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Manero ou Montana ?

Publié le 18 février 2009 par Boustoune


Manero ou Montana ?Chili, 1978.
Alors que le pays subit la dictature de Pinochet et vit sous l’angoisse d’arrestations arbitraires, certains essaient de se divertir comme ils le peuvent. En dansant le disco, par exemple, cette musique importée des Etats-Unis par le biais du film de John Badham, La fièvre du samedi soir.
Raul Peralta, un homme d’une cinquantaine d’années, nourrit une véritable fascination pour ce film et pour son personnage principal, Tony Manero, incarné à l’écran par John Travolta. Entouré d’une petite troupe de danseurs amateurs, il reproduit tant bien que mal les chorégraphies du film sur la scène d’un bar/cabaret miteux de la banlieue de Santiago.
Quand il apprend qu’une chaîne de télévision organise un concours de sosies de Tony Manero, il s’y présente, persuadé de pouvoir accéder à la gloire. Pourtant, il est plutôt mal parti, avec son âge avancé, son costume pas totalement identique à l’original, et surtout son manque de similitudes physiques avec Travolta.

Manero ou Montana ?
C’est ballot, il aurait mieux fait de s’inscrire à un concours de sosies d’Al Pacino… Il aurait alors eu toutes ses chances. Déjà parce que l’acteur Alfredo Castro lui ressemble fortement. Ensuite parce que les méthodes employées par Raul pour gagner le concours renvoient à celles, expéditives et sanglantes, utilisées par un autre Tony, le Tony Montana de Scarface, pour devenir l’un des plus puissants caïds de la drogue (1).
Au premier abord, Raul a tout du doux rêveur inoffensif, qui cherche juste à parfaire son costume et à créer la même scène en dalles lumineuses que dans son film culte. Mais tout cela coûte trop cher pour lui. Alors Raul n’hésite pas à employer des méthodes peu morales pour parvenir à ses fins, jusqu’à la violence et au meurtre. Il récupère une chaîne en or sur le cadavre d’un opposant au régime abattu par la police militaire, assassine une vieille dame pour lui voler sa télévision couleur, et agresse tous ceux qui pourraient lui barrer la route : le vendeur de dalles en verre ou le projectionniste du cinéma de quartier qui, suprême hérésie, a déprogrammé La fièvre du samedi soir pour projeter Grease à la place…
Pour le réalisateur Pablo Larrain, le portrait de ce psychopathe obsessionnel est évidemment une manière allégorique de figurer Augusto Pinochet (2). Comme lui, Raul est une sorte de petit tyran autoritaire. Il tente de faire croire qu’il fait progresser sa troupe alors qu’il ne nourrit que des ambitions personnelles et médiocres. Comme lui, il est fasciné par la culture occidentale, et en particulier par les Etats-Unis. Comme lui, enfin, il n’hésite pas à tuer pour parvenir à ses fins…
Manero ou Montana ?
Certains vont probablement reprocher au cinéaste cette façon détournée de s’attaquer à l’ancien dictateur, de toute façon mort et enterré. Mais son approche est au contraire bien plus subtile qu’une banale reconstitution historique. Larrain sait qu’il n’est pas le premier à aborder le cas de Pinochet, ni les horreurs de l’opération Condor (3). En faisant le choix de l’humour noir et de la farce tragique, il livre une intelligente chronique de ces années de terreur, où toute opinion contraire, toute tentative d’affirmer son altérité, était réprimée dans le sang.
Et, à travers ce personnage monomaniaque un peu limité intellectuellement, rappelle que si Pinochet a pu faire son coup d’état, prendre le pouvoir, y rester solidement installé pendant plus de quinze ans et échapper à toutes les poursuites judiciaires pour crimes contre l’humanité, il n’a pas pu le faire seul.
La cible ? Les Etats-Unis, bien sûr, qui, en pleine guerre froide, avaient tout intérêt à ne pas voir s’étendre les idées communistes en Amérique du Sud (4). L’impérialisme de « l’oncle Sam » est ici abordé discrètement, par son versant culturel, en montrant comment les musiques et les films américains envahissent des pays et étouffent leurs identités artistiques propres.
Mis en scène avec talent, le film a également la bonne idée de s’appuyer sur l’interprétation brillante d’Alfredo Castro, formidable en looser sombrant peu à peu dans l’obsession meurtrière. Peu distribué en salles, Tony Manero est un bon film qui mérite d’être défendu.
Note : 
Étoile
Étoile
Étoile
Étoile
Étoile

(1) Mais, pas de bol, le film de De Palma n’est sorti que quatre ans après !
(2) Militaire chilien ayant pris le pouvoir en 1973, lors du coup d’état qui coutât la vie au président Salvador Allende, démocratiquement élu.
(3) Opération militaire d’envergure ayant duré de 1975 à 1980, dans laquelle six pays d’Amérique latine : Brésil, Bolivie, Argentine, Chili , Paraguay et Uruguay, se sont unis pour traquer et assassiner tous les opposants aux régimes en place, notamment tous ceux d’extrême gauche.
(4) Les Etats-Unis sont soupçonnés d’avoir financé bon nombre de régimes dictatoriaux en Amérique du Sud pour éviter que le modèle cubain ne s’y propage. Voir le film Missing de Costa-Gavras. 
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