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Le dîner

Publié le 11 octobre 2008 par Loïs De Murphy

Abigaïl Darcy donna soigneusement deux tours de verrou pour fermer sa porte d’entrée. Il faisait froid dehors et sa molaire en haut à droite lui provoquait à nouveau des élancements sous la gencive rapidement enflée. Le prochain rendez-vous avec le Docteur Rivière était fixé à la veille des vacances de Pâques et elle n’osait pas appeler la secrétaire pour caler un entre-deux. Si jamais la douleur devenait insupportable, alors soit, elle n’hésiterait pas à se précipiter directement à son cabinet. Elle pouvait languir en silence et calmer la douleur avec du paracétamol en attendant.

Elle se dirigea vers la salle de bains pour se laver les mains. Son sac la gênait et une des manches de son trois-quarts prit l’eau pendant l’ablution. Se débarrasser des contacts de l’autre côté et se mettre en boule dans les bras de son intérieur devaient se faire maintenant, avant de démarrer autre chose, d’envisager quoi que ce soit. Elle revint jeter le sac sur le semainier de l’entrée pour commencer une danse belliqueuse avec le manteau.

Elle s’en débarrassa sur la méridienne du salon, s’avachit à son tour pour retirer ses babies d’un coup de pied sur chaque talon et se rua sur l’ordinateur pour consulter ses mises à jour de flux puis rapidement éplucher ses e-mails. La lumière dans la pièce sobrement décorée depuis peu et bien après un emménagement contrariant était insuffisante. Elle bascula l’interrupteur d’une lampe de bureau à l’abat-jour minuscule, et la pénombre se rétracta derrière les meubles bon marché – à part le buffet Napoléon III hérité de la tante Geneviève –, le téléviseur constamment éteint et un radiateur sur la tablette duquel se tenaient un miroir en fer forgé du Comptoir de la Famille et deux ou trois bougeoirs négligés, emplis de coulures de cire.

Le papier peint était griffé aux angles de chaque mur de cette maison de plain-pied fraîchement bâtie au bout de l’impasse aux magnolias, à hauteur d’étirement de chat, précisément une petite gouttière croisée mandarin bavarde comme une enfant aux mille questions et cent histoires.

Elle avait toujours détesté les maisons à étage. Si vous lui demandiez pourquoi, elle vous répondait d’abord qu’elle n’en savait rien, et puis des sons et des silences, des voix et des absences lui revenaient en tête. Par cette mémoire auditive elle retrouvait progressivement des fragments d’image, et les recollait petit à petit en avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de son enfance commençait à prendre forme, d’abord le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après le vestibule.

Des moments plaisants évoluaient en flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.

Si vous la forciez à remonter les marches, elle gardait le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux chambres. A la sienne où elle avait souvent été enfermée à jeun pour avoir contredit Dégelée Royale sa mère, à celle où elle vivait, avec cette épouvantable odeur de médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où sortaient les fantômes qui l’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait l’ampoule de sa lampe de chevet.

Bien que sa mère ait été descendue au sous-sol pour un autre silence, elle n’avait jamais envisagé de récupérer celle de son enfance qui faisait place maintenant à un centre culturel.

Elle se releva pour prendre deux comprimés avec un peu d’eau du robinet et revint s’asseoir devant l’écran.

Un spam lui souhaitait une bonne fête en ce vendredi vingt-neuf décembre et lui rappelait que par l’origine hébraïque de son prénom elle était la joie de son père.

Un clic prolongé de souris le classa par glissement dans le filtre anti-spam.

Sa journée avait été fichue par la responsable des caisses qui l’avait remise à la huit. Un petit cadeau de remerciement pour son intervention de la semaine dernière. Abigaïl avait pris la défense de la petite Jessy suite à son refus de laisser fouiller son sac à la sortie du travail.

