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Les grands espaces (The big country)

Publié le 14 octobre 2008 par Sylvainetiret
Un océan ou deux

C’est bien beau de se faire des cures de nouveautés, d’aller en salle se remettre à la page, et d’en profiter pour examiner ce que peut proposer le cinéma du bout du monde, mais il faut par moment aussi pouvoir se ressourcer, reprendre pied dans les fondamentaux de ce qui nous anime. Soyons clair : après « Spiderman 3 », « Krrish » et « Still life », il devient vite impératif de se replonger dans un bon western des familles. Le genre qui ne concède rien à une modernité peuplée d’effets spéciaux, mais qui nous raconte la vie, la vraie vie, celle des plaines et des montagnes, celle des troupeaux et des champs d’herbe grasse, celle des hommes qui règlent leurs différents à coups de poings et épisodiquement de revolver, celle des femmes qui font des tartes aux pommes en attendant de savoir si un cheval n’a pas fait un écart de trop. Et dans ce retour aux sources, « The big Country » (« Les grands espaces ») est une inestimable bouée de sauvetage.

Affiche USA (it.cinemoccion.com)



Réalisé en 1958 par William Wyler à partir d’un roman de David Hamilton, ce western atypique a depuis longtemps gagné ses lettres de noblesse. Sa densité particulière, son ancienneté, la richesse de son scénario et de ses dialogues, et au bout du compte son statut de classique, autorisent aujourd’hui une présentation qui n’épargne pas le détail de l’histoire.


Affiche USA (moviees.com)

Cependant, pour les lecteurs préférant un court résumé à une réelle description des rouages de l’histoire, qu’il suffise de dire que James McKay (Gregory Peck), le fiancé de Patricia (Carroll Baker), la fille d’un magnat de l’élevage de l’ouest, le Major Terrill (Charles Bickford), arrive dans sa belle-famille au milieu d’un guerre de clans contre Rufus Hannassey (Burl Ives), du ranch Blanco Canyon, pour la possession d’un point d’eau vital aux deux parties. Refusant à la fois de prendre parti et de jouer le jeu de l’ouest fait de démonstrations de force et de défense sourcilleuse de l’honneur et de la propriété, McKay tente de se positionner en intermédiaire dans la bataille qui s’engage.

Affiche USA (moviees.com)

Pour ceux que la connaissance des évènements n’effraie pas, ou en tout cas n’empêche pas d’apprécier le visionnage du film lui-même, une plongée dans les méandres du scénario permet d’en mieux comprendre la portée. Les autres pourront sauter le paragraphe qui suit.
**** Début du résumé détaillé ****
James McKay (Gregory Peck), ancien capitaine au long cours, rejoint dans l’ouest la fiancée, Patricia (Carroll Baker), qu’il a rencontrée dans l’est, en vue d’être présenté à son père, le Major Henri Terrill (Charles Bickford), peu avant leur mariage. Sur le chemin du ranch familial, dans la carriole dans laquelle Patricia est venue le chercher, le couple se fait malmener par un groupe mené par Buck Hannassey (Chuck Connors), fils du clan rival. L’altercation tourne court en l’absence de réponse de McKay qui n’y voit que le bizutage d’un Pied-Tendre, à l’étonnement de Patricia qui, fidèle à la mentalité de l’ouest, y voit bien davantage un outrage que le plus élémentaire courage aurait dû faire cesser.

Affiche Espagne (moviees.com)

