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Création poétique et société

Publié le 12 octobre 2008 par Corsicanova
La revue berbère Afrique du Nord a publiée, il y a peu de temps une interview de Norbert Paganelli,auteur d'Invistita,et animateur du blog portant le même nom (www.invistita .fr). Invistita est un recueil de poésies en langue corse comportant une traduction en langue française. Création poétique et société Entretien avec Norbert Paganelli
Poète, auteur de plusieurs ouvrages en langue corse



Vous écrivez, en langue corse, des ouvrages de poésie…Pourquoi ?

Il ya deux questions dans votre interrogation …Tout d’abord : pourquoi écrire de la poésie alors que celle-ci n’a pratiquement aucune audience au sein de l’aire culturelle française ? Je vous répondrai qu’on ne choisit pas obligatoirement le vecteur de son expression. Je n’ai pas la fibre du romancier, pas celle l’essayiste, je ne chante pas, je danse plutôt mal, par contre, la poésie me séduit et, semble-t-il, séduit quelques lecteurs. Alors je ne me pose pas trop de questions, j’emprunte une voie qui m’est plus facile qu’une autre. La seconde question renvoie au véhicule utilisé : la langue corse. Je vous répondrai tout simplement que c’est la première langue qui soit parvenue à mes oreilles, c’est dans cette langue que j’ai appris à rire, à sourire, à crier ou à me plaindre. Ce n’est pas pour moi la langue de la pensée savante c’est celle de l’émotion, des faits bruts. Vous comprendrez aisément que c’est donc pour moi dans cette langue que la poésie se doit de s’exprimer.

Cette réponse est séduisante mais n’y a-t-il pas autre chose derrière cette volonté de s’exprimer dans une langue minoritaire ?

Oui, c’est évident ! La langue corse a été pendant des siècles la langue des petites gens, du bas peuple comme on disait à l’époque, c’était celle des bergers, des ouvriers agricoles, de tous les gagne petits. Les puissances qui ont dominé la Corse parlaient toujours une autre langue. Ceux qui n’étaient pas des gagne petits et jouaient souvent le jeu des puissances dominantes répugnaient à utiliser le corse préférant le toscan et ensuite le français.
M’exprimer en langue corse c’est, pour moi, m’exprimer dans la langue des humbles, des sans grades, des exclus de l’Histoire. Ce fut longtemps une langue à qui fut refusé le statut de langue et je me sens naturellement porté vers elle afin de tenter de l’illustrer du mieux que je peux.

Après avoir été interdite dans les écoles, la langue corse est maintenant enseignée….

Oui, c’est exact. Il a fallu les tragiques événements d’Aléria, en 1975, pour que l’Etat admette une fois pour toute la légitimité de la revendication linguistique. Ceci étant dit, l’enseignement scolaire n’a pas débuté de suite, il a fallu former des maîtres, codifier l’orthographe, bâtir une pédagogie et ce n’est que quelques années plus tard que l’enseignement a véritablement commencé. Entre temps, le corse a décliné car beaucoup de ceux qui le parlaient naturellement sont partis.

Quelle est la situation de la langue aujourd’hui ?

Les études les plus récentes montrent que de nombreux adolescents possèdent les rudiments de la langue, sont capables d’écrire et de lire en corse mais, sur le plan de l’oralité, la langue recule. Par ailleurs, ceux qui la parlaient naguère la parlent mieux aujourd’hui, réussissent à l’écrire et à la lire mais au final il y a chaque année de moins en moins de personnes pour la parler véritablement

Pourtant le succès de la chanson en langue corse ne se dément pas …

Qui s’intéresse aux paroles des chansons ? Combien de personnes sont capables d’ « entendre » les paroles des chansons ? Le petit cercle des personnes de qualité qui écrivent les textes des chansons a quelques difficultés à masquer le désintérêt massif pour le « sens » des mots. Il ne faut donc pas se fier à l’apparence et bien comprendre que le succès médiatique de certains groupes est l’arbre qui cache malheureusement la forêt.

