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L’éducation et le mal français

Publié le 15 janvier 2009 par Argoul

« Attention, ça va péter ! » proclame d’une voix de mitraillette, un lycéen auto-excité par ce qu’il dit. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media, souvent des 4ème et 3ème de 13-15 ans comme on a vu à Lyon en décembre, ne veulent pas de réforme - mais ils ne font jamais grève un mercredi, ni pendant les vacances, ni quand la météo n’est pas clémente… c’est dire leur de gré de « conviction politique » - celle que les démagogues et les médias tentent de nous faire avaler ! Ce billet est d’humeur, il sera provocateur, la caricature souligne parfois les traits qu’on ne sait plus voir. Les intellos français appellent ça « une polémique ». Je distingue 7 contradictions, qui figurent les 7 plaies d’Egypte propres à la société française.ados-sous-un-arbre.1232012690.jpg

Contradiction n°1 :
ce gouvernement se veut populaire, dès lors pourquoi titiller exprès les mécontentements ? Le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard. L’éducation est une bombe : laisser tout en l’état serait sagesse de gouvernement (surtout de droite) car, après moi le déluge ! Après tout, si Bayrou reste populaire, n’est-ce pas parce qu’il en a fait le moins possible audit Ministère ?

Contradiction n°2 :
la jeunesse ne veut pas que ça change car elle fantasme que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Après tout, les heures supplémentaires vouées au rattrapage, c’est pour les nuls – est-ce que le gouvernement considère la majorité des jeunes comme nulle ? Le bac sanctionné par un examen en une semaine est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est festif et initiatique). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse.

Contradiction n°3 : Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif » du syndicalisme prof, soigneusement « de gauche », grands ancêtres, Louise Michel, blabla, tout le système éducatif français est fondé sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse). Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée, ou une sélection sévère en première année, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient et les employeurs ne prennent pas n’importe quel clampin. La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler.

Contradiction n°4 :
Pourquoi un gouvernement de droite voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme est indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les profs syndiqués à statut inamovible et retraite garantie qui veulent en faire le moins possible et être plus payés ? Leurs idées sont en apparence plus « généreuses » mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt du prof – c’est humain – est de faire comme d’habitude, car la routine économise du temps ; de ne pas être dérangé encore plus par les élèves – c’est stressant à la fin (et on les comprend, à voir l’état des banlieues) ; et d’avoir le salaire en rapport avec le statut social qu’ils considèrent être le leur (c’est vrai qu’ils ne sont pas très payés, mais il y a moins de 10% d’agrégés en lycée et tout est sujet à comparaison). Donc ils réclament « des moyens » : être plus nombreux, s’occuper de moins d’élèves, avec des programmes allégés, et être plus payés. Dans un budget général de crise, dans une économie en récession pour des mois, et avec une non-croissance réclamée par les inquiets de l’exploitation de la terre, de plus en concurrence avec des pans entiers de la société où l’aide d’Etat apparaît plus urgente (chômeurs, mal logés, familles monoparentales, travailleurs précaires), voilà du plus pur corporatisme. Mais quand on a la possibilité de manipuler la jeunesse et de bloquer tout un système, sous un prétexte moral et en jouant sur les inquiétudes de l’avenir, pourquoi se priver ? D’autant que le Parti socialiste, qui n’a manifestement aucune idée sur rien si l’on en juge par ses « abstentions » ou « obstructions » répétées au Parlement, trouve là un ‘créneau porteur’ – comme on dit en classe ES. Faut bien préparer les élections européennes, hein…

