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Sur Freud; quelques questions.

Publié le 29 juillet 2008 par Lalouve

Je suis toujours surprise lorsque je lis des communistes qui prennent, ou semblent prendre, la défense de Freud. Je dis bien surprise, et donc aussi, intéressée.
Reconnaître que la psychanalyse peut être une science au même titre ( et pour les mêmes raisons) que le marxisme, ça ne me choque pas. Il y a de nombreux éléments en faveur de cette hypothèse.
Il faut cependant reconnaître aussi que la psychanalyse est en partie indépendante aujourd'hui de la théorie de Freud. Mais en partie seulement. Ce qui revient à dire qu'il y a la psychanalyse, mais qu'il y a aussi Freud.
Or, on peut le tourner dans tous les sens, Freud n'est pas Marx, quoi qu'ils aient certains points communs.
Si il y a pour moi un vrai point noir dans la psychanalyse et dans ce que Freud a monté, qui invalide en grande partie sa théorie, c'est l'absence (très naturelle et compréhensible de son point de vue) de la question de la détermination de la classe sociale dans la formation psychique de l'individu. Cette absence est une volonté.
Et cette volonté c'est celle d'une classe à laquelle Freud appartenait sans aucun doute. Sa théorie est donc le produit d'une époque, le produit d'une culture, et également le produit d'une classe. Cette classe est celle de la petite-bourgeoisie, dont le "tropisme" est naturellement la bourgeoisie.
J'ai du mal à ne pas voir une logique de classe à l'oeuvre quand Freud, dont les premiers patients sont en effet des gens modestes, des prolétaires, c'est - à-dire ceux qu'on envoie dans des asiles d'aliénés, ne prend pas la peine de faire ce retour sur son expérience: pourquoi trouve-t-on plus de gens issus de la classe des prolétaires dans les hôpitaux psychiatriques que de grands bourgeois?
Comment faire abstraction de l'idéologie, qui sera si magnifiquement démontrée par M. Foucault, qui irrigue abslument toute la psychiatrie dite "moderne" de l'époque de Freud jeune, et qui est l'idéologie dominate, c'est à dire l'idéologi bourgeoise? Sa conception de la sexualité en tant que rapport social? Comment ignorer que toute la psychiatrie repose sur une théorie institutionnelle du contrôle des corps (mais pas de "tous les corps")...
Où Freud rencontrera-t-il ses futurs patient-e-s et quelle est leur condition sociale, leur appartenance de classe?
Et notamment ,ses patientes qui lui permirent de développer et d'asseoir sa théorie? Par exemple, Fanny Moser ( "Emmy von N." )?
Comment ne pas tiquer, quand on est communiste, sur le cas de "Anna O." (Bertha Pappenheim) qui servit à Fedu, indirectement (car elle ne fut pas sa ptiente) pour modéliser l'hystérie, qui rapporte à Breuer, sous hypnose, qu'un jour, elle avait vu son « valet » donner de l'eau au chien dans les verres qui étaient en fait destinés au repas du soir, et qu'ayant été dans l'incapacité de dire à ce domestique le sentiment que lui avait inspiré son acte, elle l'intériorisa et qu'en gros , cette intériorisation donna naissance à son hydrophobie?
On se demande comment on peut envisager ce type d'analyse chez un hydrophobe qui n'a pas de valet... (c'es de l'ironie mais elle est signifiante).
On n'oubliera pas non plus Mme Bonaparte ..Encore une "va-nus-pieds"?!
J'aimerais savoir comment la théorie freudienne réagirait ou résisterait à une bonne analyse marxiste, comment on pourrait ré-écrire la théorie de l'Oedipe dans un système de lutte des classes, quels rapports peuvent entretenir psychisme et capitalisme dans cette optique ("aucun rapport" dirait Lacan - mais je demande à ce que ce soit démontré).
J'ai du mal à imaginer que la formation psychique d'une personne fasse abstraction de la classe sociale à laquelle appartient cet individu. Non seulement sa classe, mais les conditions matérielles dans la quelle la classe impose à l'individu son cadre de vie et pose le décor qui construira sa personnalité.
J'ai du mal à penser que le rapport à l'argent d'un ouvrier ou d'un fils d'ouvrier, soit le même que celui d'un bourgeois. J'ai du mal à penser que le rapport à la filiation soit le même.
Du mal à imaginer que l'enfant d'une famille bourgeoise grandisse dans les mêmes conditions sociales, psychologiques et matérielles que celui d'une famille de salariés au SMIC. Du mal à concevoir que tout cela n'ait radicalement aucune influence sur la formation de l'inconscient. Du mal à concevoir même que tout cela n'ait pas franchement u ncaractère "transgénérationnel".
