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L’évolution de l’homme tient parfois à bien peu de chose. Sa régression aussi.

Publié le 21 février 2009 par Arsobispo

L’écosystème du sud du Mexique possède toujours d’innombrables variétés de maïs, mais probablement beaucoup moins qu’à l’époque des civilisations flamboyantes des peuples méso-américains. Il est vrai que l’isthme mexicain est – était – un paradis de la biodiversité. Toutes les géographies s’y côtoient, de la mer aux hauts sommets, des forêts primaires aux vallées arides, de sols acides à d’autres basiques… Un terrain idéal pour que chaque espèce vivante s’y propage en développant des caractères si peu communs que certains ont même cherché l’explication de ces multitudes de plans dans les étoiles.

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L’homme a su profiter de ses caractéristiques en « inventant » probablement « le système de culture le plus intelligent de la planète » (Charles C. Mann) et surtout une des plus innovantes inventions de l’homme, le maïs, ou plutôt les maïs. Bleus, jaunes, rouges, noirs, oranges, on en trouve de toutes les couleurs et même des multicolores. Certains ont des grains de la taille du riz, d’autres de cerise. D’une vallée à l’autre, les plans diffèrent, les façons de l’accommoder aussi 

tamalitos, niquatole, tortilla, arépas, tamales, enchiladas, tacos, pupusas, pozols, chilaquiles, flocons, mote, pupusas, putascat, lacoyo, l’ogi (ou ugi) et koko africaines, l’aish merahra egyptienne et le célèbre popcorn qu’inventèrent les indiens d’amérique du nord. Les boissons ne sont pas en reste ; chicha, tejate, atole, colados, pinol et toutes sortes de bières …

Rien qu’au Mexique, on a dénombré plus de 50 variétés locales de maïs. Mais les cultivars de la Méso-Amérique atteignent le chiffre record pour le monde végétal de 5000. Pas étonnant dès lors que l’on trouve du maïs dans le monde entier, des Andes aux plaines du Canada ou de la Russie, des hauts plateaux andins aux terrains sous le niveau de la mer des plaines caspiennes.

Lorsque l’on se promène au Mexique, l’évidence de la civilisation maya est à chaque coin de rue, au sein des tortillerias, ou s’expose une gastronomie qui a conquis le monde, même si certains de ses trésors ont été depuis oubliés. Soit bouilli, soit grillé, le maïs ordinaire immature, est sans doute le plus consommé. Mais d’autres, le maïs denté et le maïs farineux, aux grains très tendres,  le maïs vitreux et surtout le maïs doux et le maïs perlé, sont toujours cultivés pour l’alimentation. D’autres, tels que le maïs vitreux, sont plutôt utilisés comme fourrages.

Tous le monde sait ce qu’est une tortilla, cette crêpe de farine de maïs, base de l’alimentation mexicaine. Peu savent réellement préparer la farine. Traditionnellement, les grains de maïs sont séchés puis plongés dans une soupe d’eau et de chaux, chaudron magique ou se perd la fine peau translucide qui protège chaque grain. Opération indispensable avant de les broyer et d’obtenir la fine farine odorante et fragile qu’il faut utiliser rapidement car elle ne se conserve pas. Il y a urgence, y compris après la cuisson, de les consommer aussitôt. Le goût ne supporte pas l’attente. Ceux qui ne connaissent que ces tortillas insipides préparées industriellement, ne peuvent imaginer l’ampleur gustative de cette denrée. Il est vrai que le maïs industriel n’a pas le goût des petites productions des cultivateurs traditionnels. Le maïs, comme le vin, exprime le terroir. Comme certains grands crus, des vieilles femmes réalisent au fond de leur pauvre cuisine, des assemblages. Il y en effet autant de variétés de maïs que de cépages. Et malgré la pression commerciale des Mosambo et consorts, d’irréductibles fils de mayas continuent de faire pousser des variétés anciennes sur de minuscules lopins de terre. En s’attachant d’en conserver les particularités.

