Magazine Culture

Article : Taegukgi « Frères de sang »

Publié le 18 octobre 2008 par Julien Peltier

Taegukgi « Frères de sang »
Aliénation, égalité, fraternité

Pris dans la tourmente d’une Corée basculant dans la guerre civile, deux frères : l’aîné, humble cireur de chaussures dans les rues de Séoul et le cadet, étudiant assidu promis à une brillante carrière, sont brutalement enrôlés. Kang Je-gyu, scénariste et réalisateur déjà auteur du percutant « Shiri »*, joue des déchirements et de l’irrépressible aliénation qui éloigne l’un de l’autre les deux protagonistes pour mettre en abîme l’horreur du conflit fratricide. Il signe ainsi un film puissant quoiqu’ambivalent, oscillant entre discours simpliste dégoulinant de pathos et moments de bravoure d’une rare intransigeance foulant au pied la bonne conscience historique du « pays du matin calme ».


« Taegukgi », c’est le nom, et l’emblème choisi par la résistance coréenne face à l’occupant nippon au cours de la seconde guerre mondiale, et qui deviendra le drapeau national de la République de Corée du Sud. Si ce titre, retenu par le réalisateur Kang Je-gyu, et la toile de fond de son œuvre – la guerre de Corée – pouvaient laisser craindre un hymne martial et besogneux aux vaillants « combattants de la liberté », ultime rempart face aux infâmes bolchéviques déferlant depuis le nord glacé, c’est une toute autre histoire que l’auteur du plus gros succès du cinéma coréen a mis en images avec talent certes, mais non sans maladresse.

Article : Taegukgi « Frères de sang »

Qu’elle était verte ma Corée
Le film s’ouvre sur une séquence qui fleure bon la carte postale propagandiste des années cinquante, illustrant un pays chatoyant qui barbotte dans la misère heureuse, et soudain foudroyé par le coup de tonnerre de l’offensive communiste. L’incorporation, à coups de crosse, de Jin-Seok et Jin-Tae – les deux frères - balaye d’un revers de main la savoureuse image d’Epinal et siffle le début des hostilités. Ce n’est pourtant pas par excès d’audace que pèche la première partie de « Taegukgi ». Très conventionnelle, elle peine à trouver son rythme entre scènes de bataille proprement réalisées mais sans grande valeur scénaristique, et ralentis pesants où l’émotion sur-jouée domine. Le jeune Won Bin, qui interprète le malingre frère cadet broyé par les conditions de vie dans les tranchées boueuses, n’y va pas de main morte en effusions larmoyantes, sublimant en creux la formidable performance livrée par Dong-gun Jang en aîné protecteur tout prêt au sacrifice. L’acteur révélé par « The Coast Guard »** confirme de fait son aisance dans les rôles en treillis.
Après le débarquement du corps expéditionnaire américain dans la baie d’Inchon*** et la progression vers la frontière, le coup de théâtre de l’entrée en guerre de la Chine donne lieu à une scène qui flirte dangereusement avec le ridicule. La marée humaine des troupes chinoises gravissant les flancs des montagnes sans véhicules ni artillerie, et faisant claquer au vent d’innombrables bannières anachroniques, est alors bien près de porter le coup de grâce au film.
Article : Taegukgi « Frères de sang »

Règlements de compte à OK Corée
Et pourtant, c’est à cet instant que Kang Je-gyu parvient à donner de l’épaisseur à son œuvre. Le basculement progressif de la figure paternelle au « chien de guerre » impitoyable et désabusé, magistralement porté par Dong-gun Jang et déjà esquissé dans les chapitres précédents, ébranle le manichéisme conservateur qui alourdissait la première heure du film. Désormais, il ne s’agit plus seulement de pointer du doigt les exactions et le fanatisme des « rouges », mais de montrer la surenchère de la terreur à laquelle succombe cette armée du Sud, tout aussi sûre de son bon droit, et qui s’enlise dans la fange des campagnes saignées à blanc par le conflit. Exécutions sommaires de prisonniers, règlements de comptes à l’arrière - qui voient des malheureux seulement coupables d’avoir accepté un sac de riz en échange d’une naïve adhésion tacite aux thèses socialistes être fusillés sans autre forme de procès – dépeignent la réalité implacable et kafkaïenne de la guerre civile. Le réalisateur quitte ici ses oripeaux de faiseur habile pour revêtir un costume plus seyant, celui de l’auteur capable de prendre la distance critique nécessaire.
Article : Taegukgi « Frères de sang »

En dépit de son remarquable succès populaire, stimulé par un accueil critique indulgent, « Taegukgi » ne s’impose pas comme un jalon essentiel du cinéma péninsulaire. Soutenu par un casting inégal, auquel il convient d’ajouter la brève apparition de Choi Min-Sik, toujours impeccable, dans le rôle d’un officier communiste, le film parvient finalement à toucher une certaine réalité historique, si toutefois le spectateur sait tenir bon au terme de longueurs dont un montage plus exigeant aurait amoindri la pesanteur.
Ujisato
* Lire à ce sujet l’article consacré au film
** Lire à ce sujet la critique de ce film
*** Le 5 septembre 1950, les forces de l’ONU, essentiellement américaines et sous commandement du général Mac Arthur, lancent une opération amphibie dans la baie d’Inchon, afin de desserrer l’étau communiste sur une armée du Sud au bord de la capitulation. Ce débarquement inverse complètement le rapport de forces en faveur du Sud, jusqu’à l’entrée en guerre de la Chine Populaire.


Article : Taegukgi « Frères de sang »

Réagissez à cet article sur le forum du Clan Takeda, en rejoignant le sujet dédié



Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Julien Peltier 53 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine