Magazine

Led Zeppelin, un jour et pour toujours…

Publié le 22 février 2009 par Perce-Neige
Il fallait voir, mon Dieu, comme elle avait été heureuse, ce jour-là ! Ce bonheur, même éphémère, valait bien de vivre tous les chagrins d’amour, les embarras de toutes sortes et les découragements à n’en plus finir que nous réserve la vie, non ? Longtemps après, une bonne vingtaine d’années plus tard, en fait, Carole se souviendrait encore, comme au premier jour, de l’espèce de vertige ahurissant qu’elle avait éprouvé quand elle avait compris (la fraction de seconde lui avait semblé durer une éternité) que son rêve était, enfin, devenu réalité. Elle n’en était pas revenue, tout simplement, et avait écouté, sans parvenir à se lasser, une bonne cinquantaine de fois, au moins, le message assez désabusé et surtout particulièrement sibyllin, il faut bien le dire, qu’une voix lointaine, et terriblement masculine, à l’haleine épouvantable d’alcool frelaté et de tabac d’outre-tombe, s’était finalement résolue, dans un élan de brusque générosité envers elle, sans doute, à déposer, vite fait bien fait, sur le répondeur préhistorique qu’elle partageait avec une certaine Elodie, une colocataire terriblement dépressive qui ne vivait, alors, que d’amphétamines, de défonces approximatives et d’interminables psychothérapies pseudo-analytiques. C’était donc vrai ce qu’elle pressentait, elle, Carole, depuis toujours, et plus précisément depuis qu’elle fréquentait, deux fois par semaine, les cours d’art dramatique de la rue Diderot ? Qu’il suffisait, juste, de persévérer… Et de se présenter, à chaque audition, comme si le monde tout entier n’aspirait qu’à vous idolâtrer ? Le reste était affaire de chance, au fond. Le rôle que Yann Costard venait en quelques mots à peine audibles de lui proposer ne valait pas tripette. Et quant au téléfilm de merde où elle était censée déambuler dans le plus simple appareil, à trois reprises, en fait, il ne faisait guère de doute pour personne qu’il était difficile de dépasser, en sottise et en vulgarité, de tels sommets. Mais il ne fallait pas se tromper de direction ! L’essentiel n’était pas là… L’essentiel était qu’un succès en entraîne toujours un autre. Et qu’il faut bien tourner la première page avant d’inscrire son nom au générique d’œuvres plus sérieuses et plus fortes. Ce qu’Elodie n’avait pas jugé bon de contester. Vu qu’elle s’était contentée de quelques commentaires aigre-doux sur la moralité nécessairement douteuse du Yann Costard en question, puis s’était réfugiée dans sa chambre en claquant violemment la porte derrière elle, avant de balancer aux quatre coins de l’univers, et d’abord dans l’appartement de la rue des Lilas puis, au delà, dans l’immeuble de cinq étages qui abritait sa mauvaise humeur, suffisamment de décibels pour vous plaquer au sol en un instant et sans espoir aucun d’en réchapper. Sauf que le type du troisième, un certain Charles-Antoine Parmentier, qui aspirait, passé deux heures du mat, à un peu tranquillité, ne l’entendait guère de cette oreille et n’avait pas vraiment l’intention, cette nuit-là, d’accepter, une nouvelle fois, ce genre d’extravagance. Et qu’il n’avait donc pas tardé à rappliquer sur le palier sans prendre le temps de beaucoup se rhabiller. Et qu’il avait sonné comme un malade en s’égosillant plus que de raison pour prévenir qu’il allait devoir défoncer la cloison si les deux folles-dingues dont il ne supportait plus les excentricités, ne lui ouvraient pas la porte im-mé-dia-te-ment ou, au maximum, dans les cinq secondes, pas plus, montre en main. Et voilà bien ce qui n’avait pas été franchement nécessaire ! Carole Michon, tout à son bonheur de jouer, sous peu, une apprentie boulangère mentalement assez limitée mais plutôt sensuelle sur les bords, dans les trois ou quatre prochains épisodes de « Comme un lundi », lui avait, instantanément, ouvert en grand la porte de l’appartement. En l’invitant, illico, à participer à la petite fête qu’elle entendait organiser avec son amie à cette occasion. Et Charles-Antoine Parmentier n’avait pu s’empêcher d’esquisser un léger, oui très léger, sourire de circonstance. Carole Michon avait lourdement insisté pour qu’il partage sur le champ la joie, immense, qui était la sienne. Et Charles-Antoine s’était aventuré d’un pas ou deux dans l’appartement. Elodie avait, alors, à peine, entrouvert la porte de sa chambre et aperçu un type, torse nu, plutôt beau mec, d’ailleurs, qui, manifestement, ne savait plus très bien quoi penser. C’est drôle, au fond, les rencontres ! Vous ne savez jamais ce qui change votre regard sur les êtres qui vous entourent… Il suffit, parfois, de presque rien pour que tout bascule. Et que l’espèce de salaud au visage bovin qui semble nicher quelque part au dessus de chez vous et sur lequel vous crachez votre venin dès que l’occasion se présente, vous apparaisse, soudain, comme quelqu’un d’éminemment désirable. Oui, dé-si-ra-ble… Carole Michon, qui ne tarderait guère à percer dans la carrière cinématographique, en raison d’un physique assez avantageux, il faut bien le dire, venait, à l’instant même d’en prendre conscience. Charles-Antoine Parmentier, quant à lui, commençait à réaliser que la musique de Led Zeppelin pouvait tout à fait vous embarquer beaucoup plus loin que vous ne l’imaginiez auparavant. Beaucoup, oui, beaucoup, beaucoup plus loin... Si bien que le futur spécialiste européen du management des entreprises dont les travaux allaient bouleverser l’état des connaissances au début des années deux mille avait eu, à ce moment précis, l’intuition magnifique que sa vie venait de prendre, cette nuit-là, un virage à cent quatre vingt degrés, au moins, et un coup d’accélérateur, bon sang, proprement prodigieux. Il ne croyait pas si bien dire !

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Perce-Neige 102 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossier Paperblog