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Les identités éteintes de la diaspora

Publié le 13 octobre 2008 par Xixa

identités éteintes diaspora

Depuis que le nom Albanais est apparu dans les Balkans, il est devenu à tort ou à raison synonyme de quelqu’un qui quitte son pays pour aller ailleurs, la plupart du temps pour s’installer chez ses voisins. Sur ce sujet, on connaît déjà l’opinion des historiens serbes qui répètent à l’envie l’invasion albanaise du Kosovë – sûrement parce qu’aujourd’hui cette province est définitivement acquise aux Albanais. On connaît à peine celui des historiens grecs qui demeurent muets quant à l'envahissement albanaise de la Grèce depuis les temps reculés. Et pourtant, Dieu sait que si le premier cas de figure est hautement suspect pour ne pas dire imaginaire, le second est bien réel. Les raisons d’un tel mutisme sont tout à fait compréhensibles : personne ne veut admettre que la nation moderne grecque ait pu naître sur une telle souche, d’autant plus qu’elle est actuellement invisible. Toutefois, l’histoire a retenu qu’au milieu du XIVème siècle, répondant à l’appel des seigneurs byzantins, francs, serbes, catalans ou vénitiens, d’importantes vagues migratoires albanaises repeuplèrent les régions de Thessalie et d’Attique ainsi qu’une partie du Péloponnèse. Ils ont fondé de très nombreux centres d’habitation de nature agricole ou pastorale, contribuant à la résurrection de ces anciennes provinces byzantines, dévastées par les guerres, la famine et les épidémies. L’histoire a retenu également qu’une seconde vague rejoint les contrées hellènes vers la fin du XVème siècle, avec l’extension de la résistance albanaise dirigée par Skënderbej contre les Ottomans. Des milliers de familles albanaises furent installés dans la région d’Attique, de la Thrace et dans les îles de l’Egée (Eubée, Andros, Ydra, Spetses). D’autres vagues migratoires de moindre importance d’albanophones survinrent plus tard, durant le XVIIème, voire le début du XVIIIème siècle, fuyant parfois l’islamisation des terres albanaises ou la vengeance des seigneurs locaux. Ce fut le cas des habitants de la région de Souli, pourchassés par Ali Pacha de Tepelenë. Ce parfait mélange entre le substrat local hellène et le soutien albanais s’est montré d’une étonnante vitalité et d’une redoutable efficacité. Elle a survolé le temps et surpris les Ottomans durant le célèbre Révolution grecque. D’entières générations de marins, d’armatoles, et autres klephtes étaient issues de ce milieu hautement explosif, tout comme leurs adversaires ottomanisants des beys et leurs milices musulmanes, souvent d’origine albanaise. Jetés à corps perdu dans cette effroyable boucherie gréco-albano-ottomane, ils ont écrit les épisodes les plus poignants à Tripolitza, à Athènes, à Mesolonghi et à Chio. Les Kolokotronis, Bouboulina, Koundouriotis et autres Botzaris, Miaulis ou Kanaris, étaient tous de sang albanais – des Arvanitas qui parlaient une idiome archaïque du dialecte tosk de l’albanais. Ils se sont combattus, se sont tués et entretués pour faire cette nouvelle Grèce minuscule, mais indépendante, entre 1821 et 1829. Ces voyageurs européens qui - découvrant la Grèce – ont aperçu les deux races qui la

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composaient, les Grecs et les Albanais[note 1] ne se sont point trompés : les Arvanitas ont veillé sur le berceau de leur pays d’adoption. Ils ont également œuvré à la gloire de la Grèce, souvent au détriment de leur ancien pays d’origine.S’unissant au creuset de la formation de l’identité grecque, l’autre identité – celle albanaise – a du se diluer. C’était le prix à payer pour devenir un parfait citoyen hellène. Depuis, les Arvanites se sont considérés être une composante essentielle de la société grecque, refusant assidûment de s’identifier aux Albanais actuels. De très bons chrétiens, voire des fondamentalistes orthodoxes et adeptes de l’ancien calendrier, ils se sont définitivement différencié de l’État qui a pu naître dans les contrées jadis les leurs. Renier une telle image de laïcité pour