répétée au cours de l’histoire littéraire : il s’agit d’abattre le roman ou, à tout le moins, d’en pratiquer la dissection savante, par exemple après la mort du naturalisme puis à la sortie du premier Conflit mondial, lorsque de jeunes écrivains ont tout d’un coup compris que les leçons érudites d’un France, d’un Loti, d’un Bourget ou même d’un Barrès ne pouvaient plus être suivies à la lettre si je puis dire, à moins de ne point craindre le ridicule. Ainsi, le 14 octobre 1924, Boylesve donnait à la Revue de France son article intitulé Un genre littéraire en danger, le Roman qui sonna l'ouverture d'une querelle devant occuper toute l'année 1925, et pendant laquelle les défenses succédèrent aux réquisitoires. En 1925 fut fondé le prix Théophraste-Renaudot, afin de concurrencer justement le prix Goncourt. En 1926 je l’ai dit, Bernanos faisait paraître Sous le soleil de Satan, roman romanesque s’il en est, tout droit sorti des lectures de Balzac, Barbey et Bloy. Que voulez-vous, les romanciers écrivent et ceux qui ne savent pas écrire se posent la sempiternelle question de la mort de l’écriture… Toutefois, Edmond de Goncourt, il faut le noter, en veut autant au roman (« Pour moi il y a une nouvelle forme à trouver que le roman pour les imaginations en prose ») qu’au romanesque, c’est-à-dire au fait, dans son esprit, de faire sortir les marquises à cinq heures. Pour ma part, je considère le romanesque dans l’acception qu’en donnait Bergamín, qui y voyait une sorte de monstre mystérieux, tapi au centre du labyrinthe qu’est tout roman, en tout cas tout bon roman. J’ajouterai que ce monstre est, comme celui que traquent les astronomes, une sorte de trou noir avalant le langage, le livre dans son ensemble pouvant donc être compris comme le résultat de cette chute de l’écriture dans la gueule du monstre (Mario Vargas Llosa parle, lui, de « cratère »), ce vortex qui n’avale jamais tout à fait le langage mais, comme dans le conte de Poe, permet qu’une minuscule bouteille survive à l’engloutissement. Du génie de l’artiste dépendront deux choses : la profondeur à laquelle il aura réussi à descendre et, surtout, la matière exotique qu’il sera parvenu à enfermer dans la bouteille. Broch, avec sa Mort de Virgile, est descendu très bas, de même que Sábato avec le dernier tome de sa trilogie romanesque, L’Ange des ténèbres. Je ne vois, aujourd’hui, qu’un seul auteur ayant osé arpenter le gouffre (et encore, sans l’aide d’aucun cicérone !) : Maurice G. Dantec, avec Villa Vortex et les romans étranges et fascinants qui ont suivi ce livre que l’on dirait hermétiquement clos sur d’inavouables vérités.Quoi qu’il en soit, faire grief au romancier, lorsqu’il écrit un roman, d’évoquer l’anecdotique, est une idiotie, extrémisée par les tentatives elles-mêmes moins idéologiques que sottes du Nouveau Roman, toute cette théorisation inepte (ayant encore et toujours les faveurs des caciques de l’Alma Mater) visant à purger le roman de ses inévitables scories, de ses lenteurs et redites voire, du récit lui-même, en tant que vecteur d’une norme parfaitement critiquable que je nommerai, sans m’étendre, logocentrique au sens où Gilles Deleuze puis George Steiner (qui préfère le mot « logocratique ») l’ont entendue et analysée. Il s’agit en somme de suspecter puis de dénoncer (les procédés du flicage intellectuel ne différant pas de ceux utilisés naguère dans les joyeux régimes démocratiques populaires) la position éminente du romancier, deus ex machina ayant don d’ubiquité et pouvoir de vie et de mort sur ses personnages. Qu’est-ce que cela donne ? Maurice Blanchot dans le meilleur des cas et, dans le pire, une suite stochastique de phrases pardon, pas même, de mots, voire de lettres qui affirmeront haut et fort (mais que peuvent affirmer pareils écrits, ceux d’un Pierre Guyotat par exemple ?) que l’écrivain, pardon encore, le garagiste ou le garçon de café, voire la ménagère, en ont bel et bien fini avec la dictature judéo-chrétienne imposant un double horizon : un principe d’autorité qui décide, en somme, ex nihilo, de faire émerger la parole du néant puis de la faire cesser et un autre, que je dirai de légitimité, qui pose de façon corollaire qu’une tradition existe qui doit être respectée et connue