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Autriche : comment l’extrême-droite est-elle revenue sur le devant de la scène ?

Publié le 10 octobre 2008 par Delits

Le 28 septembre dernier, l’Autriche a été le théâtre d’un séisme politique sans précédent, et dont les répliques risquent de se faire ressentir encore pendant de longs mois. Avec respectivement, 29,7% (-5,6 points par rapport à 2006) et 25,6% (-8,7 points par rapport à 2006), le parti social-démocrate, le SPÖ et les conservateurs de l’ÖVP, obtiennent tous deux leur moins bon résultat depuis la seconde guerre mondiale et même… depuis 1918, date de la création de la République autrichienne. Ce recul historique profite pleinement aux deux formations d’extrême-droite. Le FPÖ, ancien parti de Jorg Haider, désormais dirigé par Heinz-Christian Strache, obtient ainsi 18% soit une progression de 6 points par rapport à 2006 et le BZÖ, mouvement créé par Jorg Haider suite à sa rupture avec le FPÖ en 2005, triple quasiment son score de 2006 avec 11% des voix. L’audience cumulée des deux partis d’extrême-droite dépasse donc le record de 26,9% atteint par le FPÖ en 1999, résultat qui avait alors permis à l’extrême-droite d’entrer au gouvernement autrichien, ce qui avait provoqué une crise diplomatique majeure en Europe.

1. Des dynamiques spatiales différentes pour les deux partis d’extrême-droite.

Sur les neuf Länder autrichiens, l’extrême-droite arrive en tête dans trois d’entre eux (Salzbourg, Vorarlberg et la Carinthie, dont Jorg Haider est gouverneur), se classe en seconde position dans quatre autres et n’est devancée à la fois par l’ÖVP et le SPÖ que dans deux Länder uniquement.
Le FPÖ seul parvient même à devancer l’ÖVP dans l’agglomération viennoise traditionnellement marquée à gauche mais dépasse également les sociaux-démocrates dans le très conservateur land de Vorarlberg. Cette capacité « tout-terrain » du parti de Heinz-Christian Strache doit néanmoins être très relativisée. On s’aperçoit en effet que la progression des deux formations d’extrême-droite répond à des logiques spatiales et politiques assez différentes. Le FPÖ a bénéficié d’une dynamique plus forte que le BZÖ dans le Nord-Est du pays et notamment dans les Länder du Burgenland, de Basse et Haute-Autriche et à Vienne. Dans ces territoires, il semble bien que la progression du FPÖ provienne principalement du recul des sociaux-démocrates. C’est particulièrement clair à Vienne notamment, où quand les conservateurs reculent de 6 points dans le centre-ville aisé, le FPÖ ne voit son score passer modestement que de 7 à 9% alors que sa poussée est beaucoup plus spectaculaire dans les quartiers populaires périphériques qui ont dans le même temps durement sanctionné les sociaux-démocrates comme on peut le voir dans le tableau suivant.

Evolution du score du SPÖ et du FPÖ dans certains quartiers populaires de la périphérie viennoise

