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GENESE ET CONTOURS D'UN COUP D'ETAT par Abdoulaye Ciré Ba

Publié le 15 janvier 2009 par Bababe

Nous vous proposons cette contribution déjà diffusée dans Bilaadi il y a quelques temps, elle permettra à certains de nos visiteurs de comprendre la situation actuelle de la Mauritanie. 

La marionnette et les faiseurs de rois...


 


Qu'on 'appelle mouvement de rectification ou coup d'Etat militaire, l'action des généraux qui a abouti au renversement du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, au matin du 6 août 2008, a creusé une ligne de fracture que la moindre initiative ou déclaration de l'un ou l'autre camp élargit un peu plus, et que chaque jour qui passe rend plus difficilement réductible.
En dépit de la libération forcée de Sidi O. Cheikh Abdallahi, de l’organisation des Etats généraux de la démocratie (que quelques esprits facétieux ont rebaptisé « Etats de la démocratie des généraux ») et de la soudaine mansuétude des chancelleries européennes vis-à-vis des changements politiques dans le pays, les positions des acteurs du jeu politique n'ont pas changé de manière significative. Tout au plus peut-on constater que chaque camp a renforcé ses positions. Pour simplifier, les généraux et leurs soutiens semblent en voie de gagner le front intérieur, alors que l'opposition au putsch, malgré la valse hésitation de la diplomatie européenne, continue de marquer des points au sein de ce qu'il est convenu d'appeler la communauté internationale.
La confrontation entre partisans de la "rectification" et défenseurs de la légalité constitutionnelle se déroule dans un contexte économique national perturbé. Il y a déjà quelques années, bien avant que la crise mondiale entre en ébullition, que l'économie mauritanienne avait atteint le stade de la "zaïrisation", état d'anomie dans laquelle toutes les règles et toutes les valeurs morales sont abolies. Le poids de plus en plus grand des activités criminelles (narcotrafic et contrebande de cigarettes, notamment) dans l'économie nationale et leurs ramifications au sein de la société suscitent de vives inquiétudes, et font craindre à de nombreux observateurs une rapide et inexorable dérive vers un Etat mafieux total. La récente détérioration de l'ouguiya et le tarissement des réserves en devises n'améliorent pas le tableau, et semblent, au contraire, augurer de lendemains encore plus difficiles pour une économie nationale sur
laquelle planent, telle une épée de Damoclès, les menaces de sanctions internationales.
Retour sur les circonstances qui ont conduit à la confrontation actuelle, et exploration des courants de fond susceptibles d'expliquer l'ampleur et la gravité de la crise politique que vit la Mauritanie.
Lorsqu'ils investissent le palais présidentiel, en août 2005, et renversent le régime de O. Taya, les colonels Mohamed O. Abdoul Aziz et O. Ghazouani (Mohamed O. Cheikh Mohamed Lemine, de son nom officiel) sont de parfaits inconnus pour le grand public. Aux yeux de leurs pairs de l'Armée, ils n'ont ni l'expertise ni l'envergure nécessaires pour exercer directement le pouvoir. Leur expérience politique est nulle et leur influence sur les différents secteurs des forces armées quasi inexistante. D'où, pour les tombeurs de O. Taya, l'obligation, au moins temporairement de composer avec les autres chefs de l'armée. Placés devant le fait accompli, les colonels Ely O. Ahmed Vall et Abderahmane O. Boubacar, qui comptent parmi les officiers supérieurs les plus respectés, acceptent, par leur présence au sein du CMJD (Comité militaire pour la Justice et la Démocratie, que le premier nommé préside) de cautionner le coup de palais, et contribuent à
la préservation de l'unité de la grande muette.
Le CMJD s'engage dans un processus de concertation - chaotique et à géométrie variable - avec les forces politiques et les organisations de la société civile. Si les Journées de concertation de novembre 2008 aboutissent à des consensus qui semblent satisfaire toutes les parties (création d'une CENI, feuille de route, non-candidature des membres du CMJD et du gouvernement, retour des déportés et passif humanitaire, etc.), la transition est rythmée par des hoquets et des faux-pas inquiétants : refus du CMJD d'amorcer une solution au problème des déportés, volonté d'affaiblissement des partis politiques, invention des "Indépendants". Les élections locales et législatives sont l'occasion pour les partis d'opposition d'élargir leur audience et leur représentation, mais elles consacrent surtout l'ancrage conservateur de la société. Les candidats 'indépendants", sponsorisés par le CMJD, sortent vainqueurs de la compétition, et vont
