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Pierre Senges, Fragments de Lichtenberg

Publié le 18 janvier 2009 par Menear
Prenons l'intégralité des « fragments de Lichtenberg », disséminons les en désordre face retournée sur une table en verre, aménageons une couchette par dessous, puis le corps allongé, l'œil attiré droit à la verticale, la tête dans les étoiles, c'est à dire fondue dans les fameux fragments, puis par dessous tracer des lignes au marqueur noir, reliant les fragments, coupant des trajectoires, griffonnant des notes et des syntagmes complémentaires, se servir du stylo-marqueur comme d'un télescope, raccorder les différentes fractions du monde, les détourner autant qu'il faut pour un construire des images et des figures, observer ces figures. Admettons. C'est un peu ce que nous fait Pierre Senges, entre les pages 11 (Funéraille) et 577 (Lichtenberg : le feu) de son propre Lichtenberg à lui, détourné-approprié.
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En à peine plus d'un demi siècle, Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799) a eu le temps d'être : un bossu – un mathématicien – un professeur de physique – un amateur de pâté de lièvre – un adversaire de la physiognomonie – un solitaire – un théoricien de la foudre – un amateur de jupons – un ami du roi George III d'Angleterre – un asthmatique – un défenseur de la raison – un hypocondriaque – un moribond – et l'auteur de huit mille fragments écrits à l'encre et à la plume d'oie. (Quatrième de couverture)
Georg Christoph Lichtenberg et ses fragments servent de base pour la composition de ce livre imposant. Ce n'est pas une biographie, ce n'est pas un roman (ou si c'en est un, c'est un roman puzzle, de ceux qui plairaient à Rodrigo Fresán), c'est tout sauf un recueil. Une mappemonde, plutôt. Voilà : une mappemonde.
Il n'y a pas de chronologie dans ce livre. Il y a l'écoulement du temps tel qu'on le connaît (les dates de vie et de mort, l'empilement des siècles, les grands noms comme des virgules, les grandes dates en majuscule), la frise chronologique habituelle, celle des encyclopédies, et par dessus circule le curseur de la narration, un coup à droite, un coup à gauche, qui remonte le temps de quelques époques pour revenir se précipiter un coup vers l'avant, et ainsi de suite. La frise tordue comme la toise de Lichtenberg comme la colonne de Lichtenberg et sa fameuse gibbosité (qui tient place importante entre ces pages). Pas de chronologie mais des chapitres courts (rarement plus de dix pages de suite), déstructurés, organisés à la manière de ceux qui mélangent et pour qui le désordre est roi, chapitres où l'on découvre petit à petit, fraction par fraction, fragment après fragment, la vie et l'œuvre de Georg Christoph, sa grandeur et décadence (et le sens de sa bosse, aussi).
Comme point de départ du mythe (et du livre également), de grandes questions fondamentales qui font que ces huit milles fragments (ou aphorismes) mériteraient qu'on y ponde un pavé (et bien plus) : comment les a-t-on composé (et par conséquent : qui) ? comment les assembler (et pourquoi) ? pire encore comment les dissocier (et donc dans quel but) ? voire même vers quoi les disperser (et surtout où) ? Autrement formulé, trois étapes (je reprends l'assemblage du Fric-Frac Club qui me paraît taper dans le juste et résume bien la situation) : la composition d'un livre-monde (puis) la division du livre unique en milliers de fragments (et enfin) la question de savoir comment recoller les morceaux, si c'est possible, dans quel sens, dans quel ordre, et pour quel but.
Voilà pour le point de départ. Sachant bien que les fameux fragments originels servent à la base de toutes les constructions proposées par Pierre Senges, sachant bien que les nombreuses notes de l'auteur doublent la surface visible de la page, sachant bien que le récit terminal n'a pas de forme pré-construite, il se développe indépendamment du sens du texte, comme une tumeur, ou comme la fameuse bosse, qui pointe vers le haut.
Ils sont apparemment fragiles : mais les espions s'endurcissent en prenant de l'âge, le célibat est une aubaine quand ils sont jeunes et se prennent pour Lancelot ; en poussant leurs investigations, ils pénètrent les chambres, puis en creusant davantage prétendent inventer le boudoir. Le célibat est une donnée de leur nature (c'est ce qu'ils prétendent), et une conséquence de la vie d'hôtel, de diligence, de relais poste ; passé un certain temps, il devient un devoir : l'espion prononce les mots conscience professionnelle en se mordant le poing ou en crachant par terre – la rose des putains s'effeuille, les livres de Crébillon perdent de leur saveur, l'agent secret maudit les sofas : on s'y endort bien à l'étroit. Passé la cinquantaine, l'espion répugne à se tenir à l'affût caché au fond d'un vase de Chine, il n'en finit pas de chercher ailleurs (en Chine, pendant qu'il y est) la justification de son célibat, alors qu'il aurait pu épouser la reine de Saba : il a l'air de le regretter, pour la première fois de sa vie, et se demande même, toujours caché dans son vase, s'il n'aurait pas préféré mener une vie d'espionné : être enfin tranquille, et avoir un ange gardien.
Pierre Senges, Fragments de Licthenberg, Verticales, P.526.
