SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne (XI / XIII)

Publié le 25 septembre 2012 par Pierrepiccinin

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XI. Que les anges descendent du ciel (Le Soir, 23 août 2012 - 11/13) - Texte intégral      photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep - 20 août 2012)    par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)    Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie. Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité. [ Lire: Chroniques de la révolution syrienne (1/6), (2/6), (3/6), (4/6), (5/6), (6/6), (7/13), (8/13), (9/ 13) et (10/13) ]    

Alep (20 août 2012) – Eduardo, mon jeune ami photographe, frappe à grands coups à la porte de la salle où je me suis endormi. « Réveille-toi ! Vite ! L’hélicoptère est là, qui est très bas au-dessus du quartier ; il tire sur tout ce qui bouge ! »

Les premières victimes arrivent déjà à l’hôpital Dar al-Shifaa, à Tarik al-Bab, où nous sommes logés.

Domenico, reporter à La Stampa, avec lequel j’ai organisé ce second séjour à Alep, est déjà prêt : il a décidé de quitter la ville avec la première ambulance qui emmènerait des blessés vers la Turquie. Je lui ai confié deux chroniques : internet et le téléphone sont coupés depuis plusieurs jours, et j’espère qu’il pourra les faire rapidement parvenir au journal.

Eduardo et moi lui faisons nos adieux et cherchons des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui partiraient pour le quartier chrétien de Jdéidé. Il est sous le contrôle des révolutionnaires et constitue la tête de pont de l’ASL dans la vieille ville, au nord-ouest de la citadelle, c’est-à-dire dans la moitié de la ville tenue par l’armée du régime.

Nous n’attendons pas bien longtemps et quittons Tarik al-Bab en compagnie de deux soldats de l’ASL (en arabe : al Djeich al Hor) ; l’un appartient à la katiba (commando ou groupe de combattants) Ansar al-Haq ; l’autre, à la katiba Chahid Ahmed Youssef.

Alors que nous traversons Bab al-Hadid, plusieurs explosions retentissent autour du véhicule. En quelques minutes, un hélicoptère a lancé une série de roquettes sur ce quartier sunnite, l’un des plus pauvres de la ville ; c’est un quartier ancien, aux rues étroites. Quatre des roquettes ont touché des habitations. Nous gagnons en courant les lieux des impacts.

photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Hadid - 20 août 2012)

Une première roquette est tombée sur le toit d’un petit immeuble, dont l’intérieur s’est effondré : les voisins, venus à l’aide des malheureux piégés sous les décombres, en extraient une femme et ses deux filles ; la plus jeune est gravement blessée, elle a le visage en sang. Une voiture est appelée pour la transporter à l’hôpital ; les hommes s’empressent de dégager la ruelle des débris qui l’encombrent.

Un peu plus loin, c’est une maison qui a été touchée ; elle s’est complètement affaissée. Des hommes creusent les gravats de leurs mains, dans un nuage de ciment pulvérisé, sur fond des tirs de l’hélicoptère qui mitraille à présent le quartier ; scène monotone de la révolution à Alep… Un premier corps est sorti des ruines. Il s’agit d’un homme ; un de ses bras est en lambeaux et il faudra l’amputer. Une deuxième personne est coincée sous une dalle de béton ; elle ne donne plus signe de vie.

photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, bab al-Hadid - 20 août 2012)

Les autres roquettes sont tombées sur des commerces, près de la mosquée ; les dégâts matériels sont là aussi très importants : ces pauvres gens ne possédaient déjà pas grand-chose ; à présent, il ne leur reste rien. Mais il n’y a que des blessés légers : la plupart des boutiques étant fermées du fait du conflit, l’endroit n’était pas très fréquenté.

Les miliciens ne nous ont pas attendus ; ils avaient leur mission à accomplir. Nous nous dirigeons vers un autre groupe de soldats et nous échangeons d’emblée quelques impressions. Huzaïfa, 19 ans, étudiant en première année d’ingénierie mécanique à l’université d’Alep, m’avoue qu’il a un peu peur, maintenant, car la bataille tourne mal en plusieurs endroits de la ville. « Nous voulons faire tomber tout le régime », me dit-il. « Pas seulement le président, mais tous les autres aussi. Si non, ce sera comme en Égypte : rien ne changera. » Abou Beshar, 20 ans, qui voudrait devenir imam, ajoute : « tous les Syriens seront plus heureux sans Assad ; on se bat pour tous, pour les Chrétiens, pour les Chiites, pour les Sunnites. On vivra bien tranquilles sans Assad. »

Nous poursuivons notre route sous la protection du Commandant Abou Amar. A peine sommes-nous entrés dans son véhicule qu’il me pose la question récurrente : « pourquoi ne nous donnez-vous pas d’armes ? », me lance-t-il sur un ton agressif. « Vous êtes aussi criminels qu’al-Assad ! »

- Mais ce n’est pas leur faute, réplique un des miliciens qui nous accompagne. Ce sont leurs gouvernements qui soutiennent al-Assad ; pas eux !