s'organiser en activistes efficaces pour la victoire du candidat des militaires à la présidence.
Le candidat des militaires
La question de savoir si Sidi O. Cheikh Abdallahi était ou non le candidat du CMJD, tout au moins de la fraction dominante de l'instance militaire est, à la limite, oiseuse. Elle n'a d'intérêt qu'en ce qu'elle illustre cette tendance, communément partagée, à réinterpréter le passé, même proche, en fonction des préoccupations et des objectifs du présent. C'est au cœur du CMJD que le destin présidentiel de Sidi prend forme. Après une longue maturation et des débats houleux que les lourds rideaux du Palais ocre étouffent à peine, la haute instance militaire est rapidement partagée en trois courants à propos du rôle qu'elle doit jouer dans le processus électoral. Le premier de ces courants préconise une stricte neutralité. Le CMJD doit laisser le jeu électoral se dérouler selon les règles. Les tenants de cette option sont en majorité des officiers proches ou favorables à Ahmed O. Daddah, président du Rassemblement des Forces
démocratiques (RFD), dont ils sont assurés de la victoire si les élections se déroulent sans intervention des militaires. Le deuxième courant est, lui, interventionniste. O. Abdoul Aziz et Ghazouani en sont les principaux animateurs. Il ne saurait être question, pour eux, que le libre jeu de la démocratie fasse courir le risque d'un retour au pouvoir d'un symbole du régime corrompu et prébendier qu'ils viennent  de renverser. Ce qu'ils ne disent probablement pas, c'est qu'il ne saurait être question non plus qu'ils laissent un autre militaire leur voler les fruits de leur action, fut-il le cousin de l'un deux.  L'idée de O. Abdoul Aziz et de son alter ego est des plus simples: dénicher un futur président qui leur chaufferait le fauteuil et assurerait une espèce de régence, le temps d'un mandat.  Le troisième courant est représenté par Ely, et se résume peut-être à Ely tout seul. Ely roule pour lui-même, mais il sait le chemin
parsemé d'obstacles. Tout au long de la transition, sa tactique restera inchangée : découvrir dans le dispositif institutionnel et dans les procédures retenues la faille qui lui permettra de détourner le processus électoral à son avantage. Les manœuvres d'obstruction ou de détournement qu'il mettra en œuvre prendront plusieurs formes : violation d'engagements, soutien apparent à Ahmed O. Daddah (qui y croira longtemps), suggestion à un pays ébahi de voter blanc.
Un homme faible et sans ambition
De ces luttes et intriques dont les échos alimentent les conversations de salons, les interventionnistes sortent vainqueurs. Une liste de potentiels présidentiables est établie, et le nom de Sidi O. Cheikh Abdallahi est finalement retenu. Ceux qui viennent de l'adouber savent peu de choses le lui. Ou plutôt, ce qu'ils croient savoir tient en peu de mots : un homme sans grande ambition, que sa nature ne porte pas à s'incruster au pouvoir, et qui n'est porteur d'aucun projet de société ; un citoyen  quelque peu préoccupé par le délitement de l'unité nationale et du tissu social, et qui souhaiterait œuvrer au rétablissement des équilibres socioculturels et ethniques du pays.
Des considérations d'ordre domestique ont certainement joué en faveur de son choix. Il est marié à une cousine de O. Abdoul Aziz, et traîne une réputation de faiblesse. Réputation exagérée, mais l'homme a l'habitude et, depuis quarante ans, laisse dire. Comme il ne laisse jamais entendre, tout au long de la campagne électorale, qu'il est indépendant des militaires.