Quelle peut être l'équivalence psychique entre un enfant dont la mère n'a pas besoin de travailler et peut se faire seconder par une nurse pour l'élever, par exemple, et un enfant qui ne retrouve sa mère, dès son plus jeune âge, que tard le soir après un travail harassant et dès ses premiers mois? (Je ne porte aucun jugement de valeur ou moral sur l'un ou l'autre, entendons-nous bien, je décris des conditions).
Quelle peut être l'équivalence psychique entre des enfants de paysans pauvres, par exemple, perdus au fond de l'Aveyron, que l'on a éloignés durablement de leur famille dès leur plus jeune âge pour leur permettre de faire des études et d'améliorer ainsi leur condition de classe, et ceux qui ont pu rester un temps plus long dans le giron familial, avec cours privés, précepteurs, dîners en famille ou même retour le week end lorsque les autres ne revenaient chez eux qu'aux vacances d'été par exemple?
Quelle peut être l'influence sur le psychisme de l'individu d'avoir du, par exemple, faire des études en se privant de tout, y compris du nécessaire, sans aucun "droit à l'erreur" (une année de plus étant une année de trop), à l'âge où l'on aime s'amuser, se divertir, se cultiver, à l'âge où on quitte l'enfance pour devenir adulte, au regard de ce "droit à l'erreur" dont bénéficie tout enfant de bourgeois dans les mêmes circonstances, avec beaucoup moins de contraintes et de sacrifices ?
Quelle peut être l'équivalence psychique entre ceux qui n'ont pas le nécessaire et ceux qui ont le superflu, si cette différence n'es tpas celle de la jouissance, du plaisir, du désir?
J'irais même plus loin.
Quelle valeur reconnaître à une cure portée par des praticiens reconnus, parfois mondialement, (par qui et comment?) qui pratiquent trop souvent des tarifs prohibitifs qui réservent de facto leur art et leur science à une partie bien précise de la société (et ne les mettent certainement pas à la portée des ouvriers ou des chômeurs). Pourquoi le pauvre doit-il encore de nos jours se contenter de la cure psychanalytique en hôpital public si cetet science n'est pas une "science de classe"?
Je terminerai avec cette anecdote: quand je visitais la maison de Freud à Vienne ("musée Freud"), 19 Berggasse, je vis sur sa porte cette plaque:
"C'est dans cette maison/ici que le 24 juillet 1895 le mystère/secret du rêve fut révélé au Dr Sigmund Freud." (traduction de l'auteur).
Je me permets de sourire à cette évocation aujourd'hui. Car je vois mal ce qui pourrait faire écrire cela à un matérialiste - imagine-t-on semblable épitaphe sur la porte de Marx ou Engels? C'est un autre point qui me heurte, c'est que justement, en plein 19ème siècle, il ya des choses que Freud a ignorées - volontairement ou pas? il faut être plus cultivée que je ne le suis pour trancher.
En conclusion sur ce petit billet qui n'est qu'un billet d'humeur comme j'en écris tant, et n'a aucune prétention scientifique, en tout cas qui ne peut pas prétendre se vêtir du manteau du "scientifisme" (je n'ai pas le temps, entre midi et deux, d'asseoir ses questions ou ses doutes par la citation d'auteurs, de livres ,de revues etc), en conclusion, je dirais que certes, de la psychanalyse il y a beaucoup à apprendre. I l y a surtout beaucoup à prendre, pour qui voudrait se donner la peine d'en faire une science qui soit réellement au service de tous, et qui soit en phase avec siècle.
Mon intuition est que vivre prolétaire, c'est à dire presque automatiquement peu fortuné, pauvre ou enfant de pauvre, dans une société où l'argent est roi, où la consommation est une fin en soi, où il y a pléthore de miroirs, et de médias, est aussi, une des principales sources de névroses, de tourments, et de drames pour l'être humain qui ne naît pas "du bon côté". Que cela implique un système psychioque de l'individu qui doit être pris en compte. Une construction de l'Etre particulière.
Que si l'on veut être un psychanalyste communiste digne de ce nom aujourd'hui, on doit faire de son mieux pour sortir la psychanalyse de son carcan bourgeois. A mon avis ce n'est pas en collant artificiellement de la lutte des classes sur le système freudien que l'on va y parvenir, mais en ré-édifiant ce système avec des outils marxistes, en ouvrant les portes et les fenêtres que Freud, au fond, s'est ingénié à fermer.
Mais je développerai cela un autre jour.

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