SPÖ

FPÖ

Quartiers

Score 2006

Score 2008

Evolution

Score 2006

Score 2008

Evolution

Simmering

52%

43,2%

- 8,8

19,9%

30%

+ 10,1

Floridsdorf

49,1%

41,2%

- 7,9

17,6%

27,5%

+ 9,9

Donaustadt

48,6%

40,2%

- 8,4

16,4%

26,2%

+ 9,8

Favoriten

50%

43,2%

- 6,8

20%

29%

+ 9

Dans les Länder du sud et de l’ouest du pays, c’est en revanche le BZÖ qui a davantage progressé que le FPÖ. Ce phénomène s’est bien entendu manifesté avec le plus d’intensité en Carinthie puisque Jorg Haider progresse de 14,5 points dans son fief (et totalise ainsi 39,4% des suffrages) quand ses concurrents du BZÖ stagnent à 7,7% seulement (+0,4 point). Il est intéressant de constater que cette progression du parti d’Haider supérieure à celle du FPÖ a également été enregistrée dans des Länder voisins, dans les circonscriptions limitrophes de la Carinthie. C’est le cas, par exemple, dans le Tyrol où dans les circonscriptions les plus à l’est, Lienz et Kitzbühel, la progression du BZÖ est plus importante que celle du FPÖ (respectivement +10 et +8 contre +3 et +5) alors que la poussée de ce parti est plus significative dans les deux circonscriptions tyroliennes les plus occidentales et donc les plus éloignées de la Carinthie : Landeck (+8,2 pour le FPÖ et +5,7 pour le BZÖ) et Reutte (+6,6 contre +6). Ceci s’observe également dans les deux autres Länder limitrophes de la Carinthie que sont le Land de Salzbourg et celui du Steiermark. Cette capacité à progresser davantage que le parti concurrent sur un territoire donné qui se trouve être la terre d’élection de Jorg Haider depuis de nombreuses années démontre d’une part que l’équation personnelle a été un ressort important dans le vote en faveur du BZÖ et que la dimension protestataire et anti-système n’a pas été le seul levier, mais nous y reviendrons, dans le vote en faveur de ce parti d’extrême-droite. D’autre part, il semble donc que l’attrait pour la personnalité d’Haider n’ait pas été cantonné dans les seules limites de la Carinthie mais sur un territoire plus vaste englobant une bonne partie du sud de l’Autriche.

Si, on l’a vu, la dynamique du FPÖ apparaît assez corrélée avec la baisse de la gauche dans le nord-est du pays, la poussée du BZÖ semble, à l’analyse des résultats, s’être opérée par des transferts électoraux venant des conservateurs. L’ÖVP enregistre en effet de lourdes pertes dans le sud : -12,9 points dans le Tyrol, -11,6 dans le Steiermark, -11 dans le Vorarlberg et -10,5 dans le land de Salzbourg.

Les travaux de l’institut de sondages SORA sur les flux électoraux confirment cette hypothèse. On estime ainsi que le FPÖ a capté 170.000 voix d’électeurs sociaux-démocrates quand le BZÖ en récupérait 75.000 alors que ce dernier aurait attiré à lui 150.000 électeurs de l’ÖVP, le FPÖ dans le même temps n’en conquérant que 86.000. Cette division du travail et cette capacité des deux formations concurrentes à drainer vers elles des électorats politiquement et géographiquement bien distincts ont été l’une des clés du succès de l’extrême-droite autrichienne, qui en se présentant sous deux visages différents à démultiplié son efficacité électorale et a ainsi pu « ratisser large ».

2. Un contexte porteur qui n’est pas sans rappeler la présidentielle de 2002 en France.

Mais la présentation d’une offre électorale complémentaire ne saurait expliquer à elle-seule la performance de l’extrême-droite autrichienne. Cette dernière a de fait également beaucoup bénéficié d’un contexte des plus porteurs. Ces élections anticipées avaient été décidées par le Parlement sortant après l’éclatement de la grande coalition « ÖVP-SPÖ » suite à 18 mois de paralysie et de querelles sur une réforme fiscale et les moyens de lutter contre la dégradation du pouvoir d’achat. Souffrant d’une popularité très dégradée par l’usure et l’inertie de cette grande coalition, les leaders des deux grandes formations devaient de surcroit faire face à un très fort mécontentement populaire occasionné par la baisse du pouvoir d’achat, la hausse des prix ayant atteint 4% sur un an alors que la modération salariale était de rigueur pour ne pas dégrader la compétitivité de l’économie autrichienne. Pour tenter de répondre à cette exaspération populaire, Werner Faymann, le leader du SPÖ, a lancé son parti dans une série de campagnes contre la vie chère en demandant par exemple des baisses de TVA sur les médicaments ou la suppression des frais d’inscription à l’université. Le choix de ces thèmes et le ton populiste alors employé ne furent pas très éloignés de ceux de l’extrême-droite à qui la gauche souhaitait disputer les faveurs de l’électorat populaire. Cette proximité, justifiée au nom de la concurrence électorale dans les milieux ouvriers, atteint son paroxysme sur la question européenne. Dans ses meetings, Werner Faymann, déclarait se battre contre la « dictature de l’Union Européenne ». Au printemps, après le « non » irlandais, il déclarait, comme le FPÖ et le BZÖ, qu’une fois au pouvoir son parti organiserait un référendum pour toute nouvelle modification des traités européens. Et en juin, il écrivit avec Alfred Gusenbauer, alors chancelier social-démocrate, une tribune dans la très influente Kronen Zeitung, où ils promettaient un virage à 180 degrés de la politique européenne de leur parti. Comme l’explique Marc Semo, ce tabloïd, lu par 3 millions de personnes (sur une population autrichienne de 8,5 millions), historiquement euro-sceptique, a dès lors servi de vaste caisse de résonnance à la campagne des sociaux-démocrates… Or, l’extrême-droite a fait également campagne sur les mêmes thèmes. Si la dénonciation de l’immigration et de l’islamisation était bien encore présente dans les programmes sur FPÖ et du BZÖ, elle avait été reléguée au second plan au profit de thématiques plus sociales, Heinz-Christian Strache ayant par exemple soutenu la proposition du SPÖ sur la baisse de la TVA alimentaire. Ce recentrage dans l’orientation de la campagne s’est accompagné de tout un travail visant à donner une image plus respectable ces deux partis et leurs deux leaders. Cette configuration n’est pas sans nous rappeler l’élection présidentielle de 2002 qui avait vu Jean-Marie Le Pen accéder au second tour. Lui aussi avait bénéficié de l’affaiblissement de la gauche et de la droite dont les deux candidats étaient les principaux acteurs de la cohabitation. L’insécurité à l’époque, comme la question du pouvoir d’achat en Autriche, avait occupé une place centrale dans la campagne et avait vu les partis du gouvernement lancés dans une stratégie de surenchère pour contrer l’extrême-droite qui affichait l’offre la plus radicale en la matière. En France comme en Autriche, ce scénario avait fini par profiter à l’extrême-droite en vertu de la règle selon laquelle « l’électeur préfère toujours l’original à la copie ». En courant après l’extrême-droite, les autres partis contribuèrent en France comme en Autriche à la banaliser et ce, alors même qu’elle se présentait sous un jour plus respectable en modérant certains propos et en veillant à son image (les photos souriantes et télégéniques d’Haider et Strache répondant dans un registre différent à l’image de grand-père assagi dont avait bénéficié Le Pen en 2002).