« Hé ! Vous n’avez pas le droit, c’est illégal ! Jessica, s’ils te soupçonnent de vol tu peux exiger que ce soit un policier qui le fasse. Mais s’il ne trouve rien dans ton sac, alors tu pourras porter plainte ! »

Madame Godin avait su apprécier à sa juste valeur… Donc caisse numéro huit… Ce soir, les premiers symptômes d’une rage de dent et peut-être un rhume à prévoir annonçaient une nuit de mauvais sommeil, alors que demain le vieux briscard descendrait dans son quartier St Cyprien pour un dîner après des années de silence. Abigaïl avait l’appétit capricieux et une gestion du temps approximative, elle envisagea donc la préparation d’un taboulé libanais. C’est lui qui lui avait appris à le faire quand elle pensait encore qu’il était son père.

Abigaïl avait des calculs de statisticienne. Elle trouvait que la vie était à soixante-dix pour cent insupportable, à vingt pour cent neutre et à peine dix pour cent merveilleuse.

Les trente pour cent supportables la faisaient tenir, et elle aurait bien demandé à passer à quarante pour cent pour subir la soirée à venir sans trop d’angoisse si elle avait pu trouver un interlocuteur valable pour ce type de négociation.

Elle adorerait quitter son emploi à l’amiable ; d’un commun accord ; en bonne intelligence. On serait un lundi matin, forcément un lundi… Il ferait un temps de brodeuse, un temps irlandais : Pluvieux avec des éclaircies pour aller chercher l’échevette de soie manquante, le diagramme vu dans la newsletter des nouveautés, le garde-fils en buis pour le nouveau projet à démarrer. Un temps à regretter de ne pas être chez soi à entreprendre son bout de lin au bout du fil.

Il ne s’agirait pas d’une décision mais d’une envie. Non, pas une envie, un impérieux besoin, une quasi certitude que c’était aujourd’hui qu’il fallait poliment aller dire au revoir à la dame.

Il n’y aurait qu’une cliente dans la boutique, l’enquiquineuse de l’ouverture : celle qui trépignait à moins cinq comme une enfant parce qu’elle avait vu de la lumière et s’étonnait qu’on ne se dépêchât pas de lever le rideau de fer. On se dirait que c’était normal, que la cliente préférée de l’ouverture venait rarement le lundi mais plutôt le jeudi, avec les yeux gourmands qui trifouillaient déjà dans les fiches et les tissus, les mains collées à l’espoir d’être déjà là, prête à rentrer pour ressortir avec la provende dans le sac à ouvrage.

La collègue saurait. Forcément elle saurait… Des années à se museler, mais prompte à reconnaître l’odeur du cuir qu’Aby aurait commencé à ronger. Elle la suivrait du regard, il la pousserait dans le dos jusqu’au bureau de la patronne. – Au revoir Madame, je ne vous aime plus et je voudrais vous quitter aujourd’hui. J’ai aimé le chemin parcouru dans votre royaume, mais les ruelles en sont étroites et le pavé résonne du bruit que fait le cheval fourbu venu me chercher, il est donc temps pour moi de partir. – Madame pleurerait : un élément tel que Mademoiselle Darcy serait une perte immense pour son entreprise, mais elle comprendrait si bien… Elle lui rendrait sa liberté sans un reproche, avec un sanglot dans la voix pour lui souhaiter bonne chance et elle galoperait ventre à terre jusqu’à son logis retrouver le temps perdu, éperdue au milieu de ses lins brodés. Fiévreuse, elle tirerait l’aiguille encore et encore, elle sèmerait les heures sur des mètres de toile et ils seraient ses seuls dieux et maîtres…

Cartésienne au point de réfuter la théorie des cordes, Abigaïl s’était pourtant fait renvoyer du club fermé des zététiciens après avoir démontré que les travaux en statistique de Michel Gauquelin sur la pertinence de certains outils astrologiques étaient valables. Aujourd’hui elle voulait contester l’expérience de l’effet Forer, qui avait permis à l’un d’entre eux d’affirmer que les vendeuses se posaient en temps que victimes parce qu’elles se reconnaissaient subjectivement au cours d’un test dans un passage du Bonheur des dames de Zola. Encore six mois à tenir dans cette mercerie de la grande distribution qui l’essorait comme les autres et elle pourrait publier son mémoire. A cette nouvelle place caisse numéro huit elle allait souffrir : Devant les portes automatiques, c’était une des plus anciennes machines à enregistrer et la chaise sous le siège avait une vis cassée.