Contradiction n°5 : Il faut écouter les jeunes, dit la rumeur médiatique. Pour la télé, chaque braillement hormonal est en soit un événement, chaque banderole un texte d’importance et chaque battement de pavé digne d’entrer dans l’histoire. Le scoop n’a pas de prix quand ça ne saute plus dans les grands magasins ou que les anars écolos ne mettent plus de nuit des fils de fer sur les caténaires de l’Etat ferroviaire. Il faut bien inventer de quoi faire vendre et masquer les salaires de certains histrions de l’écran (PPDA n’a-t-il pas reçu 226 ans de SMIC pour quitter la présentation du 20-Heures où il s’accrochait depuis 20 ans ?). Donc « écoutons » les jeunes, dans le « dialogue » : ils revendiquent, faisons la loi avec eux. Mais pour « dialoguer », il faut être deux : pourquoi ne pas leur donner la majorité à 12 ans puisqu’on peut déjà les mettre en prison à cet âge ? Ils auraient le droit de voter, d’être députés au Parlement, de tringler leurs petites copines sans tomber sous le coup de la loi ou d’êtres dragués par leurs profs comme naguère (voir A l’école des Anciens, Les Belles Lettres ) – ils seraient « responsables ». Donc citoyens, dignes d’être entendus et de participer à la réforme des collèges et lycées. Vous dites ? Je rêve, je suis dans la « pensée-68 » ? Ce sont encore des enfants ? immatures ? que la société se doit de protéger ? Ah, mais alors, pourquoi cette démagogie de la « participation » ? des « rendez-vous immédiats » avec le ministre ? pourquoi ces « syndicats de lycéens » - alors que les gamins sont irresponsables de par la loi et de par les psy ?

Contradiction n°6 : la France est une société d’ascendance catholique, napoléonienne et militaire. Les relations demeurent donc verticales, hiérarchiques et autoritaires, contrairement aux pays scandinaves ou anglo-saxons. Là, dès l’école primaire, les élèves ont de l’initiative et travaillent ensemble – surtout pas en France où Monsieur/Madame le Prof, du haut de la chaire, ou Monsieur (rarement Madame ) le Ministre, depuis ses lambris dorés de la Capitale, dispense son Savoir, ses exigences et ses notes. Comment une société archaïque peut-elle « comprendre » une jeunesse moderne, née dans le multimédia horizontal globalisé, et qui abhorre l’autorité par éducation (tous les parents ont vécu 1968) comme par mimétisme (la bande compte plus que l’adulte) ? Le net est plus valorisé que l’encyclopédie, la télé que le cours professoral, le jeu vidéo que la réalité. L’époque est à la « Sainte ignorance » (Olivier Roy) où l’appartenance à une communauté de croyance vaut plus que le savoir ou que la culture d’origine. Désinformation, rumeurs, théorie du Complot fleurissent dans ce qui caractérise les nouvelles tendances : l’épidermique de la réaction immédiate plutôt que la mise en perspective, l’émotionnel de foule sentimentale plutôt que le recul, et le superficiel plutôt que la moindre réflexion. La seule « croyance » est de bande, la réalité ne compte pas. Comment, dès lors, en tirer une quelconque « politique » ? Il ne s’agit que de brailler en chœur pour s’affirmer – et passer à la télé - pas de proposer quoi que ce soit de concret.

Contradiction n°7 :
une grève pour cause de « mal être » social de la jeunesse (comme en Grèce) et « d’interrogations sur l’avenir » - si elle s’arrête durant les vacances, ce n’est pas de la politique, mais de l’opportunisme hédoniste. A-t-on jamais vu des pompiers crier « halte au feu » pour cause de pause détente ? Croit-on que la crise économique mondiale va faire trêve pour ne pas fâcher les immatures ? Que le futur n’avance plus pendant 15 jours ? Quelles sont donc ces « convictions » qui ne résistent pas au séjour de ski et aux cadeaux de Noël ? Et ça se croit « politique », de force à « dialoguer » avec les pouvoirs ? Uniquement quand ça les arrange et seulement pendant les heures de cours ? Pourquoi les média vont-ils semblant de gober ça ?… Veulent-ils perdre leurs derniers clients lecteurs ?

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Nous sommes donc en présence des maux habituels de la société française, dans une exacerbation de crise :

1. Histrionisme : un gouvernement qui croit qu’affirmer c’est agir, s’agiter est avancer, et que la démonstration est une force par elle-même. Sans jamais faire travailler ensemble (bonapartisme), ni stimuler l’intelligence collective (autoritarisme). Et une jeunesse en mimétisme : s’agiter pour exister, faire bande pour se voir à la télé, brailler encore et toujours son « petit 68 » ou jouer les « petits Grecs en résistance ». Quand des gamins du même âge meurent à Gaza sous les bombes ou au Zimbabwe de choléra, on a l’impression de gosses de riches se donnant des frissons.

