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NÉon™ et le coup de chaud / iii

Publié le 23 février 2009 par Lejournaldeneon


(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-3-
(PUBLICITÉ)

CHAPITRE 3
DU BESOIN DE CADRES

(Et du vide qui risquerait un jour de les emporter avec lui !)

Jules, cadre salarié de la fonction publique à la direction départementale du cadastre dans le département de l’Aube. Auquel il faut d’emblée commencer de rajouter Vanessa pour tenter de se faire une idée d’ensemble du tableau final. Une toute jeune secrétaire pour laquelle Jules éprouve depuis plusieurs mois quelques sentiments « honteux ».
Nous sommes le 21 juillet vers la fin de la matinée.
Recroquevillée au fond d’un fauteuil de travail ergonomique équipé d’un système de basculement, à vis, mais qui ne fonctionne plus depuis longtemps… Vanessa tente pour la seconde fois de la matinée de se lever pour se rafraîchir la figure au lavabo. Pour la seconde fois, elle hésite encore et se dit finalement que ce serait encore pire après ! Pour la seconde fois... Vanessa replonge alors dans la lecture d’une sorte de traité des formes appliquées à la géographie sociale, une poésie écrite sur le ton un peu naïf d’une rédaction de troisième. La possibilité d’un journal intime, un carnet d’artiste un peu abscond. Des notes manuscrites sur un simple cahier d’écolier (le cahier rouge à spirale). Mais Vanessa a chaud et ne songe qu’aux deux premiers boutons de sa petite robe rose qu’elle voudrait bien détacher pour sentir un peu l’air frais du climatiseur général sur sa peau. (La robe, un vieux rose pâle.) Au dernier moment, La jeune femme s’était souvenue de son simple statut d’intérimaire, estimant plus avisé, de rester les cuisses collées à son fauteuil en sky sous l’effet du paquet de sueur qui coulait de ses seins.
Du vide et des formes modernes de l’assurance pour nous en protéger.
Que l’homme se rassure... du monde qui le protège ! Le monde le protège parce que la terre est son berceau, sa nourrice, son garde du corps ; sa mère nourricière, et son océan déchaîné ; son ventre gras, son corps céleste et sa nature profonde ; son huile et sa marne, son grain du large et sa pluie de flots bleus ; sa rose des vents ; son voile devant les yeux, sa reine d’orient ; son soleil ardent et puis ses crises de lunes aussi... Mais l’homme a peur du vide. Une peur ancestrale des abîmes... et ne cesse de circonscrire son champ d’investigation spirituelle à la force de ces peurs immémoriales. Il ne cesse vouloir se barricader contre ce fossé qui l’entoure, contre ce perpétuel précipice qui le borde. Le monde, oui, est un abîme pour l’homme, un maelström, la révélation de mille morts affreuses contre lesquelles il tente de s’assurer... un avenir garanti, un océan infini. L’homme ne cesse de vouloir se prémunir d’un vertige inacceptable pour lui ;de tirer des filets de protection contre le sort d’un monde sensible inquiétant, contre une multitude infinie d’âmes discrètes, de brumes inattendues, de brouillards inopinés sur sa route. L’homme réfute le vide qui l’entoure, comme il dément les formes abstraites, absurdes et surréalistes, repousse les ectoplasmes, les mirages et les vaisseaux fantôme... comme il ne voyage pas sur des bateaux ivres. Ainsi l’homme dévore l’apesanteur et finit toujours par s’effondrer sous son propre poids. L’homme se rempli, oui par trouille ! il « se comble », fait le plein... se rassasie jusqu’à déborder. Cet homme qui comble le vide comme il remplit les fosses septiques. De sorte que nos sociétés modernes à ce point gavées dans l’assurance de leur cadre protecteur infaillible, L’homme moderne à ce point bouffi de murs d’enceinte, de fortifications parfaites, s’assurent en vérité... les conditions d’un échec pitoyable à se comprendre eux-mêmes pour réussir à se sortir de la merde sans l’aide de personne. Une véritable crise d’intestins, un mal de bide permanent.