Pense à celles qui y sont jusqu’à la retraite !

Elle alluma la radio, sortit sur la loggia et contempla l’hôpital La Grave à côté du Pont Neuf. Elle entendit vaguement la voix du présentateur des informations – Flash info spécial élections !

Une dame en blanc,

Un nain brun,

Un croquant pyrénéen,

Un suidé armoricain,

Un Chouan,

Des bacchantes et une bouffarde,

Deux tours de manège... – A présent la météo…

Joël Collado prédit un week-end ensoleillé. Or ce matin, en allant marcher du côté de Pech David, elle avait vu les Pyrénées, signe de pluie pour le lendemain. Ajouté à cet indice ses cheveux bouclaient en anglaises, la pression atmosphérique était donc en baisse : elle sortirait avec son parapluie…

En rentrant juste avant la saucée, elle étalerait du lin sur ses genoux et elle broderait au sec, à côté de la fenêtre frappée par le crachin. 

Après le travail à la mercerie, il lui restait trois petites heures avant l’arrivée de son père. C’est en demandant une copie de son acte de naissance avec filiation  afin d’établir un passeport pour son premier voyage hors de l’Europe deux étés en arrière qu’elle avait lu qu’il ne l’était pas, non plus que par mariage. Sa mère, aux premières questions de l’enfance au départ de l’école, lui avait assuré préférer que sa fille portât l’unique matronyme par conviction anti patriarcale. Mais le bout de papier officiel relevé dans sa boîte aux lettres indiquait clairement qu’elle était née de père inconnu. Elle avait annulé ses vacances et pleuré devant le mari de sa mère qui avait refusé de la reconnaître “malgré tout.”

Allô, c’est moi… Je peux venir dîner chez toi ce soir ?

Le message sur son portable à la pause déjeuner lui avait claqué le beignet pour la deuxième fois. Comme un grand coup de soleil, mais traversant jusqu’aux entrailles.

La première fois qu’elle avait eu cette sensation, c’était la semaine dernière. Un petit vieux était entré dans le magasin et c’était le portrait craché de son père.

Il s’était approché pour lui dire qu’il brodait des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain. Il ressemblait à Charles Vanel et parlait comme un des personnages qui ont dans la bouche les mots d’Audiard. Malgré sa gouaille, Abigaïl avait compris qu’il n’avait pas l’habitude d’avouer son “penchant” pour l’art de tirer l’aiguille. Fascinée par cet homme aux traits paternels, elle lui avait démontré néanmoins qu’il ne l’impressionnait pas avec son coming out, qu’il avait des prédécesseurs chargés de testostérone, marins crucifilistes, russes tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour s’assouplir les doigts. Il était venu après plusieurs renoncements, ennuyé par un problème : il brodait du point de croix sur une chemise, et c’était plutôt grossier comme résultat se plaignit-t-il. La jeune femme lui conseilla l’utilisation d’un tire-fils et il trouva que c’était une bonne idée.   

Il ne connaissait personne dans le milieu de la broderie, autodidacte il brodait tout seul dans son coin. Fascinée de voir qu’il pratiquait la miniature à son âge et de façon quasi innée, elle lui dit qu’elle voudrait voir son travail. Il promit de repasser un peu plus tard lui montrer ses “essais”.

Quand Aby leva à nouveau les yeux, quatre heures avaient dû s’écouler, et le vieux, un peu crâne, puisait son assurance dans le creux du casque de mobylette au bout de son coude. Dans l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il lui montrait au fur et à mesure. 

