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La Dame de pique

Publié le 18 février 2009 par Porky

Le 19 décembre 1890, au théâtre Mariisnski de Saint-Pétersbourg, était créé l’autre opéra le plus connu de Tchaïkovski après Eugène Onéguine –du moins hors de son pays natal- La Dame de pique

Comme celui d’Eugène Onéguine, le livret de La Dame de pique est adapté d’une nouvelle de Pouchkine. Ce dernier, pour écrire son œuvre, s’est inspiré d’éléments tant littéraires que biographiques. Une des principales sources de Pouchkine est sans aucun doute Hoffmann et ses contes, modèles en matière de littérature fantastique, et notamment le conte Le bonheur au jeu. A cette source, il convient d’ajouter le récit de la vie du mage Cagliostro, ainsi que le roman de Balzac, La peau de chagrin, paru en 1831 soit deux ans avant la nouvelle de Pouchkine, roman qui eut un succès considérable en Russie.

Mais La Dame de Pique est aussi une œuvre qui plonge ses racines dans la petite histoire nationale russe. Le personnage de la Comtesse est inspiré de la grand-mère du gouverneur de Moscou, la comtesse Natalia Golitsyne. Ce dernier avait lui-même confié à Pouchkine l’anecdote suivante : alors qu’il avait contracté des dettes de jeu dont il ne savait comment il allait s’acquitter, sa grand-mère lui avait confié le secret des trois cartes magiques qui lui permirent de gagner.

Dans les années 1880, Modest Tchaïkovski, frère cadet du compositeur, avait composé un livret d’opéra d’après la nouvelle de Pouchkine et ce pour un obscur compositeur, Nikolaï Klenovski. Mais ce dernier abandonna la composition de la partition ; Modest proposa donc le sujet à son frère qui, comme pour Onéguine, commença par refuser tout net « parce qu’il ne le sentait pas. » Puis, en 1889, revirement du compositeur : finalement, le sujet l’intéressait, le passionnait, même. Fin janvier 1889, Tchaïkovski quitte la Russie pour s’installer à Florence et commence à composer. Le travail est facile, rapide ; en deux mois, la version piano et chant est terminée. Quittant Florence il se rend à Rome et y écrit la partition orchestrale puis revient en Russie. Le 24 mai, tout est terminé et Tchaïkovski est satisfait du résultat, ainsi qu’il l’écrit à son frère Anatole dans une lettre du début mai.

Le livret de La Dame de pique reprend bien sûr les éléments généraux de la nouvelle de Pouchkine et en même temps s’en démarque très nettement. Modest Tchaïkovski imprime à l’action une démarche différente, la charge d’implications qu’elle n’avait pas chez Pouchkine et la renforce considérablement. Les vers sont assez niais dans l’ensemble, et en tout cas ni pires ni meilleurs que ceux qu’on trouve dans les livrets d’opéra du 19ème siècle mais la caractérisation des personnages et la force dramatique de l’action font oublier la banalité des paroles. Chez Pouchkine, Hermann n’est pas amoureux de Lisa ; dans l’opéra, il l’est et dès le début : cela permet de mettre en place les deux obsessions du héros : l’amour et le jeu. D’abord, l’amour va dominer, puis se trouver à égalité avec la passion du jeu et surtout le secret des cartes, pour enfin être balayé par cette idée fixe : connaître les trois cartes magiques qui permettent de gagner. L’amour ne réapparaîtra que in extremis, dans la dernière réplique d’Hermann, mourant. Le personnage de la Comtesse, vieille sarcastique et acariâtre chez Pouchkine, reste certes dans l’opéra la détentrice du secret des cartes, mais elle devient la représentation du destin et de la mort, dont elle sera elle-même victime. Enfin, il n’y a, chez le poète russe, aucun lien de parenté entre Lisa et la Comtesse. Dans l’opéra, Lisa est la petite-fille de la Comtesse ce qui accentue l’ambiguïté de leurs rapports avec Hermann. Dans l’esprit du héros, la Comtesse va devenir le double de Lisa et se substituer peu à peu à elle. Il faut aussi noter que l’action de l’opéra est avancée d’un demi-siècle par rapport à celle de la nouvelle et se situe sous le règne de la tsarine Catherine II.