2. Conservatisme : par peur de l’avenir, surtout que rien ne change ! Tel semble être le mot d’ordre des élèves, des profs, des parents, et de l’Opposition – curieusement pas du gouvernement. Repli sur soi, protectionnisme, retour aux vieilles idées, croyances, traditions… Le ministre, s’il se veut représentatif des tendances de la société, devrait les suivre. Pourquoi donc veut-il « réformer », sinon par volontarisme ? La gauche, elle, se garderait bien d’un quelconque volontarisme (sauf de discours).

3. Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club et son ghetto, qui cherche à se grimper, se hausser du col, en piétinant le gêneur. Vive le collège privé , y compris en banlieue : ua moins on y travaille !

4. Corporatisme : la ‘lumpen-intelligentsia’ (Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé, de la suppression de la pub à la télé (idée de gauche) à une évolution de l’enseignement vers un tronc commun et des options à la scandinave (idée sociale-démocrate). En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute d’État-providence !

5. Narcissisme : il est propre aux 13-16 ans qui se cherchent, pourquoi donc les adultes en feraient-ils une « question sociale » ? La société du spectacle a-t-elle tant besoin que cela de « créer » l’événement ? Se voir à la télé, s’écouter gueuler, est-ce cela « la politique » ?

6. Infantilisme : Côté parents, feindre de croire les enfants mûrs alors qu’ils sont immatures, contradiction flagrante qui s’arrête net aux réalités concrètes que sont la peine de prison ou la sexualité. Les braillards de l’« interdit d’interdire » interdisent allègrement dès lors que ça les touche personnellement. Côté enfants, la peur panique de la liberté, de la responsabilité progressive, du « choix ». Toutes les réformes contestées vont en effet dans le sens d’une plus grande liberté : autonomie des universités, libération de la carte scolaire, notation en contrôle continu pour le bac (revendication 1968), choix des options à la finlandaise… La responsabilité effraie : refus de quitter le cocon confortable, exigence d’encadrement serré dans le secondaire, vœu d’être assisté en tout sans guère d’effort personnel – et que « les moyens » suivent, même si les contribuables en ont marre de payer plus que les autres Européens pour des résultats plus médiocres. Et que lesdits moyens du Budget de la nation sont à partager avec d’autres qui ont plus besoin. Tant pis, tout nous est dû, tout de suite, « yaka » trouver des sous, na !

7. Hédonisme : jamais grève le mercredi ni durant les vacances ! On veut bien militer, mais que les principes collectifs ne viennent pas empiéter sur les loisirs égoïstes.

•   Un gouvernement de droite devrait en bonne logique surtout ne rien changer aux collèges et lycées. Comme Bayrou durant son passage au Ministère de l’Éducation – dont tout le monde se souvient. Que le darwinisme social se charge donc ‘naturellement’ de trier les bons des mauvais.

•   Un gouvernement de gauche « à la française » ne ferait guère mieux que Jospin : nommer des commissions pour débattre et encore débattre, entre jargonneurs UIFM parrainés par la Lang lénifiante, sans jamais accoucher d’autre chose que de souris qui ne fâchent personne ; augmenter unilatéralement et collectivement toute la gent enseignante, sans rien demander en contrepartie, seul moyen d’avoir la paix sociale. Ah oui, faire une Grande Priorité Nationale de l’éducation dans le discours et, pour ça, prendre sur tout le reste (deuxième porte-avions, faire rentrer les troupes d’Afghanistan, du Soudan, du Gabon, et de tous les endroits dont l’opinion se fout comme de son premier tee-shirt, ne plus aider aucune entreprise, taxer les autres, nationaliser les banques pour pressurer du dividende). Evidemment augmenter les impôts, évidemment sur les classes moyennes, les seules incapables de ne pas payer car rivées à leur boulot en France – les vrais riches sont partis depuis belle lurette. Et les autres pays européens, qui savent réformer sans ‘polémique’, auront de moindres charges et de meilleurs résultats à proposer.

Devant de telles contradictions flagrantes, postures morales et convictions autistes d’avoir raison dans son seul petit coin, n’êtes-vous pas, comme moi, désorienté ? Je vous avais prévenus, hein : c’est un billet d’humeur ! Allez, « à vos com’ ! » comme disent mes ados.


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