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La vengeance du pied fourchu : 16

Publié le 09 octobre 2008 par Porky

Lorsque Missia arriva chez sa sœur, elle trouva la maison sans dessus dessous. Un drame affreux venait de se produire : Madame la Mairesse avait égaré son collier d’émeraudes qu’elle avait pourtant rangé la veille au soir dans son coffret à bijoux. On le lui avait volé pendant la nuit, c’était sûr et certain. La fouille en règle des servantes, des multiples pièces de la maison n’avait rien donné ; même les enfants n’avaient pas été épargnés par le vent de folie suspicieuse que leur mère faisait souffler au logis. Toutes les recherches ayant été vaines, Madame la Mairesse, écroulée dans un fauteuil, un mouchoir à la main, se laissait aller à un spectaculaire désespoir qui prenait parfois l’allure de crises de nerfs. Aussi accueillit-elle sa sœur avec un mélange détonnant de fureur hystérique et de hoquets convulsifs. Penchées sur elle, deux servantes l’éventaient avec des torchons, tout en échangeant des regards aussi navrés qu’exaspérés.

Missia comprit aussitôt que la confiture n’était pas la bienvenue et que, si elle s’avisait de parler d’autre chose que de cet épouvantable malheur, une avalanche de mots malsonnants allait s’abattre sur sa tête –pourtant innocente. Mais cette innocence ne semblait pas si évidente à Madame la Mairesse. Elle accusa aussitôt sa cadette d’avoir pénétré chez elle nuitamment et de lui avoir dérobé le beau collier. Puis elle se remit à pleurer.

L’état dans lequel se trouvait la pauvre Catherine excita la pitié de Missia ; au lieu de répondre sèchement à une accusation si invraisemblable, elle questionna doucement la malheureuse Mairesse : était-elle sûre et certaine d’avoir rangé son collier à cet endroit ? Ne l’avait-elle pas caché ailleurs ? « Non, non ! cria Catherine. Je le mets toujours au même endroit. Je sais encore ce que je fais, je ne suis pas folle ! Il y a un voleur dans cette maison ! Une voleuse ! Je vais porter plainte, va chercher les gendarmes, oh mon Dieu, que va dire Philippe quand il apprendra ça !... » Le fait est que la couleuvre risque d’être dure à avaler, pensa Missia en tapotant machinalement les mains de sa sœur. Elle avait complètement oublié Rosette, ses paroles, la rumeur et ce qu’elle avait l’intention de demander à Catherine. Le plus urgent était de retrouver le collier.

Abandonnant le paquet gémissant qui n’avait plus rien de commun avec la fière Madame la Mairesse, Missia se rendit dans la chambre conjugale et commença à la fouiller minutieusement. Rien dans le coffret, rien sous le lit. Elle ouvrit les tiroirs de la commode, souleva les piles de linge, examina l’un après l’autre les affaires du couple, un sourire aux lèvres. Ainsi, Monsieur le Maire mettait ce genre de caleçon… Avisant un placard, elle en tira la porte. Rien que des robes, des jupes, suspendues à des cintres ; mais en bas, elle fit une découverte surprenante : Catherine possédait de nombreuses paires de chaussures et l’une d’entre elles, celle qu’elle mettait pour partir en promenade, portait des traces d’éraflures et étaient couvertes d’une boue qui n’avait pas encore totalement séché. Donc, elles avaient été très récemment utilisées. Missia les contempla longuement, pensive. Le bavardage de Rosette lui revint en mémoire : et si ce qu’on racontait était vrai ? Si sa sœur était allée se balader en pleine nuit dans la montagne ? D’où pouvait bien venir cette boue ? Catherine n’utilisait jamais ces souliers pour aller au village ou rendre ses visites.

Cette découverte troubla profondément Missia. Elle referma la porte du placard et descendit au salon d’un pas lent, réfléchissant à ce que laissait supposer cette paire de chaussures maculées. Catherine était dans sa phase « relâchement » entre deux crises. Il fallait en profiter pour la questionner. « Alors ? As-tu trouvé quelque chose ? » demanda la Mairesse en se redressant dans son fauteuil. « Rien, admit Missia. Mais dis-moi, Cathy, es-tu sortie hier soir ? » « Quelle question ! Où veux-tu que j’aille ? répondit sa sœur dont la mauvaise humeur avait remplacé le désespoir. Tu crois qu’on aurait pu profiter d’une éventuelle absence pour… Impossible. Je n’ai pas quitté la maison. » « Et… Cette nuit ? » interrogea doucement Missia en se reculant légèrement. Catherine la dévisagea comme si elle venait de proférer la pire des inepties. « Franchement, là, tu me prends pour une folle ? Ai-je une tête à me balader seule dans la nuit ? Et pourquoi ? Et pour aller où ? » « Je ne sais pas, fit Missia. Dans la montagne, peut-être… » « Si tu n’as que ce genre d’âneries à proférer, retourne chez notre mère, je me passerai de ton aide, rétorqua Catherine, cette fois réellement en colère. D’ailleurs, je me demande ce que tu fiches ici, pour ce que tu sers ! » Elle se leva d’un bond. « Je vais aller à la gendarmerie. Inutile d’attendre le retour de Philippe. Et on trouvera le voleur, c’est moi qui te le dis ! » Missia fut à la fois soulagée et consternée d’entendre de telles paroles. Certes, elles signifiaient que sa sœur avait enfin renoncé à son rôle de femme désespéré et retrouvé suffisamment de bon sens et de combativité pour agir ; mais d’un autre côté, la décision de se rendre à la gendarmerie était peut-être prématurée. Avait-on vraiment bien cherché, avec méthode et persévérance ? D’ici à ce que le collier réapparaisse ce soir, il n’y a pas des kilomètres, se disait Missia, soucieuse. Elle l’aura flanqué quelque part sans prendre garde à ce qu’elle fait. Ou bien… Elle dévisagea longuement sa sœur, refusant d’ajouter foi à l’idée qui venait de germer en elle. Cette hypothèse était idiote, folle, ne pouvait naître que dans un cerveau délirant. Et pourtant… Elle expliquait la disparition du collier, la boue sur les souliers…

« A mon avis, tu ferais mieux d’attendre que Philippe rentre, dit-elle d’une voix qui tremblait légèrement. Il saura s’il faut oui ou non appeler les gendarmes. » « Je ne suis pas plus bête que lui, répliqua Catherine. Quand il y a eu vol, on porte plainte. Que veux-tu qu’il me dise de plus ? » « Je ne sais pas… avoua Missia. Mais je crois plus prudent de ne pas sauter trop vite aux conclusions les plus définitives. Et si tu tiens vraiment à aller au village, passe d’abord à la mairie et parles-en à Philippe. »

Ce fut le moment que choisirent Louis et Sigrid pour frapper à la porte. Introduits immédiatement auprès de Madame la Mairesse, ils furent informés dans les trente secondes qui suivirent leur apparition de l’effroyable malheur qui venait de frapper la maison. Ils parurent très intéressés et en même temps consternés par cette nouvelle. L’interrogatoire auquel le jeune homme soumit Catherine n’aurait rien eu à envier à ceux pratiqués couramment dans les postes de gendarmerie. Pendant ce temps, Sigrid s’offrit à fouiller de nouveau toutes les pièces et demanda à Missia de l’aider. Mais notre héroïne avait une autre idée en tête. La réaction du couple l’étonnait bien un peu ; cependant, il y avait plus urgent à faire qu’à s’interroger sur ladite réaction. Profitant de l’inattention de Catherine, elle quitta la maison et se dirigea d’un pas vif vers la montagne.

(A suivre)


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