Il existe aussi une littérature en langue corse et on est parfois surpris de voir la qualité des textes qui paraissent souvent en édition bilingue…

C’est exact, mais sur ce point également mieux vaut être lucide : le nombre de personnes s’intéressant à la littérature en langue corse n’a pratiquement pas évolué depuis une trentaine d’année. Il y a aujourd’hui davantage de personnes qui écrivent mais pas obligatoirement plus de lecteurs…

Comment expliquez-vous cette situation

Je crois que c’est une situation générale qui peut s’analyser comme un recul de la chose écrite, un désintérêt tendanciel pour ces petits objets imprimés que l’on appelle les livres. Pourquoi acheter des livres ? Pourquoi lire ? Pourquoi être bousculé dans ses convictions et ses croyances par des « fous » qui écrivent et que d’autres « fous » éditent ? Ce que les plus horribles dictateurs n’ont pas réussi, la société de consommation va le réaliser : anéantir l’écrit et en tout premier lieu l’écrit porteur de sens.

Le tableau que vous tracez est pessimiste…Il y a aussi de beaux succès de librairie….

Aujourd’hui on fabrique un livre comme on fabrique un paquet de lessive et cela marche. Il y a les livres de plage, les livres qu’on lit au coin du feu l’hiver, ceux qu’on peut lire dans les transports en commun. A grand renfort de publicité bien ciblée on peut arriver à vendre des livres et même à en tirer un profit substantiel mais parle-t-on bien de même chose en mettant tous les livres dans le même panier ? Les ouvrages qui aujourd’hui font la une des médias ne seront pas obligatoirement ceux qui seront retenus par l’Histoire. Ce phénomène n’est pas nouveau, il est simplement largement amplifié. A titre d’information, les Illuminations de Rimbaud furent imprimées à 300 exemplaires et seuls quelques exemplaires furent vendus (on a retrouvé le stock dans sa quasi intégralité….

Ce phénomène de marchandisation du livre et de la culture en général touche-t-il aussi la production en langue corse ?

Le système de production des biens culturels touche aussi la Corse et les livres en langue corse. Qu’on le veuille ou non il s’inscrit dans la logique d’un système dominant et fonctionne à peu près de la même manière avec ses maisons d’éditions incontournables, ses têtes d’affiche, ses relais médiatiques, ses clans et ses écoles…Oui il n’est pas inexact de dire qu’en Corse, la production littéraire emprunte une voie similaire à celle empruntée depuis bien longtemps pas le système global, ceci étant dit on ne peut que se réjouir de voir les ouvrages écrits en langue corse se vendre un petit peu. Comparé à d’autres régions où existe le même phénomène culturel, nous ne sommes pas trop mal placés.

Où est le salut pour cette culture minoritaire ?

Le salut est dans la résistance, La culture corse n’a pas été anéantie par des siècles et des siècles de dominations car elle résistait, elle s’opposait au modèle dominant. Curieusement, c’est au moment où elle semble avoir quelques chances de s’épanouir, car les barrières les plus archaïques ont été levées, qu’elle semble s’étioler. Or il est pour moi manifeste qu’elle s’étiole parce qu’elle accepte les canons du monde marchand. J’ai appris à connaître la culture Kabyle avec laquelle notre culture a de nombreux points communs. L’un de ces points est une certaine propension pour une forme d’austérité.
Ce n’est pas rien l’austérité… c’est même fondamental pour qui veut y réfléchir. L’austérité peut structurer une résistance farouche à tous les pièges de la société marchande.
Mon ami, Marceddu Jureczek a écrit, en corse, un très beau livre sur ce thème L’Eloge de la pauvreté (U Vantu di a puvartà) et il semble bien que l’une des planches de salut possible réside dans l’acceptation consciente et raisonnée d’un trait de caractère que nous a légué l’Histoire et qui est peut-être porteur d’avenir.

Revenons un peu sur votre propre production, quel message souhaitez-vous faire passer dans vos textes ?

Je pense très sincèrement que celui qui écrit de la poésie n’est pas obligatoirement le mieux placé pour parler de sa production. Celle-ci lui échappe en grande partie. A la différence du prosateur qui a une idée précise de la finalité de son discours, le poète est entrainé par un flot qu’il ne maîtrise qu’imparfaitement et le maîtriserait-il, il cesserait alors d’être poète. Ceci étant posé, et j’ai parfaitement conscience que d’autres l’ont dit avant moi, il me semble que je souhaite indiquer que les choses humbles ont leur importance, que l’innocent est toujours un peu coupable ne serait-ce que de son innocence, que les galons et la vanité ne sont que des hochets pour amuser le temps et que le galet ou la figue ont bien des choses à nous apprendre. C’est une réponse de poète, je sais, mais en dire plus serait tenir un discours qui n’est pas le mien et qui n’apporterait aucune valeur ajoutée au débat.


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