3. Motivations et profils des deux électorats d’extrême-droite.

Pour autant, en dépit d’une certaine modération et de la primauté accordée aux thématiques sociales par les stratèges du FPÖ et du BZÖ, la question de l’insécurité et de l’immigration demeurent au coeur des préoccupations de ces deux électorats comme on peut le voir dans le tableau suivant.

 L’importance accordée à différents enjeux selon les électorats

% de réponses « très important »

SPÖ

ÖVP

FPÖ

BZÖ

Les retraites

67%

50%

63%

53%

Le pouvoir d’achat

64%

40%

63%

60%

L’insécurité

53%

53%

71%

60%

L’immigration

49%

30%

73%

75%

 

La question de l’immigration notamment constitue un véritable marqueur idéologique qui permet d’opérer une distinction très nette entre les deux électorats d’extrême-droite, homogènes sur cette question, et les autres électorats nettement moins polarisés sur cet enjeu. On retrouve de manière atténuée le même phénomène sur l’insécurité mais l’écart avec les autres électorats est moins marqué et les soutiens du FPÖ se montrent plus sensibles que ceux du BZÖ à l’insécurité.
Sur le pouvoir d’achat en revanche, les deux électorats d’extrême-droite sont au diapason entre eux ainsi qu’avec celui des sociaux-démocrates (seul l’électorat conservateur, socialement plus aisé, se distingue), il en va de même sur les retraites où le FPÖ est très proche du SPÖ, cette proximité sur les questions sociales avec les attentes de l’électorat de gauche encore fidèle, accréditent bien l’idée de transferts électoraux significatifs d’électeurs de la gauche populaire vers le principal parti d’extrême-droite, le FPÖ.

L’analyse comparée des motivations des électorats FPÖ et BZÖ confirme également une certaine gémellité entre ces deux mouvements même si quelques différences se font jour.

Les motivations des deux électorats d’extrême-droite.

  Comme on l’a mentionné précédemment, il semble bien que la personnalité d’Haider a joué un rôle significatif dans la dynamique dont a bénéficié son parti dont les électeurs, un peu plus que ceux du FPÖ, ont également adhéré fortement au programme. Il n’en demeure pas moins que dans les deux électorats, c’est l’envie d’un nouveau souffle qui a constitué le principal, au sortir de cette période marquée par la paralysie de la grande coalition. La protestation plus globale contre le système est également assez représentée mais avec une intensité plus forte dans l’électorat FPÖ qui apparaît donc au total, plus sensible aux thématiques sociales et encore plus protestataire que son jumeau du BZÖ.
Illustration de cette dimension protestataire et d’un vote émis d’abord pour s’opposer, seule une faible minorité des propres électeurs du FPÖ et du BZÖ souhaitaient que leur leader devienne chancelier, contre une proportion des trois quarts dans l’électorat de la droite et de la gauche classique.  