Autre attachement à la biodiversité, ces agriculteurs pratiquent des plantations alternées sur leur lopin appelé « milpa ». Du coup et au contraire de l’agriculture industrielle, les terres ne s’épuisent pas grâce à la complémentarité qu’offrent les différentes variétés de plantes cultivées. Le milpa « fait partie des inventions les plus fructueuses de l’histoire » (H. Garrison Wilkes). Certains milpas sont ainsi exploitée depuis plusieurs millénaires sans appauvrissement de la terre. Avec l’arrivée de hybrides modernes, nécessitant eau et traitements chimiques, la terre des milpas est purement et simplement condamnée… La diversité des variétés actuelles également.

L’origine du maïs est une énigme scientifique. De nombreux chercheurs continuent aujourd’hui à rechercher l’ancêtre sauvage de cette céréale. Les soupçons se portent sur le téosinte. Mais paradoxe, cette plante est très ramifiée alors que le maïs possède une large et unique tige. Ses grains, de plus, sont durs et impropres à la consommation. De toute façon un épi de téosinte ne possède pas la valeur énergétique d’un seul grain de maïs. Mais le pire est que le téosinte ne possède pas de variété indéhiscente, cette faculté qui empêche l’épi de perdre ses grains au vent lors de la maturation, permettant ainsi la récolte, mais empêchant la dissémination. De là, à conquérir le monde… Mais alors, comment le maïs, cet orphelin indéhiscent par excellente, a bien pu apparaître ? Le Musée National du Patrimoine Mexicain détient une réponse en affirmant que « le maïs n’a pas été domestiqué mais créé » ! Il s’appuie sur une théorie qui explique l’apparition du maïs par une série de sélections de plants mutés de téosinte, qui s’effectua sur quelques dizaines de générations d’agriculteurs. Une belle constante… comme si le projet était dicté par une volonté divine !

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Associé au milpa, « Les indiens n’ont donc pas seulement créé une nouvelle espèce, ils ont aussi inventé un environnement auquel l’intégrer » (Charles C. Mann). L’origine des grandes civilisations mésoaméricaines est également liée aux milpas puisque les archéologues ont déterminé l’émergence des civilisations préhispaniques à l’époque ou les milpas produisaient près de 300 kilos de grain à l’hectare (Michael D. Coe). Dès lors comment s’étonner que ces civilisations firent du maïs – le Zea mays - une divinité. Et pas l’une que l’on enferme dans une urne afin de l’oublier. Bien au contraire ! Dans le célèbre popol-Vuh, on apprend que les Dieux mayas tentèrent de créer les premiers hommes en façonnant de la glaise. Cela ne marcha pas. Ils tentèrent l’opération avec du bois, mais l’être qui en découla était si vaniteux, puéril et paresseux qu’ils décidèrent de l’anéantir dans un déluge. Les quelques survivants donnèrent la lignée des singes. Mais les Dieux ne renoncent jamais. Il tentèrent donc de créer l’homme en utilisant du maïs et, y réussirent. Si tant est que l’on puisse considérer l’homme comme une réussite. Car comment pourrait-on comprendre qu’un homme constitué de maïs puisse se donner tant de mal à détruire sa propre chère ?

Au XXIe siècle, le maïs poursuit son évolution au même rythme que les technologies de l’homme.

