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Radios, horloges et talc (CM3)

Publié le 14 janvier 2009 par Marc Lenot

Les installations de Cildo Mereiles (vues par moi à la Tate Modern et bientôt visibles au MACBA) méritent qu’on s’y attarde.

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La Tour de Babel est comme un engin spatial brillant de mille feux assourdis dans une pièce sombre : c’est une tour allant jusqu’au plafond, jusqu’au ciel, et faite de 800 postes de radio. En bas, les plus anciens sont ornés de bois et de chromes; un oeil magique y luit et on peut lire ces noms étranges qui bercèrent mon enfance : Hilversum, Borkum, Andorra, Rundemanen. Plus haut, les postes deviennent plus modernes, ce sont des diodes rouges ou bleues qui clignotent, ou des écrans numériques verts. Et, comme il se doit, chaque poste est réglé sur une fréquence différente : on entend huit cents émissions à la fois, ce n’est jamais la même pièce, tout change. Bien sûr, c’est Babel et l’incommunicabilité, la fin de l’harmonie mondiale, mais c’est surtout l’aspect vaisseau spatial de la pièce qui est réellement impressionnant.

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Fontes est impénétrable : au mur, des horloges dissonantes aux chiffres manquants et, pour ceux qui restent (les autres jonchent le sol), incohérents; devant nous une forêt de doubles mètres pliants pendant du plafond, arrangés en une spirale épaisse et incapables d’indiquer quelque distance que ce soit, tant les indications y sont déplacées, perturbées. Nous avons perdu la mesure des choses et du temps, nous errons comme des âmes en peine, troublés par des tic-tacs enregistrés et entrechoquant les mètres comme autant de squelettes cliquetant. Ah oui, 6000 mètres, 1000 horloges, 500 000 chiffres au sol et 4 modèles de tout (de mètre, d’horloge et de tic-tac) : de la rigueur dans le désordre.

Négligeant Glovetrotter et un très beau miroir pour aveugle, où le mastic recueille l’empreinte du visage de l’aveugle, le toucher remplaçant le regard, il faut aller dans la dernière salle, Volatil(e), avec grande prudence : quatre personnes à la fois seulement (on fait donc la queue, tout dans le plaisir de l’attente, scrutant la mine ébahie des sortants), un sas où on retire chaussures et chaussettes et on roule son pantalon au genou, un masque anti-poussière qu’on vous recommande de porter. Armé pour l’aventure, on

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ouvre la porte, on plonge dans l’obscurité, nerveux, aveugle. Seuls mes pieds nus et mon nez me transmettent quelque information : sous mes orteils, une sensation douce, froide, plus voluptueuse que du sable, plus câline que de l’eau. On avance en fait dans une couche de talc épaisse de plusieurs dizaines de centimètres, sensation étrange où le plaisir se conjugue au sens du danger. Au loin, une petite lumière : il faut marcher péniblement vers elle, fendant les flots, manquant de tomber, soulevant un nuage blanc à chaque pas. On fait rituellement le tour (une fois, trois fois) de cette bougie fichée dans le talc, puis on revient à tâtons. Tel un aventurier, un alpiniste de retour au refuge, un spationaute réintégrant la capsule, on est béat, silencieux, plein d’un plaisir intérieur incommunicable. Encore faut-il brosser tout ce talc sur la peau, les vêtements et sortir aussi dignement et énigmatiquement que possible. Est-il bien nécessaire de faire une exégèse de cette installation ? de parler de renaissance et de giron maternel, de quête du Graal, du sens et de traversée du purgatoire ? Peut-être pas, seulement en jouir. 


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