Le souhait que la tête de liste devienne chancelier dans chacun des électorats

Une fois encore, on notera une légère prime à la personnalité d’Haider par rapport au score de Strache dans l’électorat du FPÖ. Le fait qu’Haider ait déjà derrière lui un parcours politique fourni et qu’il puisse mettre en avant son statut de gouverneur de la Carinthie a sans doute contribué à personnaliser ce vote d’extrême-droite.

L’analyse socio-démographique permet, au-delà de leur motivation, de dresser le profil de ces deux électorats. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, le bloc électoral FPÖ/BZÖ dispose d’une large assise dans la société autrichienne.

Le vote par catégorie socio-professionnelle.

Il fait ainsi jeu égal avec la gauche sociale-démocrate dans les milieux ouvriers et la devance assez nettement parmi les employés. Cette plus grande porosité des couches employés par rapport aux ouvriers vis à vis de l’extrême-droite s’explique en partie par une moindre syndicalisation des employés que des ouvriers. Or l’appartenance à un syndicat contribue encore, en Autriche comme en Allemagne, du fait des liens étroits avec les centrales et le parti social-démocrate, à orienter le vote à gauche. 43% des salariés membres d’un syndicat ont ainsi voté SPÖ contre 22% seulement de leurs collègues non syndiqués. Chez ces derniers, moins intégrés et à moins forte conscience de classe, le bloc FPÖ/BZÖ arrive en revanche largement en tête avec 33% des suffrages, son audience étant plus faible quoique quand même significative (21%) parmi les syndiqués, ce qui, là encore, démontre la réalité du basculement d’une partie de la clientèle traditionnelle de la gauche vers l’extrême-droite et notamment le FPÖ. Si en revanche l’extrême-droite, à l’instar de ce que l’on observe dans d’autres pays européens, est très faiblement implantée dans la fonction publique, tel n’est pas le cas parmi les cadres où elle fait jeu égal avec la droite : 30% contre 32%. Dans cette catégorie, et seulement dans celle-ci, le parti d’Haider devance le FPÖ. Ceci est cohérent avec la plus forte propension du BZÖ que son concurrent à mordre dans l’électorat conservateur et confère à ce binôme partisan une grande efficacité de par la complémentarité sociologique des deux formations.
Autre spécificité de l’extrême-droite autrichienne : sa capacité à séduire un électorat jeune : 36% parmi les lycéens, apprentis et étudiants contre 27% parmi les retraités. C’est particulièrement vrai des jeunes hommes puisqu’ensemble le BZÖ et le FPÖ ont recueilli 42% des voix des hommes de moins de 30 ans (contre 34% parmi les femmes du même âge) quand les sociaux-démocrates obtenaient 26%, l’ÖVP 17% et les Verts… 12%. Cette année, les 16-17 ans étaient pour la première fois appelés aux urnes et il semble que la jeunesse et le style de Heinz-Christian Strache, qui n’hésite pas notamment à s’essayer au rap dans ses meetings ont séduit ces primo-votants dans des proportions spectaculaires. D’après l’analyste Peter Ulram « environ 40% des moins de 18 ans ont voté FPÖ et 10% BZÖ ». Ces jeunes n’ont vu qu’une chose, c’est que les deux partis gouvernementaux ne leur apportaient pas de réponse satisfaisante. Pour eux, ce n’est pas un vote idéologique, ils se sont simplement tournés vers ceux qui criaient le plus fort. »

Même si ces chiffres sont à relativiser du fait du faible poids numérique des moins de 18 ans dans le corps électoral (moins de 3%), ils en disent long, d’une part, sur l’obsolescence pour la jeune génération de certains réflexes et références historiques et, d’autre part, sur la capacité de l’extrême-droite autrichienne à agréger autour de ses deux composantes des électeurs d’horizons très différents. Après avoir rassemblé plus d’un quart des suffrages exprimés en surfant sur des thématiques sociales et identitaires, l’extrême-droite autrichienne occupe aujourd’hui une place centrale. Cela lui permettra de participer au gouvernement ou de rester dans l’opposition face à une nouvelle grande coalition, dont on a vu les limites, scénario qui pourrait alors de nouveau lui profiter.

Jérôme Fourquet

Directeur Adjoint
Département Opinion et Stratégies d’Entreprise.
Ifop


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