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Le libéralisme comme drogue dure

Publié le 14 octobre 2008 par Omelette Seizeoeufs

L'une des leçons que la Crise est en train de nous apprendre sur le libéralisme et surtout sur le néolibéralisme, c'est que cette pensée ressemble pas mal à une drogue dure. Les rechutes sont fréquentes, inévitables. On finit par croire que la guérison est impossible, que la pathologie est irréversible.

Hier Dagrouik est allé cherché Alain Madelin (oui : Alain Madelin !). Voici l'extrait du compte-rendu de Télérama :

La crise des subprimes qui a mené à la cata actuelle, c'est tout simple. Une crise de la finance folle ? Pas du tout, tonne Alain Madelin. Très en amont de tout ça, il y avait "les meilleures intentions du monde". Ben oui, le gouvernement américain a exigé des banques qu'elles prêtent aux pauvres. Vous comprenez, "le rêve américain, tout le monde propriétaire de sa maison…". Bref, la preuve que les banques ne prêtent pas qu'aux riches. On a donc fait des lois pour forcer les banques à prêter. Et puis, catastrophe, ça finit en jus de boudin, en crise des subprimes. "C'est pas une crise de la dérégulation, explique prof Madelin, c'est une crise de la réglementation mal adaptée à la finance d'aujourd'hui."

La faute à l'Etat, donc, bien obligé, aujourd'hui de jouer les pompiers à 700 milliards de dollars. CQFD. Yves Calvi, un brin estomaqué : "On n'entend pas ça souvent ! Très intéressant comme analyse. Ça revient donc à dire que c'est à travers des mesures sociales voulues par l'Etat qu'on en arrive à une crise où les gens se retrouvent à la rue..."

Alain Madelin, goguenard, ravi de son petit effet : "Eh oui ! Ca s'appelle le fléau du bien."

"... le fléau du bien". Je n'ai pas de mal à imaginer Madelin "goguenard", ravi en effet d'avoir à nouveau ce rôle qui a toujours été sa raison d'être, celui du franc-tireur libéral en train de fustiger la pensée unique. Au fur et à mesure que le libéralisme devient la pensée unique, on a sans doute un peu moins besoin d'Alain Madelin. On ne va pas pleurer pour lui, quand même. Il paraît qu'il est désormais "gestionnaire de fonds d'investissement" (d'après Télérama). Vous êtes libres de l'imaginer en train de s'enrichir libéralement, et en train de remercier au nom de ses clients et en toute discrétion, les états du monde qui vont fournir du crédit facile au système bancaire.

Mais ce n'est pas vraiment de Madelin que je voulais parler, mais de son "message", qui n'est pas de lui, mais qui fait partie de la réponse officielle des néolibéraux, décidés de protéger leur bout de gras idéologique coûte que coûte, y compris si dans l'un ou l'autre des "coûte" il y a plus de mille milliards de dollars de fonds public qui sera nécessaire pour maintenir en vie le rêve libéral. Voilà le message : la crise des subprimes est la faute des régulations étatiques. Avec encore moins de contrôle sur les traders et les Golden Boys, le monde aurait évité La Crise.

Ce qu'il y a de magnifique avec cette réplique, c'est qu'elle est inépuisable. Tant qu'il existera des états qui se mêlent même de très loin à la vie économique, il sera toujours possible de dire que ce sont eux la source de tous les malheurs. Comme quoi le libéralisme peut conduire finalement à l'anarchisme. Un peu comme un premier joint mène à l'héro si on ne fait pas gaffe.