Il est évident que fantastique et surnaturel sont les maîtres du jeu dans La Dame de pique, ne serait-ce, déjà, que par l’intermédiaire de ce fameux « secret des cartes » détenu par la Comtesse qui l’aurait elle-même, comme on l’apprend au début du premier acte par le récit de Tomski, reçu directement de la part du fameux Comte de Saint-Germain, personnage énigmatique qui prétendait avoir vécu plusieurs vies et qui intrigua hautement la cour de Louis XV. On le trouve aussi dans les deux apparitions du spectre de la Comtesse, la première au premier tableau de l’acte III, lors de la scène de la caserne, où la défunte vieille dame vient révéler à Hermann le secret des cartes, la seconde à la fin de l’acte III, quand Hermann, croyant brandir un as s’aperçoit qu’en fait, il s’agit de la dame de pique. Ces deux apparitions sont bien différentes : l’une est plutôt bienveillante, l’autre au contraire ricane. Mais fantastique et surnaturel parcourent l’œuvre plus en profondeur : dans un article de l’Avant-scène opéra n°119-120, André Lischke explique qu’Hermann pourrait bien être le petit-fils de la Comtesse, son père n’étant autre que le fruit de l’union du Comte de Saint-Germain et de la Comtesse, bien des années auparavant. Le récit de Tomski indique nettement que Saint-Germain donna le secret à la Comtesse en échange d’un rendez-vous, et que celle-ci regagna au jeu ce qu’elle avait perdu… « mais à quel prix ! » On imagine aisément que le rendez-vous n’a rien eu d’innocent et l’hypothèse devient alors plausible. Hermann serait donc une sorte de réincarnation de Saint-Germain. Cela expliquerait la peur qu’éprouve la Comtesse en voyant Hermann et l’attirance presque atavique de ce dernier envers la vieille dame. Leur différence d’âge souligne d’ailleurs cette possibilité dans la mesure où Lisa a à peu près le même âge que Hermann et est la petite-fille de la Comtesse.

Cela dit, quel que soit le degré de fantastique que l’on accorde à l’œuvre, il n’est pas interdit non plus de pencher pour une interprétation beaucoup plus prosaïque et de voir dans le personnage de Hermann un névrosé dont la fêlure psychique s’agrandit au fur et à mesure des actes et le fait plonger dans un délire total. Son obsession du secret des cartes peut révéler en lui le joueur fanatique qui perd toute raison au point d’avoir des hallucinations. Le héros de Pouchkine finit d’ailleurs dans un asile d’aliénés…

On a reproché à La Dame de Pique d’avoir multiplié les scènes inutiles, qui brisaient prétendument la tension de l’action : les scènes de divertissement, notamment, la promenade dans le Jardin d’Eté, les danses au second acte, le chœur des joueurs au dernier acte. Mais cela permet d’enchâsser le drame dans un contexte totalement opposé : c’est au moment où la gaieté est à son comble que le cauchemar et l’obsession d’Hermann réapparaissent avec une violence qui semble décuplée par le décalage du cadre. Cette construction entraîne donc de très forts contrastes, ce qui est bien loin de nuire à la dramatisation de l’œuvre.

ARGUMENT : 18ème siècle, à Saint-Pétersbourg. ACTE I, premier tableau : les Jardins d’Eté de Saint-Pétersbourg. Au milieu des promeneurs, Sourine et Tchekalinski commentent les tendances au jeu d’Hermann qui a passé sa nuit à regarder les joueurs sans cependant risquer un coup. Hermann arrive avec son ami Tomski, lequel lui demande pourquoi il a toujours l’air malheureux ; l’explication est simple : Hermann est amoureux mais ignore l’identité de sa bien-aimée. Il craint de la courtiser car elle est peut-être de haute naissance alors que lui n’est qu’un simple roturier. Tomski félicite le prince Eleteski, apparu sur ces entrefaites, qui s’est fiancé ce matin même avec Lisa. Apparaissent dans le jardin Lisa et la Comtesse : Eletski la désigne comme sa fiancée et la jeune fille et sa grand-mère s’exclament en voyant Hermann. Elles ont remarqué les regards ardents du jeune homme mais ne savent pas qui il est. Tomski salue la Comtesse qui demande le nom d’Hermann tandis que Eletski va faire sa cour à Lisa. La vieille dame et Lisa sortent tandis que les autres restent à bavarder. Tomski raconte l’histoire de la Comtesse : Grande joueuse autrefois, elle a désormais renoncé aux cartes. Fort belle dans sa jeunesse, elle avait pour admirateur le Comte de Saint-Germain mais elle préférait le jeu à l’amour. Un jour, ayant tout perdu à la table de jeu, elle s’entendit proposer par le Comte la révélation du « secret des trois cartes » contre un seul rendez-vous, d’abord refusé, puis accepté. Le lendemain, elle regagna tout ce qu’elle avait perdu la veille. Le bruit courut qu’elle avait transmis le secret à son mari et, plusieurs années après, à un de ses amants. Mais elle apprit dans un rêve qu’elle mourrait lorsqu’un troisième homme essaierait de lui arracher son secret. Hermann rêve à cette histoire et décide d’enlever Lisa au prince.

