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La Sposata 2

Publié le 15 janvier 2009 par Porky

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Sur le seuil de la cahute, maintenant vide de tout ce qui avait un semblant de valeur, de tous les sou­venirs de son défunt mari, des petits riens auxquels elle était attachée, Joanna, les yeux baignés de larmes, regardait le cortège s'éloigner. Le chemin d'Orsino grimpe à travers la montagne et s'élève dès la sortie du village. La pauvre veuve pouvait ainsi suivre la riante théorie, s'égrenant le long des flancs abrupts. Elle distinguait en tête du cortège sa fille sur sa jument blanche, à côté du seigneur de la Cinarca sur son cheval noir.

On eût pu croire que Maria, toute à son bonheur ou du moins à son triomphe, ne songeait plus qu'aux plaisirs qui l'attendaient, à cette vie de grande dame qu'elle allait mener à Orsino, aux immenses terres qu'elle allait partager avec son mari, aux forêts quasi impénétrables qui seraient son domaine, aux innom­brables troupeaux sur lesquels elle régnerait en maî­tresse, elle dont l'enfance s'était passée à garder les maigres chèvres des autres. Mais non, dans son âpreté, elle n'avait de pensée que pour ce qu'elle emportait, pour les choses sans utilité désormais pour elle, qu'elle avait arrachées à la pauvreté de sa mère. Elle craignait d'en avoir oublié.

Soudain, elle se frappa le front. Elle se rappela avoir omis de mettre dans ses bagages le racloir de son pétrin. Ce racloir, sa mère s'en était servi la veille, puisque l'on avait fait de la galette. Ce geste de Maria ne resta pas inaperçu de Luciano qui faisait attention au moindre mouvement de celle qu'il aimait avec tant d'ardeur.

« Qu'y a-t-il, ma chère âme ? demanda-t-il anxieux. Auriez-vous oublié quelque objet qui vous fût cher ? » « Oui, mon doux seigneur, répliqua Maria. J'ai oublié à Nessa le racloir du pétrin. » Le seigneur de la. Cinarca se mit à rire. « Eh! Qu’importe, ma mie, le racloir de votre pétrin, votre mère s'en servira. N'en a-t-elle pas besoin ? Vous n'aurez pas à Orsino à vous occuper de ces choses et je suis bien certain qu'il y en a tant qu'il en faut. »

Le visage de Maria se ferma. Elle parut violemment contrariée. « C'est ce racloir-là que je veux et non point un autre. Il m'appartient et je désire l'avoir. Donnez donc l'ordre à un de vos serviteurs d'aller le réclamer. »

Luciano qui, en tout, voulait complaire à Maria, essaya pourtant de la dissuader d'envoyer quérir cet objet insignifiant, mais il s'aperçut qu il fâchait sa fiancée et il expédia un domestique à Nessa.

Joana était toujours sur le seuil de sa demeure et n'avait pas perdu de vue le cortège maintenant arrivé tout en haut de la montagne à un endroit où, bien­tôt, il disparaîtrait à ses yeux. Elle vit le cavalier qui se détachait du convoi et qui redescendait vers le village; quand le serviteur de Luciano de Tellano débou­cha sur la place, la pauvre veuve s'imagina que sa fille avait eu un regret de sa dureté et que l'homme était chargé pour elle d'un message de tendresse. Ah ! Comme elle était prête à y répondre de tout son amour maternel !

Très poliment, elle s'adressa au domestique qui mettait pied à terre devant sa masure :

« Ma fille vous a-t-elle chargé pour moi d'une commis­sion ? Avait-elle quelque chose à me dire ? » « Oui, répliqua l'homme, bourru et furieux d'avoir été envoyé en arrière et de devoir ensuite se presser pour rattraper ses maîtres, et tout cela pour si peu de chose. Oui, dona Maria vous fait dire qu'elle a oublié le racloir du pétrin et que vous ayez à me le remettre tout de suite pour que je le lui apporte. »

Alors, pour la première fois, une révolte gronda dans le cœur de la vieille femme; cette ingratitude lui parut trop forte, trop dure, sa propre condition, seule, misérable, dépouillée. Joanna tourna la tête vers le brillant cortège, là-haut sur la montagne ; elle tendit un poing courroucé dans la direction de sa fille et s'écria : « Tu seras punie, ô fille au cœur de pierre ! »

On raconte aux veillées qu'à cet instant précis, dans le ciel bleu et sans nuage de cette journée de mai, un coup de tonnerre terrible éclata, secouant l'atmo­sphère, que tout le cortège nuptial fut environné subi­tement d'un épais brouillard et qu'un éclair vint frap­per la montagne, dispersant chevaux et cavaliers. Certains ajoutent que la terre trembla, que l'on entendit des voix menaçantes sortir des précipices, mais ce ne sont là sans doute que les effets d'une imagination en proie à la terreur, une terreur bien compréhen­sible.

Lorsque le brouillard se dissipa, Maria Ambiegna, la fille sans pitié, était changée en pierre, elle et son cheval.

Et c'est la bergère corse, l'épousée du seigneur de la Cinarca, que les touristes peuvent voir juchée là-­haut sur le sommet. La Sposata, un roc, rien qu'un roc, comme son cœur.


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