avant même que d’être balayée par quelques ignares qui se proclament génies. Je vous rappelle que Monsieur Ouine, le dernier roman de Georges Bernanos, va plus loin, infiniment plus loin, dans sa tentative crépusculaire de « déconstruction » de l’ordre logocentrique occidental, que l’ensemble des productions péniblement accouchées par le Nouveau Roman, qu’aujourd’hui plus personne ne lit, pas même les thésards en peine de sujets. Oui, le rêve de tous ces cancres désireux de secouer le cocotier de la tradition a été déjà fait, et avec quelle finesse, par le Monsieur Teste de Paul Valéry ou par ce qu’on appela naguère l’écriture blanche, Saint Graal romanesque où s’abreuvent ces ânes des années après le passage des fauves. Une fois pour toutes, Ernesto Sábato a punaisé tous ces cancrelats bavards en écrivant : « Un roman dans lequel le créateur – et déjà le mot «créateur» devrait être remplacé par un autre – ne ferait pas intervenir son point de vue et ses opinions devrait être une vaste, que dis-je ? une totale description de l'univers, de tout ce que l'on peut voir, toucher, sentir, goûter et palper, pour ne pas sortir du sensorialisme de base de la doctrine ». Une aberration en somme, un monstre, ou, je l’ai dit : une chimère.
1674524804.jpg4 – Julien Gracq constatait : «la littérature est essentiellement une chose dont il (le lecteur français) parle» et, plus loin : «l’écrivain français se donne à lui-même l’impression d’exister bien moins dans la mesure où on le lit que dans la mesure où on en parle». Dès lors, est-ce que la littérature, ainsi sur-médiatisée, ne deviendrait pas une sorte de mythe d’autant plus creux et vide qu’il serait toujours plus répandu ? Est-ce que trop de discours sur la littérature ne nuirait pas à la fin à la littérature ? En la vidant de sa substance ? En épuisant, précisément, sa « ittéralité» ?
Ce livre dont sont extraites les phrases de Gracq, La Littérature à l’estomac, est sans doute l’un de ses meilleurs, dont les analyses sont parfaitement valables à notre époque, ayant même annoncé celle-ci alors qu’il a paru au tout début des années 50 si je ne me trompe.
Ma réponse à votre question est toute simple : oui, bien évidemment, la surmédiatisation de la littérature, spécifiquement celle du roman, est un immense danger pour celui qui, comme une phalène, se laisse trop longtemps attirer par la lumière artificielle. Que les phalènes, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, se brûlent, je n’en éprouve aucune gêne, cela me réjouit plutôt. Le second danger, peut-être plus pernicieux et secret que le premier, est en effet celui consistant à greffer, systématiquement, sur le roman (sur la littérature en général), ce que Michel Foucault appelait bellement des « langages seconds », c’est-à-dire commettre une prose critique, qu’elle vienne de professionnels ou des auteurs eux-mêmes. Steiner a écrit là-dessus, comme tant d’autres auteurs, des pages, par exemple celles de Réelles présences, sur lesquelles je ne reviens pas : notre époque est celle de l’ entreglose comme le pensait malicieusement Rabelais, démultipliée par le levier colossal que constituent les médias. Cependant, alors que je suis fasciné par les grandes gestes littéraires médiévales que leurs auteurs n’ont pas même, dans bien des cas, cru bon de signer, alors même que je demeure irrésistiblement attiré par ces écrivains qui n’ont pas glosé indéfiniment sur ce qu’ils écrivaient (comme William Faulkner ou Joseph Conrad, presque muets sur leurs romans respectifs), je pense que nous ne pouvons empêcher ces discours seconds, palimpsestes, un auteur réfléchissant sur son art dans une posture valéryenne, blanchotienne ou gracquienne étant à mes yeux une réalité inestimable et mystérieuse. Sábato, encore lui, écrivait que le roman n’avait pu naître qu’une fois Dieu mort dans les consciences et les cœurs occidentaux. Peut-être l’inflation du discours critique dans lequel nous baignons depuis quelques décennies est-il dû, d’une façon concomitante, au fait que nous ne croyons plus guère, sauf en lisant Le Seigneur des anneaux, aux pouvoirs du langage (et d’une langue), pouvoirs que Gershom Scholem n’estimait rien moins qu’insondables, pour tout dire : sacrés. En somme, le langage