Deuxième tableau : La chambre de Lisa. Entourée de jeunes filles, Lisa chante avec Pauline une romance. Puis Pauline chante à son tour une joyeuse chanson. La gouvernante vient rappeler à l’ordre ces demoiselles, trop bruyantes. Restée seule, Lisa s’interroge sur son futur mariage avec Eletski : il est jeune, bon, riche, beau et intelligent : que demander de plus ? Mais elle est envahie d’un sombre pressentiment. Hermann apparaît soudain à la fenêtre et la supplie de l’écouter. Il lui avoue son amour, lequel ne laisse pas Lisa indifférente. Mais la Comtesse interrompt le duo en venant voir si Lisa dort. Hermann se cache et Lisa rassure la Comtesse. Hermann se demande si l’histoire racontée par Tomski dit vrai : la Comtesse mourra-t-elle le jour où un homme lui demandera son secret ? Dès qu’elle est sortie, Lisa tombe dans les bras d’Hermann.

ACTE II – Premier tableau : Une grande salle de réception chez un riche dignitaire. Un bal masqué. Tchekalinski et Sourine décident de jouer un tour à Hermann, obsédé par les « trois cartes » de la Comtesse. Le prince fait part de ses sentiments à Lisa. Hermann apparaît, lisant un billet de Lisa qui lui donne rendez-vous dans sa chambre après la réception. Hermann pense que s’il connaissait le secret des cartes, il pourrait devenir riche et prétendre à la main de Lisa. Comme en écho à ses pensées, il entend Tchekalinski et Sourine murmurer : « Serais-tu le troisième homme ? Trois cartes… » On annonce la représentation d’une pastorale, Daphnis et Chloé. La mascarade terminée, Hermann attend Lisa qui lui remet une clef et lui dit de passer par la chambre de la Comtesse pour accéder à la sienne. Une porte secrète est ménagée derrière le portrait de la Comtesse ; cette dernière ne sera pas dans sa chambre car elle sera sûrement occupée au jeu jusqu'à minuit. Mais Hermann ne peut attendre le lendemain ; il viendra le soir même. Lisa accepte. On annonce l’arrivée à la fête de la Tsarine.

Deuxième tableau : La chambre de la Comtesse. Hermann entre et entendant du bruit, se cache. La Comtesse et ses femmes de chambre entrent dans la pièce. Elle se prépare pour la nuit, s’assoit dans un fauteuil et se livre à quelques réflexions sur le déclin de la société, puis se souvient du temps où elle chantait à la cour de France, quand la Pompadour régnait sur Paris. Elle chante un petit air français puis congédie ses femmes de chambre. Soudain, Hermann paraît ; incapable de parler, elle ne peut que marmonner. Hermann jure ne lui vouloir aucun mal ; il veut seulement le secret des « trois cartes ». Désespéré, il va jusqu’à sortir son pistolet. La vieille dame en meurt de frayeur. Hermann pousse un cri affreux : le secret lui échappe définitivement. Lisa entre, alertée par le bruit : elle trouve sa grand-mère morte, Hermann près d’elle. Ainsi, c’est par amour du jeu et non pour elle qu’il est venu. Elle le chasse.

ACTE III : Premier tableau : Le logement d’Hermann à la caserne. Hermann lit une lettre de Lisa dans laquelle elle lui pardonne son attitude. Elle a compris qu’il ne voulait pas tuer sa grand-mère et lui donne rendez-vous à minuit près du canal. Hermann est obsédé par le souvenir de l’enterrement de la Comtesse. Soudain, la porte s’ouvre, la chandelle est soufflée par le vent. Le fantôme de la Comtesse apparaît et lui déclare qu’il doit épouser Lisa pour connaître le secret : « trois, sept, as ! ». Il répète la formule à voix basse.

Deuxième tableau : Au bord du canal, minuit. Lisa attend Hermann. Elle craint qu’il ne vienne pas. Mais Hermann arrive et après un duo d’amour, déclare qu’il est temps de se rendre à la maison de jeux. Lisa le croit fou ; il lui confie son obsession et sourd à ses supplications, la repousse et s’enfuit. Lisa, désespérée, se jette dans le canal.

Troisième tableau : La maison de jeux. On chante les louanges de la joie de vivre, du vin et de la jeunesse. Eletski entre et est accueilli avec étonnement par Tomski qui ne l’a pas vu jouer depuis longtemps. Le prince avoue qu’il est venu prendre sa revanche : malheureux en amour, heureux aux cartes. Hermann entre à son tour et demande qui veut jouer contre lui. Tchekalinski accepte et Hermann mise une grosse somme : par deux fois il gagne avec le trois et le sept. Il se réjouit de sa chance et défie quiconque de jouer contre lui. Tout le monde se dérobe sauf le prince. Hermann accepte, retourne une carte et sans la regarder, annonce un as. Mais le prince annonce calmement : « non, c’est votre dame de pique ». Hermann pousse un cri terrible et voit soudain le spectre de la Comtesse qui ricane. On s’éloigne de lui. Devenu quasiment fou, il se poignarde et meurt après avoir demandé au prince de le pardonner.

Photos des différentes productions de La Dame de pique : album photo n°11

VIDEO 1 – Acte I, second tableau : duo Lisa-Hermann : Vladimir Galouzine est Hermann

VIDEO 2 – Acte II, second tableau : scène de la comtesse : Jelena Obraztsova est la Comtesse.


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