Je sens bien que l’ambiance est tendue ; je m’empresse alors d’expliquer que je suis belge et que notre ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, plaide ouvertement pour une intervention en Syrie, pour aider la population. Mais la Belgique est un petit pays, qui n’a pas les moyens d’agir seul.

À ces mots, le commandant se détend et me sourit ; le milicien qui est assis à côté de moi m’embrasse. On peut dire que la glace est brisée…

Nous approchons de Jdédié, à travers le dédale de ruelles de la vieille ville. Il faut descendre de la voiture et marcher avec prudence : dans cette région, l’ASL ne contrôle qu’un maigre corridor, large de quelques pâtés de maisons seulement. À chaque coin de rue, le commandant, pistolet au point, s’assure que le passage est dégagé. Nous rasons les murs ; la présence d’un sniper embusqué n’est jamais exclue.

Nous accédons ainsi à une petite place, sur laquelle sont rassemblés une trentaine de miliciens. Ils font partie d’une structure indépendante de l’ASL : Liwa al-Towheed (la Brigade de l’Unité). Cette structure, propre à Alep, fondée et commandée par un certain Abdel Kader Saaleh, dont les réseaux et objectifs politiques demeurent obscurs, regroupe un ensemble de katibas révolutionnaires de la région, qui s’étaient spontanément constituées au début des événements. La plupart de leurs combattants sont issus de milieux sociaux défavorisés et très religieux : je rencontre un agriculteur, un cordonnier, et deux maçons, Ahmed et Ziad.

Tout comme Jabhet al-Nosra, présente, quant à elle, sur l’ensemble du territoire syrien, l’autre structure concurrente de l’ASL, Liwa al-Towheed, se définit comme djihadiste. C’est-à-dire, au sens propre, comme faisant la guerre pour Dieu, et ensuite pour la révolution. Ce sont les combattants les plus durs, les plus courageux. « Ils n’ont pas de marche-arrière », me dit un djihadiste algérien qui les accompagne –Ayache a quitté sa famille pour venir soutenir la révolution syrienne. « Ils travaillent pour Dieu. »

Je voudrais comprendre comment interagissent cette organisation et l’ASL. J’avais déjà perçu que, même s’ils collaborent pour lutter contre leur ennemi commun, de vives tentions opposent l’ASL et Jabhet al-Nosra. Hier, en compagnie des katibas de Jabhet al-Nosra, dans le quartier de Saïf al-Daoula, j’avais observé la présence de combattants d’al-Qaeda. Et le fait m’avait été confirmé ce matin, à Dar al-Shifaa, par mon ami Abdul Rhaman, de retour de Turquie où il était allé mettre sa famille à l’abri pour quelque jours et qui a repris son travail à l’hôpital. « Comme aucune aide ne vient d’Occident, on trouve d’autres alliés ; c’est une guerre sans pitié ! »

Or, arrivent sur la place deux jeunes photographes français, Stephen et Édouard, des free-lance, qui ont pris le risque de traverser la frontière turque, laissant derrière eux la plupart des journalistes qui commentent l’actualité syrienne depuis les camps de réfugiés (ils en plaisanteront d’ailleurs abondamment) : ils sont accompagnés de Rajab, reporter pour le site de presse que l’ASL a tout récemment mis sur pied. Je m’adresse lui, quant à la question qui me préoccupe : il me répond que Liwa al-Towheed, qui regroupe environ huit mille combattants, accepte l’autorité du Conseil militaire d’Alep, c’est-à-dire de l’un des onze Conseils militaires mis en place par l’ASL pour coordonner les groupes de combattants sur tout le territoire syrien. « Ils n’ont pas le choix », me dit-il. « Seuls et sans armes, ils ne seraient d’aucune efficacité. D’ailleurs, regarde ! Ils portent le drapeau de l’ASL sur leur veste ; ceux de Jabhet al-Nosra n’ont pas de drapeaux. »

Un peu plus tard, cependant, j’interroge sur le même propos le commandant de la katiba avec laquelle nous nous trouvons, le Commandant Khatab, instituteur, dans le civil : « nous n’avons aucune relation avec le Conseil militaire », m’affirme-t-il. « Ce sont des corrompus, d’anciens officiers d’al-Assad. Nous n’obéissons qu’à un seul chef, Abdel Kader. »

Je le questionne aussi sur les exactions que l’on reproche à Liwa al-Towheed, et, notamment, le lynchage des cinq Shabihas du quartier al-Barry, dont la famille du même nom supportait le régime et qui avait été assiégé fin juillet. « Nous n’avons exécuté que les cinq chefs », répond le commandant.