Une semaine après elle sut que c’était son père qu’elle allait revoir après l’appel sur son portable…

Abigaïl attrapa le boulgour et mesura cent vingt grammes. Elle versa un peu d’eau bouillante dessus et laissa gonfler plusieurs minutes. Dans le grand saladier, elle coupa un concombre et deux tomates en brunoise. La cuisine s’étirait en longueur, et dans ce couloir restreint elle déambulait parfois dans la posture du crabe. Le silence était un peu trop calme.

Après, il y avait le silence.

La marche à pieds nus dans la farine répandue, un peu après les crêpes. Le rituel du thé et le Japon au bord des lèvres. La musique de chambre qui ne réveille pas le mal de tête. La voix des enfants chuchotée, et oublier leur présence. Le binage d’une misère dissimulée sous les ors d’un statut envié. Les murmures de l’hiver dans le tricot d’un col roulé. Tout doit cesser, dormir et mourir sans bruit. Est-ce assez de l’entourer d’un ciel de nuit ?

Elle rinça ses mains dans l’évier, s’essora vaguement au torchon qui traînait sur la paillasse et tourna le potard du tuner avec le dos de la main pour ne pas le mouiller. Radio Classique : l’Ave Maria de Gounod. Cela semblait parfait… Au retour dans la cuisine, elle ouvrit une boîte de pois chiches à la suite des légumes. Flûte ! La cébette ! La jeune femme attrapa la botte dans le frigo, extirpa la plus grosse et la coupa en deux dans la longueur. Puis elle la passa sous l’eau et la hacha menu, la queue y compris. Elle versa les graines de boulgour dans la passoire, les refroidit sous un jet abondant, et de nouveau les transvasa dans leur contenant avec cette fois-ci le jus d’un citron entier.

Dans le saladier, elle avait dénoyauté une vingtaine d’olives noires. Elle voulait s’en servir pour placer les mycotoxines au départ, mais elle avait trouvé un autre poison indécelable plus radical, qu’elle avait préféré injecter dans les tomates. Ça l’avait presque fait sourire d’utiliser pour une fois une aiguille sans fil. Elle cisela abondamment et grossièrement de la menthe et du persil frais, ajouta beaucoup de cumin qu’elle prononçait encore « kamoun», et attrapa le récipient où reposaient les graines. Elle les étala dans le saladier, ajouta une bonne rasade d’huile d’olive, du sel de Guérande et à nouveau le jus d’un citron entier. Le tout mélangé et remisé au repos dans le réfrigérateur.

Il était arrivé à l’heure exacte, avec un bouquet de soucis orange que la jeune femme interpréta in petto comme un mauvais signe pour lui en le débarrassant.

Il l’avait rejointe dans la cuisine où elle arrangeait les fleurs dans un vase trop grand, afin de mieux se faire entendre. Elle n’avait pas compris ce qu’il lui avait dit depuis le salon.

Avant que sa mère ne s’isole à l’étage dans sa forêt de loups souvent fermée à clef, son père l’emmenait parfois regarder des expositions sur à peu près tous les sujets, paléographie, artisanat d’art ou cabinet de curiosités.

Elle avait donné suite à une visite dans une exposition d’ikebana avec quelques cours et avait gardé le goût des bouquets sophistiqués et minimalistes.

« Oui… Je te disais donc, c’est pour ça que je suis venu te voir… Enfin bref, si tu es d’accord, je voudrais pouvoir t’adopter, si ce n’est pas trop tard. Nous pouvons envisager une adoption simple pour une majeure, je me suis renseigné. »

Il se dandinait, changeant régulièrement de jambe d’appui, ainsi qu’un enfant pris au dépourvu après avoir bu trop vite un grand verre d’eau glacée.

Abigaïl rejeta ses cheveux en arrière, contracta les muscles de son ventre avant de lâcher un soupir embarrassé : « Tu ne veux pas plutôt manger chinois ? Je crois que mon taboulé est raté et il y a un restaurant place de l’Estrapade, le téléphone est dans l’entrée… Je te laisse les appeler, je finis de ranger la cuisine et je te rejoins… »


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