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Paso Doble n°120 : Au nom de tous les liens

Publié le 21 février 2009 par Toreador

A las cinco de la tarde…

Pour mon 700ème billet, j’ai décidé de tenter une analyse hétérodoxe de deux phénomènes a priori non corrélés. Et de les linker, à tous les sens du mot…

Imaginot un nouveau protectionnisme

Allez lire Horizons ou mon collègue de Kiwis, Gaulliste Libre, et vous verrez que le mot qui revient le plus à la bouche est celui de « protectionnisme« . C’est la nouvelle potion magique du barde Panoramix, celle dont mes deux estimés collègues s’entraînent à diffuser la recette, répètant à qui mieux mieux qu’elle seule permettra de conjurer l’effondrement de l’économie globalisée*.

Je les tourne quelque peu en dérision mais il faut savoir que sur le fond, leurs arguments ne sont pas tous faux. Ils sont même plutôt rationnels. Simplement, de caractère, j’ai une aversion pour tous les dogmes économiques et je regarde les sorciers du protectionnisme avec la même circonspection qu’autrefois les enchanteurs de la mondialisation.

Je vous l’accorde, l’exemple de la spirale des années 30 a ses limites, car en 80 ans, les économies occidentales ont bien muté :  ainsi, dans l’entre deux guerres, l’essentiel du commerce se faisait sur des biens agricoles et des produits manufacturés. Néanmoins, l’homme, lui est resté le même : la protection en appelle à la protection, c’est la loi du talion

Voilà pourquoi, en marge de ce paso doble, je vous confierai qu’à mon sens le monde va vers le protectionnisme, avec ou sans Malakine, autant pour des réflexes compulsifs que des motifs économiques. Frankenstein risquera d’échapper à ses concepteurs, un peu comme la mondialisation libérale au demeurant. 

Quand j’entends le mot bourqua, je sors mon béret vert…

A l’autre bout de la blogosphère, une polémique de blogs a éclaté chez la Ligue Hénaurme (28 blogs !) de Criticus, LHC, à propos du port du voile, de l‘islam, de l’immigration et de la culture. Grosso-modo, pour schématiser, René Foulon et Criticus défendent l’idée que le port du voile devrait être interdit « dans les lieux publics »** et que l’assimilation culturelle passe par des obligations de ce type.

En face, Rubin Sfadj et Scheiro (qui a été exclu de LHC peu après pour « propos dégradants« ) développent une vision plus libérale (« libertarienne » pour certains), considérant que l’Etat démocratique se nie lui-même s’il agit ainsi. C’est toute l’ambiguïté entre les libéraux-nationaux qui comptent quand même sur l’Etat pour imposer leurs vues, et les « alter-libéraux », qui appliquent en politique leurs principes économiques. 

A priori, vous me direz, rien à voir entre la marotte des gaullo-souverainistes et celle des libertaro-droitiers. Et pourtant, j’établirai une liste de points communs :

- Premièrement, quel que soit le débat, ce dernier n’a de sens que dans une société ouverte sur l’extérieur, soit que des biens étrangers, soit que des étrangers eux-mêmes puissent y parvenir. On ne soulignera jamais assez que la question du port de la barbe par les maures est un débat qui aurait bien plus passionné l’Espagne que la Teutonie au Moyen-Age.

- Deuxièmement, il y a dans ces deux débats un axe entre ceux qui veulent définir un périmètre, et ceux qui au contraire associent le repli sur soi au déclin. Sur quoi est basé le périmètre ? Une identité

Chez Horizons, on lira : « Le protectionnisme vise à (…) à recréer une notion de communauté économique au sein de laquelle les acteurs auront intérêt au développement mutuel de l’ensemble ou tout au moins à ne pas scier la branche sur laquelle ils sont assis.  Cela suppose une frontière qui définisse un « nous » et un sentiment d’appartenance suffisant pour faire naître une solidarité entre les agents économiques. ». Le mot d’appartenance, pour moi, ne dit pas le véritable nom de tout cela : l’identité collective.  Malakine va même plus loin en osant un concept « l’identité économique ». 