critique ne serait second que dans la mesure même où le langage premier, créateur, se serait irrémédiablement flétri, gangrené et aurait ainsi renoncé à ses pouvoirs de création. Trop de doute, trop de fragilité, trop de soupçons (qui a dit que l’ère de ces derniers était abolie ?) et un certain manque femmelin de volonté ont fait de la majorité de nos écrivains des eunuques, parfois savants comme il en va de Philippe Sollers, dans tous les cas affligeant nos pauvres oreilles de leurs phrases creuses et sans vie. Au rebours de cette assertion pessimiste, je dois dire tout de même qu’existe une attitude critique (avec par exemple, aujourd’hui, Jean-Philippe Domecq, naguère l’école critique dite de Genève ou bien Ernest-Robert Curtius) qui a fait l’honneur de cette profession, lorsque, selon le commandement de Charles Du Bos, la lecture devient attention aimante, approximation respectueuse et même, pour une Claude-Edmonde Magny aujourd’hui bien oubliée hélas, une sorte d’ascèse pas moins secrète que l’acte d’écrire lui-même et qui retournerait alors son impuissance créatrice en don de pénétration, de vision d’une réalité que le romancier lui-même n’avait guère soupçonnée. D’une certaine façon, la démarche critique, en jouissant d’une vue démultipliée sur l’œuvre comme le pensait Sainte-Beuve qui la comparait à une promenade autour d’un paysage subtil, établirait non seulement des ponts entre les îles (qui ne sont jamais justement cela, des îles, sauf dans l’esprit des tenanciers d’une quelconque tabula rasa), donc des correspondances au sens baudelairien du terme, mais aussi apporterait quelque étai à l’édification d’une tour des plus fragiles, encore de confusion mais qui inverserait au moins le mouvement kafkaïen consistant à creuser une fosse de Babel. Peut-être encore une autre forme de salut serait-elle à chercher, comme l’a cru Sábato, dans une plongée totale du romancier dans son œuvre, s’exposant donc à sa corne de taureau, comme le fit d’ailleurs cet auteur en créant dans son troisième et dernier roman un personnage qui n’était autre que… lui-même.
900587992.jpg5 – Quel serait votre idéal littéraire ?
Question imprécise, que j’ai quelque mal à comprendre. Me demandez-vous quel serait mon idéal littéraire en tant qu’auteur, ce que je ne suis pas, en tous les cas de romans, ou bien en tant que lecteur critique et essayiste ?
Il me semble qu’une chose est claire me concernant : je déteste la facilité et goûte l’hermétisme tel que l’ont pratiqué un Hamann, un Kierkegaard, un Trakl ou un Celan, non pas par goût, pendable de nos jours, de raffiné ou bien esthétisme mais parce que, dans cet hermétisme (et non point : obscurité), il en allait de la nature même de leur recherche et que cette recherche était tout, le bond et la proie à saisir. Je dis là une demi-vérité car il n’y a pas d’hermétisme, je crois, sauf dans la nouvelle ironique de James intitulée Le Motif dans le tapis, qui résiste longtemps à une lecture patiente et instruite qui n’aurait pas peur de l’effort ni des difficultés : voyez par exemple les commentaires savants qu’un Jean Bollack est à même de proposer de tel poème de Celan. Or, il me semble que l’époque actuelle est fascinée par tout ce que vous pourrez imaginer à l’exception de la complexité, la difficulté, le refus de la transparence en un mot : la lenteur, celle-là même qui est nécessaire pour pénétrer dans une œuvre et, lentement, lecture après lecture, en saisir l’infinie richesse. Non pas, donc, l’hermétisme de l’Isolé comme le dit Kierkegaard mais au contraire le secret psychanalytique ou son tas misérable comme le prétendait Malraux, le secret de nos actes manqués qui n’est que mystère au rabais, ésotérisme de buvette, voilà bien l’unique préoccupation de notre époque. Et le risque bien sûr, comme le pointait Roger Caillois dans Babel en demandant «Qui réussit à se garder tout à fait de la contagion ?», serait de céder à cette facilité et donc d’être contaminé à notre tour… Il y a pourtant, en face de la fausse chimère qui occupe nos consciences, un autre secret qui s’apparente au mystère tel que l’analysa Gabriel Marcel, le secret d’une œuvre autant que de son auteur (celui de Kierkegaard a fait couler beaucoup d’encre tout comme celui