Pour une synthèse très complète et assez bien argumenté de ce raisonnement, vous pouvez consulter ce billet sur le blog Objectif Liberté, qui semble s'inspirer directement des sources américaines. Pour cet auteur, l'origine du mal est dans le statut mixte des organismes de prêt américains, Fannie Mae et Freddy Mac, censés aider des ménages modestes à accéder à la propriété, et dont on parle tant en ce moment, et il explique comment ces entités, bien qui privatisées (en 1968 paraît-il), ont gardé un fil gouvernemental à la patte, puisque leurs prêts continuaient à être garantis par le état fédéral :

En effet, afin de pouvoir privatiser la FNMAE, dont le portefeuille de prêts comportait un certain pourcentage de crédits de qualité plus que moyenne, le gouvernement dut leur donner un statut sur mesure de "Government Sponsored Enterprise" (GSE, entreprises privées d'état (!)), exempté de certaines taxes et de certaines formalités de présentation de comptes, en contrepartie d'une obligation inscrite dans les statuts de l'entreprise de continuer à avoir pour activité principale le refinancement de prêts immobiliers, et notamment les prêts aux ménages modestes, les fameux prêts subprime.

Notre blogueur libéral fait ici un raccourci, cependant, en assimilant à des subprimes absolument tous les prêts un peu sociaux consentis par Fannie Mae et Freddy Mac. L'une des définitions de subprime est justement un prêt qui est en-dessous des normes de Fannie Mae/Freddy Mac :

In the United States, mortgage lending specifically, the term "subprime" can be applied to "non conforming" loans, those that do not meet Fannie Mae or Freddie Mac guidelines, generally due to one of an array of factors including the size of the loan, income to mortgage payment ratio or the quality of the documentation provided with the loan.

Ainsi, pour être précis, il faut dire que les subprimes sont la conséquence du non respect des règles. Il faut dire aussi que pendant presque quarante ans, le statut presque privé des ces deux institutions de prêt n'a provoqué ni bulle ni crise. Seul un changement de comportement dangereux dans les dernières années peut expliquer ce qui est arrivé.

Pour Objectif Liberté, la responsabilité ultime de la crise des subprimes est dans le fait que la perspective des interventions de L'État, que ce soit pour garantir des mauvais prêts ou pour soutenir l'ensemble du système bancaire, encourage l'irresponsabilité des acteurs privés et conduit le système vers sa perte. Et sur ce plan, et formulé ainsi, je suis à peu près d'accord : le jeu bancaire s'était détaché - et c'est la nature même des bulles - de la réalité, les banques étaient protégées des effets de la Main Invisible. Elles n'avaient d'ailleurs pas tort, puisqu'aujourd'hui c'est à qui va leur fournir le plus de cash pour effacer les conséquences de leur cupidité stupide. C'est pour cela que je souhaite que l'issue de cette affaire soit tout de même désastreuse pour les banques. Même avec un sauvetage, il faut quand même que ça saigne.

En revanche, penser que la solution est de moins réguler le système bancaire, ou de ne plus garantir dépôts ou prêts, c'est s'aveugler à nouveau sur le rôle des banques dans le monde. C'est oublier les effets désastreux d'une perte de confiance dans les banques. J'imagine l'état des comptes du fond de pension géré par Alain Madelin si, en se moment, les Français étaient tous en train de retirer des espèces de leurs comptes pour charger à nouveau leurs matelas. J'imagine la tête collective de nos libéraux si nous étions devant une véritable crise de liquidités.

L'expérience de 1929 a prouvé que le secteur bancaire joue un rôle particulier dans la vie économique. L'exposer à toutes les exigences de la Main Invisible, c'est nous exposer à ces mêmes risques. Supposer que le marché saura toujours évaluer les risques à partir du moment où il y est vraiment confronté (et pas protégé par l'État), c'est, même avec le plus grand optimisme ou même une petite dose de naïveté, faire confiance au moins à la justesse de la perception de la réalité qu'ont les acteurs économiques, nos fameux traders en l'occurrence. Les bulles naissent justement quand les acteurs cessent de percevoir correctement la réalité, en croyant avoir enfin trouvé la poule aux oeufs d'or.

Difficile alors de leur faire confiance, même sur leur propre intérêt. Demandez aux anciens de Lehmann Brothers, ou aux autres, s'ils ont bien réussi leur coup. A force de trop fumer l'herbe néolibérale, ils ont fait n'importe quoi.


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