Dans un autre style, on dégustera René Foulon, en commentaire d’un billet : « Si telle femme musulmane porte une bourka parce qu’elle y est contrainte, je me féliciterais que la loi de mon pays en interdise l’usage. Si, au contraire, elle la porte volontairement en application de ses principes religieux ou culturels, alors qu’elle la porte, mais dans son propre pays et pas ici. Sa culture est CONTRAIRE à la nôtre (et je ne parle pas ici QUE de la bourka). Si elle vit ici, c’est à elle de s’adpater, pas à nous…(…) Je ne veux pas que la France devienne un « patchwork » de cultures, avec des ilôts musulmans, des îlots bouddhistes, des îlots juifs, hindous, animistes, que sais-je ? Ces « îlots » dont je parle deviennent rapidement, partout où le multiculturalisme a droit de cité, des bastions du communautarisme. Je REFUSE l’un et l’autre. » 

Là aussi, on voit bien qu’au centre de la dialectique foulonesque se trouve l’idée d’identité culturelle, même s’il récuse le concept de communautés que Malakine utilise bien volontiers.Je sais, là, c’est du sophisme. 

Etat : l’amour à la centrifugeuse

Alors, identité culturelle et identité économique vont-elles de pair ? On le sait, la mondialisation est une et indivisible : la libre circulation des marchandises accompagne généralement celle des personnes, sous-tendue par les progrès technologiques indéniables faits en termes de coût et de durée de transport. Toutefois, la solidarité culturelle n’est pas la solidarité économique. L’ouvrier de chez Renault frappé par les délocalisations se sent plus proche de l’ouvrier belge de chez Dacia, que du cadre financier français, pourtant lui aussi licencié par temps de crise. C’est le concept de classes, propre au marxisme. 

Je parle ici d’ailleurs de nationalité, et non de culture stricto-sensu, puisque cet ouvrier est peut-être pakistanais. Car, dans le cas français, déterminer les contours de cette culture est difficile. Il y a une culture française, conservatrice, attachée à la grandeur passée et au terroir, aux traditions, volontiers barrésienne et et poujadiste lorsqu’on la titille un peu. Il y a une autre conception culturelle de la France, universaliste, intégratrice. La première s’agace du maintien de la seconde car elle met les droits de l’Homme avant ceux du citoyen. La seconde voit dans la première un foyer infectieux de fascisme mal guéri et se définit comme un patchwork réussi. Il y a une troisième culture de synthèse, politique celle-ci, qui réussit une fois par siècle à réunir les deux en les trompant en partie. Il s’agit de parler au monde depuis le piédestal français. C’est une tentation universaliste qui peut être napoléonienne ou gaulliste. 

L’identité économique, elle, est encore plus difficile à cerner. Les intérêts des agents, lorsqu’on y réfléchit sérieusement, sont rarement socialisés par nature : c’est d’abord mon intérêt, puis celui de ma caste. La solidarité économique (notamment la redistribution) n’est pas le fruit d’une identité économique mais bien le résultat d’un arbitrage politique au sein d’une collectivité « culturelle ». 

Voilà pourquoi je pense que le débat sur le protectionnisme et celui sur le voile sont les deux mêmes facettes d’un même problème, celui de définir une identité face à un mouvement centrifuge qui les nie. Le vrai débat est celui de l’identité politique – l’Etat Nation - dans un univers où ses moyens d’action sont sans cesse plus limités. Il n’y a d’identité politique que celle-ci, les concepts d’identité économique et culturelle ne procédant que de cette dernière.

En parlant de protectionnisme économique, les nouveaux souverainistes dissocient la notion de collectivité en superposant à l’identité politique une identité économique – l’Europe. Ils n’expliquent pas pourquoi, si la solidarité économique se joue au niveau du continent, l’identité politique devrait rester au niveau national.

En parlant de protectionnisme culturel, Foulon le définit négativement parce qui n’en fait pas partie : le voile n’est pas « français ».  Mais la casquette des lakers, l’est-elle ? Où se situe le critère de différenciation : la culture ou la civilisation ? Cherchons nous à nous défendre le beaujolais ou la Chrétienté ? Et si nous savons si mal nous différencier de nos voisins européens (même civilisation), pourquoi l’identité politique ne se ferait elle pas là non plus sur un périmètre plus large que la Nation ?


* A ce titre, j’en profite pour glisser que Maurice Allais n’est pas tout à fait, comme le dit Laurent Pinsolle, le seul Prix Nobel Français d’Economie. A ma connaissance, Gerard Debreu (1983) est d’origine française, même s’il l’a obtenu en tant que citoyen naturalisé américain. 
** Ma position de fond sur ce point : je suis pour le port du voile par les élèves dans les établissements publics tant que le port de ce voile ne constitue pas un acte de prosélytisme ou de revendication religieuse et qu’il ne pose pas de problèmes de discipline, et contre le port du voile des fonctionnaires des administrations de l’Etat, dans l’exercice de leurs fonctions, car elles représentent l’Etat. Sur l’école, le fond de ma pensée serait d’ailleurs d’imposer le cas échéant un uniforme commun à tous les élèves de France et de Navarre, comme au Royaume-Uni. 
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