A l’arrivée au ranch, McKay est accueilli par le Major qui lui fait les honneurs de sa demeure et de sa table. Le futur gendre offre en gage d’amitié une paire de pistolets de duel ayant appartenu à son père. L’accueil est complété par celui que lui réserve Steve Leech (Charlton Heston), le contremaître de la propriété, qui s’offre à lui faire visiter les terres en lui faisant seller Old Thunder, un cheval capricieux visiblement dédié au bizutage des nouveaux venus. McKay, repérant la plaisanterie, esquive l’offre au grand dépit de l’assistance.
Au matin, le Major, informé par Patricia de sa mésaventure de la veille, rassemble une troupe pour une expédition punitive contre les Hannassey, mais McKay refuse d’y participer ou même de cautionner l’action. Une partie des hommes va réveiller les acolytes de Buck dans le bordel de la ville voisine, avant de les rosser pour faire bonne mesure. Buck parvient à se cacher et observe piteusement les évènements depuis sa cachette. Le reste de la troupe part à Blanco Canyon, le ranch désolé de la famille Hannassey où, en l’absence de Buck et de Rufus (Burl Ives), son père, elle doit se contenter de saccager la citerne d’eau de la ferme et quelques autres installations. De son côté, McKay profite de l’absence des hommes pour entreprendre, avec l’aide de Ramon (Alfonso Bedova), un employé mexicain avec qui il sympathise, une séance de dressage d’Old Thunder, dont il sort fourbu mais secrètement vainqueur.
La journée s’achève par une réception donnée par le Major en l’honneur des fiancés. Mais la fête est gâchée par l’arrivée importune de Rufus Hannassey, le chef du clan adverse, venu dire sa colère et son mépris face aux méthodes des Terrill. Lors d’un échange avec l’un des convives, comme régulièrement lors de ses rencontres avec divers habitants du lieu, fiers et vaguement condescendants, McKay s’entend dire que la région est particulièrement immense (« It’s a big country »). Mais, à la surprise de son interlocuteur, il décide alors de ne plus laisser passer l’argument (Vous avez déjà vu un pays aussi grand ? ; Bien sûr, un océan ou deux !).
Le lendemain, McKay décide une virée solitaire exploratoire de la région, muni de sa boussole pour ne pas s’égarer dans ce « grand pays ». Seul Ramon est au courant de l’escapade qui affole le reste du ranch. Durant deux jours, alors que la tension monte et qu’une expédition de secours est confiée à Leech, McKay navigue jusqu’aux confins du ranch, sur les terres de Julie Maragon (Jean Simmons), une amie de Patricia. Julie s’épuise à entretenir seule et comme elle peut ce bout de terrain reçu en héritage et porteur du Big Muddy, le seul point d’eau de la région qui soit utile aux différents troupeaux, tant celui des Terrill que celui de Hannassey. Sachant que sa neutralité et la liberté qu’elle laisse à chacun de l’utiliser restent le dernier rempart de paix entre les deux ranchs rivaux, et sensible aux intentions de McKay de s’établir à son compte pour tenter rapprocher les deux ennemis, elle se laisse convaincre de lui céder sa propriété.
Sur le chemin du retour, McKay rencontre la troupe de Leech qui, agacé par l’apparente imprudence, refuse de croire qu’il ne s’est pas égaré et l’escorte vers le ranch Terrill. A l’arrivée, Leech le traite publiquement de menteur, ce que McKay refuse de régler aux poings en s’attirant le mépris de Patricia qui y voit une nouvelle preuve de lâcheté. La brouille étant consommée, le couple décide le départ de McKay pour la ville dès le lendemain matin. Mais McKay met la nuit à profit pour aller seul réveiller Leech et accepter l’explication en l’absence de public. La bagarre se déroule ainsi en pleine nuit, à distance des bâtiments du ranch, sur fond de nuit étoilée et de prairie, sans désigner de vainqueur, à l’étonnement finalement respectueux de Leech.
Peu après, Patricia apprend de Julie la transaction concernant Big Muddy et de l’intention initiale de McKay de le lui offrir en dot. Prenant alors prétexte de lui rapporter les pistolets offerts au Major, elle tente de renouer avec McKay qui refuse ses avances et lui dévoile son projet de maintenir le point d’eau ouvert à tous. La rupture est finalement totale, le mépris de Patricia se doublant alors de colère face à ce qu’elle considère comme une trahison.
Pendant ce temps, apprenant également la transaction et imaginant des intentions hostiles chez McKay à son égard de par son statut de fiancé de Patricia, Rufus Hannassey envoie Buck, son rustre de fils, enlever Julie pour soit la faire renoncer à la vente soit servir d’otage face à ce qu’il pense être la nouvelle hégémonie des Terrill sur l’eau. Mais Julie parvient à tenir tête aux deux hommes jusqu’à l’arrivée de McKay qui, s’étant épris de la jeune femme, se porte à son secours. La situation se règle finalement dans une démonstration de sang froid et de courage de McKay lors d’un duel avec ses pistolets de duel contre Buck.
C’est à l’instant où se clôt ce duel que le Major Terrill, à la tête de la troupe de cow-boys qu’il a finalement eu quelque peine à mobiliser autour de lui, s’engage dans le canyon menant au ranch Hannassey. Réalisant à temps l’attaque, Rufus et les siens parviennent à bloquer les assaillants dans le défilé. Prenant conscience du drame auquel les a conduit leur intransigeance commune, Rufus et le Major s’affrontent finalement en duel devant leurs hommes respectifs et devant McKay. Quand les deux protagonistes s’effondrent, chacun mortellement touché, la paix peut enfin prendre la place de la guerre qui s’engageait.
