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ArmÉe et protection civile

Par Francois155

PAR YVES CADIOU

Note :

L’engagement des militaires dans des missions de protection civile est devenu une évidence, un lieu commun : en cas de catastrophe, l’on voit avec reconnaissance, presque comme un dû, débouler ces braves soldats qui s’escriment alors pour réparer les dégâts sous le regard satisfait de contribuables qui constatent ainsi où passe une (petite) partie de leurs impôts. Pourtant, à bien y réfléchir, et par-delà le soulagement naturel ressenti par des populations en détresse qui se sentent enfin aidés, le civil qui écrit ces lignes ne peut s’empêcher de se demander si c’est bien là le vrai rôle des armées, s’il n’y a pas par moment des dérives qui doivent être corrigées, voire même une compréhension déficiente du rôle des militaires.

L’article d’Yves Cadiou revient justement sur les limites de cette pratique, désormais ressentie comme naturelle pour ne pas dire primordiale, et, ce faisant, il invite au débat en exprimant des idées sur ces différents points. Un débat qui, cela va sans dire, doit se tenir dans la raison, l’ouverture d’esprit et, car nous en avons bien besoin, la quête de l’efficacité maximale pour le bien-être du corps social que l’armée sert et dont elle est issue. Un débat, d’ailleurs, qui ne saurait exclure l’avis des militaires eux-mêmes, somme toute les premiers concernés.

Mais laissons la parole à Yves Cadiou. FD.

Après la tempête, on peut en parler au calme. Je veux parler des moyens que l’armée a engagés à la suite de la tempête qui a frappé le sud-ouest à la fin de janvier dernier.

Il me faut préciser d’abord pourquoi j’ai un point de vue sur le sujet : c’est au double titre de ma carrière militaire et civile. Comme tous les officiers de ma génération j’ai incidemment participé sur le terrain et sans préavis à l’exécution de l’un ou l’autre de ces plans de protection civile. Puis devenu fonctionnaire de préfecture j’ai dirigé successivement deux services de protection civile, l’un en Auvergne, l’autre en Bretagne, et c’est donc de l’intérieur que je connais cette organisation civile où les militaires sont facilement conviés.

Le plan « polmar » fut le premier de ces plans qui m’ont fait découvrir concrètement la protection civile quand j’étais militaire. Polmar signifie « pollution marine » : en clair il s’agissait d’envoyer l’armée pour nettoyer les plages salies par du pétrole échappé accidentellement (ou volontairement dans les cas de « dégazage sauvage ») d’un navire. A vrai dire ce n’est pas exactement l’armée en tant que telle qu’on envoyait : l’on envoyait des personnels militaires mais ce n’était pas l’armée parce qu’il n’était pas question d’armes dans cette activité.

Les gars de ma compagnie ont donc nettoyé les plages autrefois, l’ordre n’étant pas manifestement illégal. Les jours de beau temps, nous avions la visite des gens du coin qui faisaient observer, sans décroiser les bras, que ça n’allait pas vite. Nous sommes trop gentils : il y a des claques méritées qui n’ont pas toutes été distribuées. Le mauvais temps, certains jours, nous semblait relativement agréable parce qu’il nous épargnait les commentaires pénibles des visiteurs qui restaient à l’abri dans leurs voitures.

Plusieurs mois plus tard, ma compagnie faisait le coup de feu en Afrique. Entre temps, j’avais perdu quarante de mes soldats chevronnés qui, pour ne plus connaître la situation dévalorisante que je viens de décrire, n’avaient pas voulu rengager. Ils ont été remplacés par de jeunes soldats, instruits mais inexpérimentés. La perte de capacité opérationnelle par démotivation, ni le coût de la formation des remplaçants, n’apparaissent jamais dans les retex des opérations de protection civile.

Une dizaine d’années plus tard, devenu fonctionnaire de préfecture, je dirigeais le service de protection civile du Morbihan. Le hasard a fait qu’une tempête exceptionnelle s’est abattue sur la Bretagne, occasionnant dans mon seul département des dégâts pour près de quatre milliards de francs, sans compter ce qui ne peut pas être chiffré. Les militaires sont intervenus pour les premières réparations sans que la préfecture en fasse la demande, mais à la suite d’un coup de téléphone d’un élu local au ministre.