ne pas dire musulmane, devenue plus tard le symbole d’Antéchrist - communiste et athée, tel était devoir premier de l’Église grecque dont ils sont les plus fidèles serviteurs. Dans cette espèce d’antagonisme larvé qui a sévi continuellement entre voisins balkaniques et qui souvent tourne en conflit, ils ont choisi définitivement le camp des fervents défenseurs de l’État hellène[note 2]. La seule marque d’origine qui perdure encore est leur langue qui a disparu de la place publique, se rétractant dans quelques cercles familiaux. [pour lire l'article en entier, cliquer ici] Constituent-ils une minorité ethnique dans le vrai sens du terme ? Avant de laisser le soin au législateur de donner une définition durable et universelle du terme « minorité ethnique » il faut rappeler que sur le sol grec vivent aujourd’hui 200.000 arvanites (1.600.000 selon les estimations des membres de la communauté) et que toute tentative de récupération aux fins nationalistes est vaine et sans aucun fondement. Avant tout, cette communauté témoigne de l’existence des destins parallèles : celle d’une nation entière, vitale et en pleine recherche identitaire et celle de son ancienne branche, gardienne d’une certaine forme de mémoire linguistique.
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Le dernier service, mais pas le moindre, qu’ils rendent à l’État hellène est le rôle de prête-nom : derrière l’appellation Arvanites se cachent aujourd’hui toutes les autres populations d’origine albanaise vivant sur le territoire grec. L’agrandissement du royaume Hellénique dans les régions septentrionales aux dépens de l’Empire ottoman mourant, à la fin de XIXème siècle et au début du XXème, entraîna l’annexion de larges territoires où les Albanais et les Grecs se sont toujours côtoyés. L’expansion de la Grèce vers le Nord et le Nord-Ouest fut préparée longtemps en avance par les cercles panhelléniques de l’Athènes, envoyant dans ces territoires des bandes armées qui terrorisèrent la population locale et qui éliminèrent les éléments nationalistes albanais les plus marqués. Entre les guerres de 1897 et celles balkaniques, la Grèce s’empara des territoires de la Macédoine méridionale, autour le lac de Prespë – y compris la population locale d’origine albanaise qui vivait depuis des lustres dans les villes comme Castoria ou Konitsa, qui était albanaise sans être arvanites. Parallèlement, la Grèce annexait de larges territoires de l’Épire du Nord, y compris les villes de Arta, Préveza, Igouménitsa et Janina – la Çamëria (Tsamouria des Grecs). La prise de l’Épire fut suivi par l’expulsion et l’expropriation des populations locales albanophones, à majorité musulmanes. Tout le monde ou presque en Albanie se souvient de ces vagues humaines, repoussés hors de la Grèce, dont les derniers faits remontent entre les années vingt et les années quarante du siècle dernier. Il s’agissait de milliers et de dizaines de milliers de personnes, des familles entières, une population entière appelée çam, qui laissèrent tout derrière eux pour s’installer sur des terres nouvelles entre Konispol et Durrës. Une minorité restante fut obligée de changer sa religion, son mode de vie et jusqu’aux noms de famille pour survivre. En 1937, les statistiques grecques reconnaissaient encore 90.000 albanophones malgré l’interdiction formelle d’usage de leur langue. Aujourd’hui, personne ou presque en Grèce ne se souvient de ces faits et de cette « purification ethnique » qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de gens[note 3]. Bien au contraire, selon le point de vue officiel des gouvernements successifs de l’Athènes, il n’existe pas de minorité albanaise sur le sol grecque[note 4]. Vu d’Athènes tout semble être conforme car aucune statistique officielle ne laisse filtrer le nombre exact des albanophones ou de ceux qui se réclament comme tels Peu importe si les sources non-grecques, appuyées sur des estimations approximatives, avancent un chiffre compris entre 400.000 à 1.000.000. Il faut ajouter à cela un demi-million de nouveaux migrants qui sont considérés comme économiques.
