Magazine Beaux Arts

Naître, copuler, mourir

Publié le 09 janvier 2009 par Marc Lenot

Birth, and copulation, and death
I’ve been born, and once is enough.
You don’t remember, but I remember,
Once is enough.

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Cet extrait d’un poème de T.S. Eliot, Sweeney Agonistes, ne s’applique pas seulement au triptyque de 1967 dont il est le titre, mais il peut caractériser toute la peinture de Bacon ou presque, depuis ses débuts. Dès la fin des années 40, Bacon peint des corps déchiquetés, des têtes hurlantes, et, déjà, Innocent X. Ce Personnage dans un paysage, de 1945, premier tableau de cette superbe rétrospective à la Tate Britain (c’était jusqu’au 4 janvier), est la première évidence de cette décomposition de la figure. Sa peinture est lourde comme une peau d’éléphant, la matière même de la toile est crevée, gercée, ce n’est que plus tard que Bacon fera de jolis glacis rouges pour y poser ses personnages hurlants, là nous sommes encore dans la brutalité originelle.

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Une salle est remplie de crucifixions, triptyques écartelants aux formes mi humaines mi animales, avec de la viande bien sanguinolente étalée partout, mais celui qui arrête le regard est ce petit format dont on peine à croire la date, Crucifixion 1933, noir et blanc, sans sang ni rougeur, écartelé comme une souris disséquée, hurlement silencieux. Il y a déjà là une structuration de l’espace autour de ce corps, diaphane comme un fantôme. N’avons-nous pas ici plus d’horreur que chez ses grands voisins, évidents et connus ? La sobriété du trait et de la couleur rendent-ils le spectacle plus intérieur, plus difficile ? Il me semble.  

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Un des aspects passionnants du travail de Bacon est son utilisation de la photographie, que le livre Bacon in Camera analyse fort bien. Les photos qui parsèment son studio, qu’elles soient récoltées ici ou là, ou qu’elles aient été prises par John Deakin ou un autre de ses amis, sont abîmées, chiffonnées, tachées de peinture, déchirées, éraflées, avec de petits bouts de papier collant. Elles ornent des murs entiers du studio et on y reconnaît ici Baudelaire et là George Dyer, ici la grande guerre et là l’Afrique du Nord, ici des anatomies et là des cadavres. C’est une source permanente pour Bacon et plusieurs de ses toiles proviennent directement d’une photographie. L’exposition y consacre toute une salle.

Telle étude de tête de George Dyer (par exemple celle de 1968 au Thyssen Bornemisza) évoque immanquablement les gueules cassées, et en particulier les photos de têtes déchirées et recomposées dans Krieg den Krieg. Tel ‘Sang sur le trottoir’ minimaliste est une nature morte noire et grise où ressort cette tache rouge aux contours indistincts, oeuvre de composition pure, au delà du drame.

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Ce Jet d’eau (1988) n’est qu’une éclaboussure violacée : le corps, de dos est à peine visible; la cage est comme oblitérée. Une petite flèche rouge, incongrue, pointe vers ce jaillissement, cette éjaculation, ce tremblement. 

Bacon, éternellement jeune, nous entraîne vers l’animalité, vers le tragique, vers la mort dans un monde sans Dieu. Cette exposition (que vous pourrez voir au Prado du 3 février au 19 avril) en rend superbement compte.

Francis Bacon étant représenté par l’ADAGP, les photos de ses tableaux seront ôtées à la fin de l’exposition madrilène.


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