Les militaires ont alors fait ce que n’importe quel civil aurait pu faire : des bâches sur les toitures endommagées auraient mieux été posées par des pompiers, qui sont équipés. Il existe en France 250 mille pompiers civils, dont l’intervention hors de leur secteur habituel est prévue par des conventions interrégionales. Mais ces conventions prévoient que l’intervention sera payante. Alors pourquoi consommer la provision budgétaire quand on peut obtenir un service, moins bon certes mais gratuit, par un simple coup de fil au cabinet du ministre. Les militaires ont aussi tronçonné des arbres pour dégager les routes. Pourtant l’on ne manque pas, en France, de sociétés de bûcheronnage qui ne demandent qu’à travailler. Mais les sociétés de bûcheronnage travaillent contre rémunération, c’est bien normal. Electricité de France (EDF) aurait pu utiliser les aéroclubs de la région pour inspecter rapidement ses lignes HT et repérer les pylônes effondrés dans les secteurs inaccessibles par la route. Mais non : l’infanterie ne coûte rien, cadeau du ministre. L’armée a fait venir de tous ses dépôts de l’Hexagone des groupes électrogènes. Pourtant il existe partout en France (et dans les pays voisins qui fonctionnent comme nous en 220 volts par 50 hertz) suffisamment de groupes électrogènes à louer. Mais à louer, pas à prêter. Je pourrais multiplier les exemples de cette pratique abusive qui, au-delà du découragement qu’elle produit, répand l’idée que le budget des armées est large et pourra donc être réduit l’année suivante.

Cette habitude facile, que je viens de décrire sur des cas qui ne sont pas isolés, a certainement plusieurs origines. Je vais en pointer une seule parce que ma génération est certainement fautive en partie. J’espère que nos jeunes seront meilleurs que nous et sauront résoudre ce problème que nous leur avons laissé. Je l’espère parce qu’ils sont déjà meilleurs que nous à beaucoup de points de vue. Ma génération, toutefois, bénéficie d’une circonstance très atténuante : nous avons été obnubilés par l’antimilitarisme soixante-huitard. Nous n’avons pas vu que cet antimilitarisme était artificiel et politicien. Par conséquent, nous avons cru que l’on nous saurait gré d’être serviables, en accomplissant des actions de protection civile pour lesquelles nous ne sommes ni doués, ni équipés, ni préparés, ni financés. En croyant faire diminuer l’antimilitarisme, nous n’avons réussi qu’à diminuer le respect qui est dû aux militaires : on est passé de l’antimilitarisme à « l’amilitarisme ». L’antimilitarisme s’est éteint de lui-même quand les partis de gauche ont considéré que l’hostilité envers les militaires ne leur était plus utile. De ce fait, il n’existe plus le seul motif (illusoire) que nous avions d’accepter sans broncher les corvées. Désormais il n’y a plus aucun motif de faire perdurer cette utilisation abusive des militaires dans des actions de protection civile. Cette utilisation dégrade la capacité opérationnelle des militaires et, en donnant l’impression qu’ils sont corvéables sans restriction, les démotive en les privant de la considération qui leur est due. On émousse le fil de l’épée.

Heureusement, la situation va certainement évoluer. Voici comment. D’abord parce que nous prenons le travail de ceux qui pourraient intervenir contre rémunération et que j’ai cités plus haut. Nous leur faisons une concurrence déloyale parce que gratuite. Si désormais nous leur disons, comme je le fais maintenant, que nous ne sommes pas du tout demandeurs ils vont s’autoriser à protester contre notre intervention dans leurs affaires.

Et surtout, il y a la Démocratie. Il suffirait d’un petit article de loi qui dirait à peu près ceci, avec ces mots ou avec d’autres : « est illégale toute mission assignée à l’armée qui ne comporte pas l’usage des armes ou la préparation de l’usage des armes ». Mais les Députés et les Sénateurs sont proches des Maires, quand ils ne le sont pas eux-mêmes. Ils sont peu enclins, spontanément, à priver les municipalités d’un moyen que l’on peut obtenir gratuitement par un simple coup de fil au cabinet du ministre. Pour inverser la tendance, il faut que les élus, voyant passer une compagnie d’Infanterie, sachent que ça représente, avec les familles, les amis et les anciens, environ cinq cents bulletins de vote. Pour cela il faut rappeler aux militaires de ne pas négliger de s’inscrire sur les listes électorales à chaque mutation, ce que l’on néglige trop souvent de faire à cause des multiples soucis d’un changement de résidence et de poste. Il faut aussi inciter nos jeunes à s’inscrire pour voter, dès leur engagement, dès leurs dix-huit ans : voilà un bel objectif pour les Amicales régimentaires. Ainsi, devenus ou redevenus électeurs, les militaires retrouveront la considération qui leur est due.

Pour terminer, je reprends la conclusion du Colonel Michel Luquet sur le site de La Saint-Cyrienne : « quand nous aurons, comme il y a bien longtemps, des élus à la Chambre et au Sénat, dans les Mairies, les Conseils généraux et régionaux, bref quand la Grande muette aura retrouvé sa voix et saura imposer par des paroles et des actes sa capacité à faire aussi bien sinon mieux que bon nombre de politiciens prétentieux, alors nous aurons démontré que l'officier français n'est pas soumis à une stricte et improductive subordination aux césars de rencontre. »


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