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C’est aujourd’hui la transgénèse qui s’y intéresse de très prêt. L’entreprise américaine Monsanto, le leader mondial du maïs transgénique, dont l’intérêt est bien souvent contraire à celui des agriculteurs, du moins les paysans pauvres, ou encore ceux proches de la nature, s’est attelé à la production de semences d’un maïs tolérant à la sècheresse. A ses dires, ce maïs est prêt. Ne manque plus que l’homologation des autorités américaines. La commercialisation, but ultime des laboratoires de ce nouveau docteur Frankenstein américain, est prévue pour le début de la prochaine décennie. Demain donc… D’autres, plus soucieux de l’environnement, procèdent de la même façon que nos ancêtres, par sélections, ce qui ne risque pas de contaminer les espèces autochtones. Ainsi, Syngenta, qui affirme vouloir préserver l’environnement et la sécurité des personnes tout en garantissant la qualité et la sécurité des aliments, mais qui s’est illustré, il y a quelques années, en exportant dans les pays de l’U.E. un millier de tonnes d’un maïs transgénique non autorisé, le Bt-10 ! Ainsi Pioneer Hi-Bred Int., ce semencier américain qui a tenté de déposer – une idée absolument géniale, digne de Madoof - des brevets sur des variétés obtenues par croisement artificiel, cultivées par voie naturelle, en somme un brevet sur le vivant. Et en oubliant allègrement les apports de milliers de paysans d’Amérique centrale ! Cela nous rassure sur l’éthique de ces sociétés qui luttent contre la faim et oeuvrent pour le bien et l’avenir de l’humanité ! Pour preuve, même l’Institut Pasteur, par sa filiale Cellectis, spécialisée dans l’ingénierie des génomes, a conclu un accord avec Pioneer Hi-Bred en lui cédant une licence sur sa technologie de recombinaison homologue par méganucleases (enzymes permettant de scinder l’ADN) afin de pouvoir stimuler la recombinaison homologue, un mécanisme naturel activant, par substitution de fragment d’ADN, la génération de nouveaux caractères aux plantes.

Aujourd’hui, sort cet avis de l’organisme AFSSA qui met en avant « un retour à la raison » et plutôt que de donner des leçons, aurait mieux fait de se taire… Il est vrai que l’AFSSA n’a aucune raison d’être prudent puisque cette agence lutte contre la prudence, la plus élémentaire, celle affichée par les scientifiques qui n’affirment pas qu’il y a nocivité, mais qui affirment ne pas savoir s’il y a nocivité. Bon, c’est vrai, faut suivre… et comme ils sont pas scientifiques, faut les comprendre !

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L’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments est un établissement public indépendant (sic) sous la tutelle des ministères de la Santé, de l’Agriculture et de la consommation. Elle est tellement indépendante qu’il lui faut trois ministères pour la surveiller. Mais visiblement cela ne suffit pas, puisque son avis a été rejeté (pour l’instant) par le gouvernement. A moins que le ministère de l’Ecologie soit plus puissant que les 3 précités… J’en doute ! De toute façon qu’attendre de cette agence que n’a fait que compiler des infos disponibles par ailleurs et qui ne peut en aucun cas se prétendre scientifique. A moins de prouver qu’il n’y a pas nocivité… Ce qu’on attend toujours. Les seuls à soutenir l’AFSSA dans cette affaire seraient peut-être bien les donneurs d’ordre, le Groupement National Interprofessionnel des Semences, l’OLEOSEM, un lobby des industries des semences de plantes oléagineuses, le SEPROMA, un syndicat professionnel regroupant les établissements qui sélectionnent, produisent ou commercialisent des variétés de maïs en France comme dans le monde et enfin, l’Union des Industries de la Protection des Plantes. Et oui, moi aussi j’ai été stupéfait d’apprendre qu’il y aurait des industriels qui protègent les plantes !!!!

Toujours est-il que c’est l’AFSSA qui représente la France à Bruxelles auprès de l’Agence Européenne de sécurité des aliments.

On a peut-être quelques soucis à se faire… sauf que L’union Européenne n’est pas claire. Là aussi perdurent des ambiguïtés. Si l’UE défend le maïs transgénique, parallèlement, la Cour de Justice Européenne annonce sur ce dossier que « les données concernant l’évaluation des risques pour l’environnement ne sauraient rester confidentiel ». Tiens donc, je croyais qu’il n’y avait pas de risques ! Faudrait voir à s’entendre…


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