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Vingt-quatre heures d'une femme sensible

Par Liliba

Constance de SALM

femme_sensible

Au sortir du spectacle, l'héroïne, veuve et amoureuse d'un jeune homme sans ressources, dont elle se sait aimée en retour, entrevoit celui-ci dans la foule, puis quittant les lieux en calèche en compagnie d'une autre femme...

Follement éprise, et également éperdument jalouse (et aussi avec l'imagination galopante que développe la jalousie), elle adresse à son amant qu'elle ne parvient pas à joindre, et qui serait semble-t-il parti à la campagne avec cette femme inconnue, une succession de quarante-trois lettres, témoins de ces heures de fièvres, de doutes et de désespoir.

Tout au long des vingt-quatre heures qui vont suivre - une nuit, une journée puis une autre nuit qui s'étirent en une éternité - nous sommes confrontés à l'exaspération amoureuse de cette femme, et à la violence de ses sentiments, au tourbillon des émotions qui l'étreignent et se succèdent, car on la voit successivement déchirée de jalousie, d'amour et de désespoir. Et nous découvrons avec elle, alors qu'elle est presque au bord du suicide, que toute l'histoire  n'est en fait qu'un quiproquo, et que son amant ne l'a trahie en rien, bien au contraire...

J'ai beaucoup aimé ce petit livre et ces lettres enflammées, passionnées, rageuses ou désespérées. J'ai cependant trouvé que cela avait fort vieilli, non pas au niveau du style de cette époque que je lis toujours avec un plaisir extrême, mais sur la façon dont cette femme "gère" (voilà bien un mot de maintenant !) cette situation et laisse courir l'incertitude, et mûrir le quiproquo, par son inquiétude (légitime) et par son aveuglement à voir le mal là où en fait ne sont juste que des concours de circonstances. Je la trouve un peu geigneuse, un peu perdue d'avance, mais peut-être n'est-ce là que le terrible (et heureux !) décalage de nos générations : à sa place, moi, vous, nous aurions pris notre portable, notre voiture, et serions allées affronter de suite le chéri soupçonné, sans qu'aucune situation n'ait le temps de dégénérer si telle était son intention, ou sans se faire des films hallucinants en restant dans le doute et la peur... Nous lui aurions joué la grande scène du 2, tempêté, crié, menacé, peut-être pleuré un peu, mais tout aurait été clair de suite et nous aurions évité ces vingt-quatre heures terribles vécues par cette femme (sensible, eh oui, c'est dans le titre !)... Bien sûr, cela nous est plus facile, naturel même : nous sommes des femmes libres, n'avons pas ou presque plus de contraintes de la société, le quand dira-t-on, bien qu'existant, est devenu plus discret et nous osons (enfin) nous opposer à ces messieurs quand nous le jugeons nécessaire !

La princesse Constance de Salm (1767-1845), née Constance de Théis, se fit connaître dès l'âge de dix-huit ans par des poèmes et connut le succès par ses épîtres et ses pièces de théâtre. La Révolution française, après avoir apporté l'espoir d'un changement dans la condition féminine, se révèle une déception qui l'incite à prendre fait et cause pour le «féminisme», et elle se battit à travers ses textes pour les droits des femmes, notamment à l'éducation. Bien qu'occultée par le rayonnement de George Sand et Germaine de Staël, celle que l'on surnommait "la muse de la Raison" fut une femme de lettres d'un immense talent et tint un brillant salon littéraire, ou se côtoyèrent Alexandre Dumas fils, Paul Louis Courier, Stendhal et Houdon. Cet unique roman de roman Constance de Salm bouleversera tous les amoureux de Stefan Zweig

Extrait  :  Lettre IV
"Le soleil éclaire déjà mon cabinet solitaire. J'ai voulu éloigner ces tristes pensées ; j'ai tenté de m'occuper, de me distraire. J'ai pris ma palette, mes pinceaux ; j'ai tout disposé, et je me suis mise à l'ouvrage. Le feu des arts ressemble à celui de l'amour ; il enivre, il absorbe, il isole de l'univers et de soi-même. A mesure que je travaillais, des rayons de lumière semblaient traverser mes esprits. Je reprenais ma raison et mon équilibre ; je sentais seulement mes moyens s'exalter et s'agrandir du reste d'émotions involontaires qui bouillonnaient encore dans mon sein. Tout à coup (qui peut prévoir les effets de l'amour ?), tout à coup ces terribles souvenirs sont revenus m'assaillir : ils se sont emparés de mes facultés avec la rapidité de l'éclair ; ils m'ont comme enlevée de mon siège. J'ai tout jeté là, je marchais avec précipitation, j'étais hors de moi, je croyais respirer du feu ; mais l'agitation du corps semble calmer le trouble de l'âme. Insensiblement j'ai retrouvé quelque tranquillité ; j'ai pu m'asseoir et écrire. Me voilà donc ; me voilà plus raisonnable ; du moins je le crois.
Non, tu ne me trahiras pas, tu ne trahiras pas ces serments tant de fois répétés ; tu ne les profaneras point par des sensations étrangères ; tu ne le pourrais pas. Il v a dans l'amour autre chose que l'amour, une union plus intime encore, des rapports qu'il n'appartient pas aux âmes communes de comprendre ni de sentir, un entraînement d'un être vers l'autre, qui ne tient à rien de ce que la pensée peut définir. C'est par l'accord involontaire de ces sentiments, de ces délices inconnues, que nous sommes unis, chère âme de ma vie ! Que peut une Mme de B *** contre des liens si sacrés ? Ce quelle peut ! ah ! qu'osé-je dire ? L'amant le plus fidèle, le plus intime même, a-t-il jamais su résister aux provocations de la coquetterie ? Eternelle supériorité de mon sexe sur le tien ! Quelle est la femme qui, sans se croire dégradée, a pu même supporter la pensée de s'abandonner à l'être qui lui est inférieur ? Quel est l'homme dont les désirs ont pu être arrêtés par cette seule pensée ? Au nom de tout de qui t'est cher au monde, douce moitié de moi-même, ne m expose plus à ces cruelles tortures ! Veille avec plus de soin sur notre bonheur. Hélas ! qu'est-ce que cette vie qui nous échappe à chaque instant et que nous remplissons si légèrement d'amertumes ? un supplice, si l'on souffre ; un délire, si l'on est heureux ; et toujours de la vie, de la vie que l'on dépense, que l'on prodigue, qui ne reviendra plus, qui emporte tout ; tout, même l'amour ! (...)"

'Vingt-quatre heures d'une femme sensible' fait partie de la première sélection du Prix Bel Ami 2008.

Anna Blum a beaucoup aimé, de même que Lilly, Clarabel, Praline, Hèlène...   

Merci, Marie-Anne, pour ce chouette cadeau !


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