de Trakl…), leur nœud gordien sans doute qui est aussi une voie, qu’importe qu’elle soit tortueuse, d’extrême souffrance ou même de désespoir, où se façonnent les questions essentielles que pose l’homme à l’univers, son âme, Dieu. J’ai ainsi relu une bonne douzaine de fois Macbeth, Cœur des ténèbres ou Monsieur Ouine et je ne passe jamais une année sans relire l’un ou l’autre des somptueux romans de Paul Gadenne car je sais qu’il y a là un secret, non pas d’alcôve mais de jubilatoire création, que je découvrirai peut-être avec beaucoup de chance, le temps d’un battement de cil et, surtout, j’insiste, après, uniquement après un travail acharné. Qu’importe même que je découvre ce secret pourvu que je m’engage à mon tour, aussi modestement qu’il conviendra de le faire, sur la voie périlleuse, la selva oscura empruntée par ces génies. Car finalement, ce mystère est celui de la rencontre, de la charité, d’une misère pascalienne (je ne parle pas de la pauvreté moderne) qui, selon John Donne, était le centre de l’homme. Bien évidemment, je sais que je continuerai de relire ces œuvres et quelques autres, parfois, certes (qui peut vraiment prétendre lui échapper totalement ?), guetté par le danger évoqué par Melville dans Benito Cereno consistant à faire des nœuds pour que d’autres les dénouent. Dieu m’en garde toutefois. Je pose donc la question : qui est encore capable d’un tel travail d’ascèse, qui veut encore faire cela, accomplir cette sorte d’apostolat pourtant bien modeste, témoigner de cette volonté inébranlable, non pas tant chez tel lecteur passionné (il y en a, heureusement) que chez le lecteur expert, dont c’est le métier ? En somme, quel critique professionnel est de nos jours prêt à s’effacer devant l’œuvre commentée, se contentant du rôle, modeste mais pas moins essentiel, du lanternarius, celui qui, la nuit venue, raccompagne le convive fatigué, voire aviné, à sa demeure ? Le voici donc mon idéal : un critique qui respecte l’écrivain de talent, qui ne cherche pas à violer son silence et, en lui tenant tête (quelle belle expression !), lui évite peut-être la noyade tout en l’acculant, sans cesse, à plus de profondeur et surtout tente avec lui de descendre dans les gouffres, à son tour rempli d’effroi, au risque, comme l’écrit Richard Millet dans le Sentiment de la langue, de nous « perdre peut-être avec ceux que nous tentons de restituer au jour ». Ce que je décris est certes, comme Charles Du Bos le pensait, une rencontre entre deux âmes (ou alors la littérature n’est rien) mais surtout une véritable descente aux enfers et la catabase qui la suit, aussi peu métaphoriques qu’on le voudra, qui annoncent le retour d’un art ayant des conséquences, pour inverser la proposition lucide de Jean-Philippe Domecq qui parle, pour le fustiger, d’« art sans conséquences ». Mais, une fois de plus, je demande : qui est capable, aujourd’hui, en direction des damnés de l’enfer, ad in inferno damnatos comme le disait saint Dominique, d’étendre sa charité ? Qui est encore capable, alors que notre main se dessèche, d’être suffisamment humble pour servir notre langue plutôt que, en se servant lui-même, la putaniser ? Les bons écrivains méritent bien qu’on leur offre nos maigres lumières, eux qui, souvent, avancent dans les ténèbres. Les mauvais, en revanche, n’auront jamais droit à ma pitié. Proxénètes, ils méritent d’être punis (ainsi un critique doit-il ne jamais hésiter à être partial, donc férocement méchant, comme l’enseignait Baudelaire) et c’est le verbe qui, justement, clouera ces nains et ces mégères au pilori du ridicule. Et puis, au-delà des débats savants, certes passionnants, sur la possibilité d’une réduction du langage à la portion congrue en raison de l’oubli de Dieu, je terminerai par un simple constat : Kierkegaard, dans nombre de ses ouvrages, réclamait à corps et à cri le retour de la «verte primitivité», de la passion en somme, cœur réel et secret de l’Individu tel qu’il le définissait. Pour ma part, je dirai que l’art crève, la littérature crève parce que les hommes sont devenus, depuis quelque temps, une réalité plus rare et même, je suis triste de l’affirmer, plus improbable qu’un bon livre.
C’est dire.

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