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Modernist Lad Lit

Publié le 04 février 2009 par François Monti

On le disait déjà la première fois qu’on a évoqué B.S. Johnson ici même et bien d’autres l’ont dit avant : rien de ce qu’il fait n’est foncièrement neuf. Il est, en quelque sorte, un moderniste de la dernière heure, un homme qui revient à des techniques développées par d’autres. De Tristram à Beckett, l’éventail est complet. Si on suit John Lanchester, il considérait que le roman était une forme épuisée, et pourtant il ne cessait d’en écrire. Sans réinventer la forme, il se réinventait lui. Comme si ce qui l’intéressait c’était, plutôt qu’être nouveau, être foncièrement honnête. Les métamorphoses du private Johnson forment, du coup, dans la perpétuelle guerre que l’écrivain livre à la fois au réel et à son écriture, parmi les plus belles pages.
Quidam, en ce début d’année, publie une traduction du second roman de notre working class anti-hero littéraire. « Albert Angelo », le fameux livre troué – fenêtre deux pages en avant comme il le dit lui-même ou oblitération de ce qu’il y avait avant le trou ? C’est l’histoire d’Albert Albert qui, alors qu’il approche la trentaine, ne peut vivre de sa formation d’architecte et est contraint de se rabattre sur des postes temporaires de professeur de gamins difficiles dans des écoles de sales quartiers. La vie pouvant toujours être pire, il ne cesse de retourner dans sa tête et ses tripes la fin de la relation avec l’amour de sa vie et ses seuls moments de bonheur consistent à faire un tour dans la caisse de son seul ami, pareillement trahi par l’amour, dans une recherche obsessive des beautés architecturales londonienne qui finit toujours soit au restaurant grec ou dans des délires de petits voyous. Chez B.S. Johnson, la vie n’est jamais drôle.
C’est aussi l’histoire d’Albert Albert narrée de façon multiple. Il parle pour lui-même, sur un mode prétentieux où il s’auto-trompe, en quelque sorte. On parle de lui, que on soit le narrateur ou ses élèves (et les extraits de rédac’ où ses pupilles lui refont le portrait sont d’une cruauté à se pisser dessus). On dialogue comme au théâtre, on fait des vers, on met en page dans un dynamique verticale à gauche les cours dispensés, à droite les pensées du dispensateur ou bien à gauche les activités peu académiques d’ados aux hormones explosives et à droite les écarts d’esprit du grand esprit Albert, on expose, on développe et on désintègre. Regard d’une cruauté assez sidérante, écrivain à l’humour désenchanté, texte étrangement hilarant. Chez B.S. Johnson, la vie est toujours désopilante.
Pas tout à fait neuf en 1964, qu’en dire en 2009 ? L’un des thèmes les plus évidents (et pourtant certainement pas le plus important) de « Albert Angelo » est celui du gâchis du système éducatif et de la difficulté d’enseigner dans les écoles au public, pour employer un euphémisme bien d’aujourd’hui, défavorisé. Amusant que ce livre sorte donc à quelques semaines d’une cérémonie des Oscars où le prix du meilleur film étranger pourrait revenir à l’adaptation d’un livre de François Bégaudeau se déroulant dans un lycée de « zone sensible ». Pas d’autre point commun entre les deux projets, si ce n’est un constat d’échec d’un système qui n’a jamais vraiment fonctionné quoiqu’il en soit. Gageons que Bégaudeau classerait tout de même Johnson parmi les réactionnaires que son livre, d’une certaine façon, visait à contrecarrer : Albert Albert n’aime pas ses élèves, Albert Albert ne pense rien d’eux, Albert Albert n’en sauvera pas un. B.S. Johnson, issu d’une famille ouvrière, labour convaincu, avait surtout compté sur lui-même pour son éducation.

« Le jeu de Chelsea se détériore sérieusement, passant tour à tour de la médiocrité la plus épouvantable à une adresse frisant la perfection. Les supporters de Chelsea sont des hommes (…) qui ont besoin de ressentir une gamme d’émotions violentes et contrastées en moins de quatre-vingt-dix minutes. (…) Peu importe l’entraîneur ou les joueurs, la tradition demeure, se perpétue. »


Qui suit le football anglais aura compris que l’extrait qui précède est dépassé. Croulant sous l’argent des deals TV ou de milliardaires en quête de jouets exclusifs, le paysage footballistique a radicalement changé. Dans la seconde moitié des années ’90, à l’époque où on recommençait timidement à lire Johnson en Grande-Bretagne, une série d’auteurs qui mettaient en avant la bière (on boit beaucoup de bière dans « Albert Angelo »), le sexe (on en parle beaucoup dans « Albert Angelo »), la violence hooligan (on se contente de faire le voyou, dans « Albert Angelo ») eurent une succès certain. La majorité de leurs récits se déroulaient dans les années ’80, soit précisément les dernières années de cette tradition évoquée par B.S. Johnson. Bien entendu, les lecteurs de ces livres ne lurent pas son livre, la coïncidence n’étant que temporelle : ni glorification, ni complaisance chez lui, juste un regard acéré, un souci formel et un rire un brin cruel. Si John King était le pro de la lad lit il y a dix ans, mettant en avant, comme marque positive, la stupidité d’une masse aux testostérones par trop en avant, Johnson, en parlant d’une foule satisfaite de son insatisfaction, donnait dans la lad lit désespérée.
Et donc, même quand on le remet au goût du jour, B.S. Johnson n’est jamais à jour. Never up to date, always out of date. Et pourquoi se soucier de nouveauté ? Les livres de ce moderniste prolo, et peut-être tout particulièrement « Albert Angelo », fonctionnent comme des antidotes au temps littéraire et moral. Mais tout ceci nous entraîne finalement assez loin de ce qui fait la force du livre et de ce qui nous met sur la piste de l’énigme Johnson. Sur 170 pages, on a l’impression d’être dans un roman vintage Johnson mais pas tout à fait aussi bon qu’on sait que Johnson peut l’être. On a aussi l’impression que Albert Albert est Johnson, en version architecte moderniste frustré plutôt qu’en écrivain moderniste frustré. Et tout ça est un peu… frustrant, bien que admirablement foutu et extrêmement amusant. Et voilà donc la page 171. Et voilà donc neuf pages de désintégration où l’écrivain confesse ses ambitions ratées, l’échec de son projet présent, l’ampleur de son projet futur. Confession plutôt déchirante, orchestrée avec un talent qui fait oublier quelques unes des (rares) faiblesses qui précédent et qui font, une fois de plus, admirer un écrivain qu’on découvre à chaque lecture. C’est ici donc qu’on trouve aussi une clé, c’est ici qu’il nous dit, dans ce grand déballage, non seulement, comme on nous rappelle toujours qu’il l’a dit, que raconter des histoires, c’est raconter des mensonges mais aussi, et peut-être surtout, comme on nous le rappelle moins, que l’écriture c’est la vérité. Et c’est là qu’on se rend compte que si Johnson reprend, au cours de son œuvre, tant de procédés déjà développés ailleurs, s’il refait ce qui a été fait, c’est pour, à travers ses exercices d’écriture, trouver la vérité. Et c’est finalement là qu’on se rend compte que le jeu de saute-mouton qu’il mène avec les formes aura voulu dire que cette vérité, il ne l’a jamais trouvée, que ce soit d’un point de vue littéraire ou dans sa vie privée. C’est ainsi décidé : dans ces neuf pages de 1964, il expose ce qui provoquera le funeste 13 novembre 1973.
B.S. Johnson, Albert Angelo, Quidam, 20€


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