Les malentendus et les germes de conflits futurs sont donc en place dès les premiers instants de cette alliance inattendue ente le sabre et le chapelet. Alliance d'intérêts et de projets qui ne se savent pas encore antagoniques, qu'aucun accord, même verbal, ne formalise. Un contrat à blanc –au sens le plus extensif de l'expression – dont les parties en pointillés laissent ouvert, à chacun des partenaires, un large champ de possibilités. En attendant, chacun s'emploie à assurer la victoire du camp de la nouvelle alliance. Entre les deux tours de l'élection présidentielle, les militaires démarchent Zeine O. Zeidane (arrivé en troisième position au 1er tour), qui se rallie à leur candidat, et Sidi s'assure auprès de Messaoud O. Boulkheir, leader de l'APP, un report de voix qui sera décisif. Zeidane se retrouvera à la tête du premier gouvernement de l'ère Sidi, une équipe réputée technocratique, ce qui ne trompe personne. Zeidane
est certes un pur technocrate, que des soutiens intéressés ont poussé dans la course à la présidence, mais son gouvernement est, à l'évidence, politique. L'APP, quant à elle, obtient quatre ministères dans le gouvernement, et la présidence  de l'Assemblée nationale pour Messaoud, en faveur duquel Sidi a jeté dans la balance tout le poids de son prestige tout neuf, contre le souhait de la majorité de "ses députés indépendants".
Première grave erreur et premières escarmouches
De l'avis de témoins des premiers mois du mandat du nouveau président de la République, Sidi O. Cheikh Abdallahi est resté longtemps convaincu de la sincérité de l'engagement des colonels à rester en marge de la politique (parmi les 24 engagements pris auprès de l'Union européenne, auxquels le CMJD et ses membres avaient promis de se tenir, celui de ne pas s'immiscer dans la vie politique figurait au dixième rang).  La confiance, presque naïve, en la parole d'officiers n'explique pas, à elle seule, la première grave erreur du nouveau locataire du palais ocre. Il doit également y être entré le sentiment de devoir beaucoup à O. Abdoul Aziz et à Ghazouani, et l'obligation morale de leur renvoyer l'ascenseur. En se réservant l'exclusivité de la sphère politique - laissant les colonels libres de gérer la sphère militaire à leur guise- le président prend une décision grave et commet trois fautes. Il démissionne de son rôle de chef
suprême des Armées, il viole les principes et règles qui régissent le fonctionnement de la Défense nationale, et il construit de ses propres mains l'échafaud de son exécution future. Une sphère, après tout, c'est juste une grande bulle !
Il est vrai que dans sa "bulle ", le président agit selon sa seule volonté. Il a certes demandé aux colonels de lui proposer des noms pour le gouvernement Zeine, mais il ne les a pas véritablement consultés sur l'architecture de l'équipe gouvernementale. En fait, tout dans ses orientations et décisions donne à penser que, dans  son esprit, la démarcation était nette entre les modalités de son accession au sommet de l'Etat et sa stratégie de gestion du pouvoir. Une stratégie qui ne se dévoile que progressivement, et quand elle le fait, c'est parfois avec panache. Le 27 juin 2007, le chef de l'Etat convoque la presse dans les jardins de la présidence. Depuis quelques jours, une propagande insidieuse se développe dans le pays sur les dangers que ferait courir au pays tout retour des déportés. Dans la déclaration télédiffusée qu'il prononce, le président reconnaît la responsabilité de l'Etat dans les événements des années 89-90,
et réaffirme, avec force, sa volonté d'organiser le retour rapide des déportés et leur rétablissement dans leurs droits. Seuls deux ou trois collaborateurs du président avaient été informés à l'avance du contenu de la déclaration ; O. Abdoul et Ghazouani – promus généraux entretemps ne figuraient pas au nombre de ces privilégiés. Quelques semaines plus tard, le 3 septembre 2008, sur proposition du gouvernement, le Parlement adopte une loi relative à l'esclavage. Cette dernière prévoit des dispositions qui répriment tout acte ou propos tendant à stigmatiser un individu ou une communauté du fait de ses origines sociales.
Cette fois encore, le président a agi, ou fait faire, sans solliciter l'avis de ses généraux. Il n'en faut certainement pas plus pour que ceux-ci comprennent que leur "marionnette" avait coupé les ficelles avec lesquelles ils croyaient le faire danser. Ils doivent avoir tiré une autre conclusion : la nature même des thèmes sur lesquelles portait l'offensive présidentielle et la détermination apparente de S. o. C. Abdallahi à mettre en œuvre ses projets montraient clairement dans quelle direction il s'engageait, et sur quelles forces politiques il comptait s'appuyer.
(A suivre)
Abdoulaye Ciré BA
 

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