Une seconde branche de la diaspora est celle des Arbëresh de l’Italie. Cette importante colonie
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albanaise vit sur la péninsule Apennine depuis le XVème siècle. Une partie d’entre eux quittèrent leur pays d’origine qui à l’époque s’appelait Arbëri – le pays des Arbër - après la mort de Skënderbej et la prise des dernières villes (Krujë et Shkodër) par les Ottomans. De nombreux autres vinrent des contrées grecques, des Arvanites fuyant l’avancée ottomane. Ils se sont installés depuis dans plusieurs villages de Calabre, de Basilicate et de Sicile, préservant leurs coutumes et surtout leur langue archaïque. Du point de vue historique et même
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linguistique, les Arbëresh sont très proches des Arvanites ; ils se diffèrent sensiblement quant aux liens avec l’Albanie : tandis que les Arvanites se sont dévoués corps et âme à leur pays d’accueil, les Arbëresh ont donné une contribution appréciable dans l’évolution de la culture et de la langue albanaise à travers des siècles. Leur nombre aujourd’hui s’estime entre 115.000 et 120.000 répartis entre 47 communes, dispersées sur sept régions (Abruzzes, Molise, Pouilles, Campanie, Basilicate, Calabre et Sicile) et neuf provinces (Pescara, Campobasso, Avellino, Foggia, Taranto, Potenza, Cosenza, Catanzaro et Palerme).
Les Arbëresh ne sont pas reconnus en tant que minorité nationale. Par conséquent, leur langue ne fait pas partie du groupe de langues minoritaires dont la tutelle est assurée par l'État en vertu de la Constitution italienne. Cependant sur le plan régional, l'albanais jouit d'une certaine reconnaissance officielle dans les statuts d'autonomie de la Calabre, de la Basilicata et de Molise. Enfin, il reste « la Terza Albania » ou la diaspora albanaise de par l’Europe et le monde. Sans aucun doute, la Turquie a été depuis des siècles la première destination des Albanais en quête de travail ou de gloire. Les arrière-arrière-petits-fils et petites-filles de ces militaires ou fonctionnaires, de ces artisans ou commerçants d’origine albanaise – ou Arnaouts – se comptent par centaines de milliers, voire quelques millions, éparpillés entre Istanbul, Izmir, Brousse et Anatolie. Rares sont ceux qui le savent et encore moins ceux qui utilisent leur langue à l’usage domestique. Plusieurs milliers d’autres albanophones se sont été installés sur les terres turques au cours du XXème siècle. Il s’agit de Kosovars et d’Albanais de Macédoine de confession musulmane chassés par la Yougoslavie royale et de Tito ; il s’agit encore des albanophones de Grèce, échangés contre les Grecs de l’Asie mineure ; il s’agit enfin des Albanais proprement dit – des panislamistes, des antizoguistes, des anticommunistes, des post-communistes, des pro-Berisha et tant d’autres. A part la Turquie, les Albanais ont migré depuis le XIXème siècle dans nombreux pays voisins (Roumanie, Bulgarie..) ou dans d’autres pays du bassin méditerranéen (Égypte) où ils ont crée de véritables colonies à vocation commerciale ou ouvrière[note 5]. Il est toujours très difficile d’évaluer leur nombre, d’autant plus que en d’autres temps plus modernes, ils n’ont pas hésité à quitter leurs pays d’accueil pour traverser l’océan à la découverte du Nouveau Monde. Dès la fin de XIXème siècle, les flux migratoires albanais furent réorientés vers l’Amérique du Nord, l’Argentine ou encore l’Australie. Les États Unis demeurent largement en tête grâce à leurs centres industriels - Boston, Detroit, Chicago, New York, qui furent de gros consommateurs de main d’œuvre bon marché. Actuellement, on dénombre quelques centaines de milliers d’Albanais aux States – venant d’Albanie, du Kosovë et de la Macédoine depuis un siècle - et une centaine de milliers au Canada. Le vieux Continent n’a pas été épargné non plus par l’immigration des Albanais. Jusqu’à