D'abord il y a la langue de Georg Christoph (passées deux semaines dans ses papiers et dans sa bosse, on peut bien s'appeler par nos prénoms), claire, concise, aérienne. Et puis il y a celle de Pierre Senges, claire, tentaculaire (les phrases commencent et ne s'achèvent jamais, mais le sens est là), résolument souterraine. Le texte original des fragments pigmente le texte intermédiaire de Senges, les deux sont toujours associés au présent, acollés ensemble, doublés parallèles, l'un dans la marge de l'autre et inversement. C'est le grand écart qui unie ces deux plumes singulières et qui pourtant se complètent l'une l'autre avec facilité (c'est là le grand talent de Pierre Senges, Lichtenberg n'y étant vraisemblablement pour rien), sans jamais laisser l'humour de côté, sans jamais renoncer à la légèreté de l'ensemble, aux figures aériennes.
Grand écart également concernant le cœur du cœur du texte (les deux, l'unique) puisqu'à l'instar des sciences, l'infiniment petit (le fragment, l'aphorisme) rejoint toujours (ou déploie, ou provoque) le récit universel, la pompe cardiovasculaire de la littérature. Outre l'encyclopédie totalisante de Senges, nous retrouvons dans ces pages les grands récits fondateurs de la littérature (dans le désordre et sans exhaustivité aucune) : la Bible (l'arche de Noé notamment), Don Quichotte, Ovide, Blanche Neige (et son huitième nain), Robinson Crusoé (rebaptisé le fluet), la commedia dell'arte (le récit de Polichinelle, en cavale après les meurtres de ses compagnons, aspirant à une autre dimension que la farce, voir extrait ci-dessous), Goethe, les Mille et une nuit, et même une version brusquée du Décaméron composée d'espions en fin de carrière (voir extrait ci-dessus) auxquels nous pouvons également rajouter quelques récits fictifs (le Roman de Malfilâtre) dispersés par moments pour assaisonner l'ensemble. L'infiniment petit sollicite (embrasse, compose) l'infiniment grand (et inversement) ; on touche là du doigt la question (brûlante) de l'universalité de la littérature (ce qu'elle est et ce qu'elle peut).
En insinuant la lame de son couteau entre la troisième et la quatrième côte de Pulcinella, Polichinelle fait entrer la mort véritable dans la commedia : véritable râle, véritable pneumothorax : le cadavre ne se relève pas, la mort n'est plus une convention de tréteaux mais une réalité constatée à présent par le médecin légiste (le revoilà) : l'autopsie n'a pas d'humour, elle met un terme aux farces ; pour être passée en salle de dissection, Pulcinella, cadavre de Pulcinella, n'appartient plus à la petite famille de la comédie à l'italienne, mais au genre humain par chacune de ses parties. Et puis, le Polichinelle de Lichtenberg est malin, il sait qu'en assassinant Pulcinella (son partenaire de comédie, ou bien lui-même, sous un autre nom, plus folklorique) il met au point de jolies scènes : il réinterprète le thème déjà bien vieux du double, un bon début pour qui veut se trouver un siège entre le docteur Faust et Don Juan (sans compter qu'il fait disparaître un rival et fait taire ses bêlements en dialecte milanais).
Un meurtre suffit, sans doute, point trop n'en faut : un mort suivi de cinquante ans de cavale, et d'un roman épais, six ou sept pouces. Mais nos appétits vont grandissant, appétits de lecteur de roman policier, et Lichtenberg est gourmand en plus d'être encyclopédique, et les exégètes à la suite de Stewart & Mulligan se demandent si Polichinelle, une fois Pulcinella sur le carreau, ne doit pas rendre visite à d'autres confrères, ses homologues (des avatars), selon le nom que les régions leur donnent : Cucurucu (mort par strangulation), Sitonno (noyade), Meo Patacco à Rome (poison), Sirrichino (une rue étroite, l'accident bête) : entre les sketches de la commedia et le mythe faustien, il faudrait alors en passer par le meurtre en série, transposé dans l'Italie du, mettons, XVIIIe siècle.
Ibid., P.132-133.
«  Lichtenberg est gourmand en plus d'être encyclopédique », cette phrase pourrait aussi valoir pour Pierre Senges, une fois ces quasi six-cent pages refermées. L'auteur est sous la table de verre, s'amuse avec ces milliers de fragments d'un autre qu'il rend sien en écrivant entre les bouts, en comblant les vides, en traçant des galaxies au cœur des amoncellements. L'auteur repliera ensuite sa table de verre, la roulera en boule d'infimes particules (fractions, fragments), de verre toujours, qui se reflèteront les unes les autres. On y regardera à l'intérieur et le corps bossu et déformé de Georg Christoph s'affichera. Lui-même ou bien une photographie ou bien un portrait ou un petit film muet ou en couleurs ou bien un croquis ou un dessin ou une esquisse ou une peinture murale ou bien brodé sur un tapis ou alors sculpté dans l'argile ou la glaise ou le bois (jamais le marbre). Ce sera lui et puis en fait pas vraiment. Ce sera une vision diffractée sur une image de lui démultipliée. Ce sera un kaléidoscope, ce sera un livre, ce sera un observatoire. Juste placer son œil sur le devant et commencer à lire (et ne pas se fier à cette chronique, on a peine égratigné l'ongle sur la surface, ici).
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