**** Fin du résumé détaillé ****
Le western est habituellement un genre bien délimité et codifié. Les gentils sont gentils, et les méchants sont méchants. La loi du plus fort est celle des gentils qui doivent triompher par un fait d’arme héroïque de la force apparente des méchants. La force apparente seulement, parce que s’appuyant sur l’injustice, et donc minée d’entrée par un vice de construction qui devra tôt ou tard révéler ses failles. Le courage des gentils est celui de vaincre la peur et la douleur pour sortir vainqueurs, ne serait-ce que symboliques, de la confrontation au mal. Malgré l’anéantissement des troupes rebelles tenant « Alamo », les troupes du Général Santa Anna ne peuvent que saluer la sortie, de la Mission détruite, de la veuve de Colonel Travis. La force des gentils est dans leur position quasi éthique de victimes de l’injustice qui recourent à regret à la violence tout à la fois en en maîtrisant les effets et en en maudissant l’usage qu’ils sont contraints d’en faire. Charles Bronson réprimande les enfants qui l’admirent et tentent de lui venir en aide dans la bataille finale des « Sept Mercenaires ».
Ici, tout est dans la retenue de McKay dont on sent bien avant qu’il ne le montre que ni la volonté, ni l’habileté, ni la force physique ne manquent à sa panoplie. Mais cette volonté, il la met avant tout au service de la paix, de la distance face aux agitations presque enfantines des tenant de l’orgueil et de la force, sans confondre orgueil, vanité, et fierté. Mc Kay n’est pas ce dandy citadin qui aurait oublié ce que survivre au milieu des loups veut dire. Il est ce que la civilisation et son choix du vivre ensemble peut apporter à la brutalité de la nature. Encore une fois, il est l’outil du combat de la culture sur la nature, comme une synthèse du Ransom Stoddard et du Tom Doniphon de « l’Homme qui tua Liberty Valance ».
Bien sûr, le combat était déjà lancé avant son arrivée : face au Major Terrill, Rufus Hannassey était loin d’être le rustre que l’on pouvait initialement imaginer. Son discours interrompant la fête chez les Terrill l’annonçait à qui voulait l’entendre. Son intervention lorsqu’il découvre l’attitude de son fils Buck devant Julie et McKay ne laisse plus aucun doute. La sagesse était déjà là, mais comme pervertie par le temps et la rudesse d’une vie passée à lutter seul contre l’adversité. Alourdi par le poids de ce fils ensauvagé, Rufus conserve en lui malgré tout le sens de la valeur des choses, la connaissance enfouie de ce que seule la civilisation peut inventer, des règles et des outils du duel au pistolet à un coup au milieu d’un océan qui ne connaît que celles du six-coups battant la hanche. Le duel de l’ouest fait figure ici de raptus hystérique où la vitesse de l’action protège de la vision de la mort au fond des yeux, ne laisse persister que l’apparence du courage. McKay vient alors relever le flambeau presque oublié de Rufus et le porter à la victoire.
Au passage, McKay n’est pas avare de ses enseignements sur son chemin. Démasquant la sauvagerie et les fausses valeurs chez Patricia qui finalement ne s’était couverte que d’un fin vernis de civilisation au contact de la ville, vernis vite écaillé au contact de la nature. Mais aussi révélant à Leech la véritable nature de la sérénité, de l’honneur, et de la force. Leech est ce païen ignorant qui n’imaginait même pas qu’une autre réalité existât, et qui dans une conversion profonde naît à une nouvelle compréhension du monde. Même la bagarre entre McKay et Leech reste de l’ordre du secret, du privé, presque de celui du combat intérieur, de celui de la conscience qui s’affronte à elle-même lorsqu’elle essaie de réconcilier d’anciennes valeurs et la découverte d’un nouveau corpus qui la tente et la dépasse. Entre les mains du même réalisateur, William Wyler, on découvre comme par anticipation en ce Leech et en Charlton Heston le même personnage qu’il incarnera dans un autre contexte dans « Ben Hur » l’année suivante. La similitude est à ce point troublante qu’il pourrait même être permis d’hésiter entre une vision de « The Big Country » comme une fable biblique et celle de « Ben Hur » comme un western biblicisé. Etonnant aussi de confronter cette conversion du Leech / Heston aux positions d’aujourd’hui d’un Charlton Heston parvenu à la tête de la NRA, la National Rifle Association si sourcilleuse du droit des étatsuniens à détenir librement une arme à feu.
C’est finalement ainsi toute la mythologie américaine qui est convoquée ici, mêlant toute la symbolique westernienne de la lutte entre le bien et le mal, entre la nature et la culture, entre l’ancien et le moderne, à celle de la prégnance si particulière dans le cinéma de la figure christique. Bien sûr, ce n’est ni le premier ni le dernier film à entreprendre ce parcours, mais c’est est certainement un des exemples les plus élégants et les plus aboutis.
Soutenu par une musique de Jerome Moross qui a fait date dans l’histoire des bandes originales de western, le jeu des acteurs balance entre trois époques. On a bien encore le talent shakespirien de Burl Ives se mêlant sans ironie aux poses de série B de Carroll Baker ou de Chuck Connors, mais on a surtout cette espèce de naturel, si détaché chez Gregory Peck, ou si transparent chez Jean Simmons. Mais c’est peut-être un des charmes des films de ces années-là de savoir encore tirer parti de ce jeu encore théâtral par moments tout en l’ouvrant vers des horizons plus modernes.



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