une date récente, l’Allemagne et la Suisse furent des destinations privilégiées pour les Kosovars en quête de travail tandis qu’actuellement les Albanais se dirigent vers l’Angleterre, en passant par la Belgique, voire la France. ---------------------------------------------------------------------------- [1] Voir sur ce sujet : Jean-Claude BERCHET (éd.) – Le Voyage en Orient : Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle, éd. Laffont, Paris 1992. [2] Est-ce pour cela et pour d’autres services rendus à la nation que le gouvernement grec considère les Arvanites comme un insignifiant groupe ethnique, classé juste après les Roms et loin derrière les Valaques, les Dopii (les Gréco-Macédoniens) ou les Pomaques (minorité bulgare convertie à l’islam) ? Pour plus de détails sur le sujet voir le site officiel de l’Ambassade de Grèce en France [3] Le choix du terme approprié devient difficile : entre le mot génocide employé par les représentants çam et « purification ethnique » tant utilisé dans cette fin du XXème siècle c’est sûrement le deuxième qui doit l’emporter. La première vague des atrocités et des massacres contre la population çam de confession musulmane a touché la région de Çamëri (Tsamouria en grec) après les guerres balkaniques et à la veille de la création de l’Etat indépendant albanais. Entre les tueries sur place, l’expropriation des terres, l’exil de quelques milliers de jeunes dans les îles égéennes et le départ forcé en Turquie, les çams eurent l’aperçu du prix à payer pour devenir citoyens grecs. La deuxième vague suivit la signature du traité de Lausanne (janvier 1923) qui prévoyait l’échange des populations entre la Grèce et la Turquie. Face à la protestation albanaise, la Ligue des Nations dépêcha une Commission sur place et conclut à l’exclusion du déplacement des populations musulmanes albanophones d’Epire. Malgré cela, des dizaines de milliers de gens d’origine albanaise ont été transférés de force vers l’Anatolie tandis que de milliers d’autres rentrèrent en Albanie ou choisirent l’émigration. La troisième vague, la plus meurtrière, survint durant l’été de 1944, œuvre de l’EDES (Ligue Nationale Démocrate Hellène) du Général Napoléon Zervas, lui aussi d’origine Arvanitas. Environ 30.000 musulmans çams, accusé de collaboration et de connivence avec les forces de l’Axe, ont été chassés vers la frontière albanaise. L’expulsion a été menée dans véritable bain de sang, de destruction de leurs maisons et d’expropriation de leurs biens, sous le regard des officiers de liaison britanniques. Aujourd’hui, on compte quelques 200.000 çams de confession musulmane en Albanie et environ 40.000 çams de confession orthodoxe en Grèce. Pour plus de détails voir : Miranda VICKERS – The Cham Issue, Albanian National & Property Claim in Greece – Conflict Studies Research Center, G109, april 2002. [4] Le recensement de la population de Grèce effectué en 1985 donne le tableau suivant : Grecs 98.5%, Turcs (musulmans) 0.9% - environ 120.000 personnes vivant en Thrace occidentale, Pomaques 0.3%, Arméniens 0.2%. Dans un Balkan dominé par les problèmes d’interpénétration des populations et des minorités ethniques, la Grèce représente pour ainsi dire un cas « unique » d’un pays pur de point de vue ethnique, survolant à l’aide des minorités grecques qui se trouvent naturellement dans tout pays limitrophe. [5] Pour créer une idée sur l’implantation des Albanais en Turquie et en Roumanie voir : Gilles de RAPPER - Les Albanais à Istanbul, Dossiers de l’IFEA, Nr. 3, Institut Français des Études Anatoliennes, 2000 ; ou encore : Sébastien GRICOURT – La participation de la communauté albanaise de Roumanie au mouvement national albanais (1878 – 1912), Mémoire de DREA, Institut National des Langues et des Civilisations Orientales (INALCO), Paris – juin 2003. La suite..


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