Vanessa, concentrée sur l’hypothèse de ses formes vertigineuses qui la protégeaient encore d’un besoin d’assurance particulière contre le vide du ciel et de tous ses bienfaits comme la pluie un peu rare cette année 2003 depuis le mois de Juin ! n’avait pas remarqué le visage austère et condescendant du cadre supérieur qui l’observait depuis un moment.
Jules Chaumont, la quarantaine (ce qui ne voulait pas forcément dire grand chose de précis). Sec ! Petit et sec. « L’air con ! » aurait dit Vanessa, si on lui avait demandé son avis. « Chaumont ?... Quel nom absurde pour une personne, pensait la jeune femme. « Chaumont !... » Vanessa se le répétait par jeu. « Chaumont(X), un nom de ville ! » Elle avait vérifié dans le dictionnaire des noms propres.
-(X)« Chaumont-sur-Loire » et « Chaumont (tout court... !) ». La première dans le département du Loir-et-Cher ; la seconde dans celui de la Haute-Marne. ha (chaumontais). Carrefour ferroviaire et routier. Centre admin. Et commercial avec quelques indus. En vrac : Église St Jean-Baptiste, peintures de J-B. Bouchardon, viaduc, musée de l’affiche. © 2003 Éditions Dictionnaires Le Robert.
Souvent, les patronymes sont un peu à leurs propriétaires ce que la caricature des chiens est à celle de leurs maîtres. Arrangée d’un nom pareil, Jules Chaumont n’avait pas dû trouver de quoi remuer la queue tous les jours ! Que je vous présente alors cette belle famille d’un coin du département de l’Aube. Jules, que vous connaissez déjà. Et puis Marie, sa mère, une putain de sacrée belle salope lorsqu’elle était jeune. Quant au père, je ne sais pas trop quoi vous dire pour que vous me compreniez bien. Tony. Et peut-être est-ce déjà suffisant ?
Comme à son habitude, l’autorité supérieure adjointe au planning général du service des mesures avait rejoint le rez-de-chaussée par l’escalier de service, préférant cet exercice physique plutôt sain pour la santé à celui d’une aventure aléatoire en ascenseur. « Avait-il besoin, lui, Jules Chaumont, cadre émérite du département troyen de la grande administration fiscale… de voyage précaire et d’aventure ? » N’en avait-il pas déjà assez fait comme ça avec son diable de père, toute son enfance, avant que ce parasite ne finisse enfin par crever tout seul dans sa cave comme un con ?
Lorsque le chef de service arrive à la hauteur de la secrétaire d’accueil intérimaire, il est donc près de midi ce jour-là. Quatre enceintes nasillardes crachotent ce qu’elles peuvent d’un passage de Me Butterfly, Un bel di vedremo, quelques notes aériennes, sublissimes de l’acte II du célèbre opéra de Puccini, sans cesse interrompu... Butterfly... par des annonces personnelles... Chiamerà Butterfly dalla lontana et la répétition... Butterfly... a un po’ per non morire. d’un bulletin météo local plutôt favorable (mais il pouvait se tromper, comme la météo se trompe souvent et il est tout de même de notoriété publique qu’il faut constamment s’en méfier...) Tutto questo avverà, te lo prometto. Tienti la tua paura, io con sicura fede l’aspetto pour le restant de la journée.
-Je l’entends « Butterfly » sans qu’il me voie !
-Et pour ne pas mourir de joie
-Tout celà adviendra, je te l’assure ! Sois désormais sans crainte ! Moi, du profond de l’âme, j’ai foi.

Vanessa, qui préférait la musique des PINK FLOYD aux ambiances de supermarché, décrocha un mouvement de tête blasé, mais poli, sur un rythme tout à fait indépendant du brouhaha Puccino-fortissimo-météo-nasillard qui flinguait l’acoustique du hall d’accueil. Une prouesse, en vérité bien aidée par son iPod 40GO à 549 euros pièce et ses écouteurs enfoncés dans le crâne, capable d’embarquer quelques dix mille morceaux gratuits dans son disque dur de quelques grammes seulement. Un exploit qui étonna réellement l’habitué des escaliers de service.
« Ces seins ! »
Ce 21 juillet un peu chaud depuis le début de la matinée maintenant passé de dix heures, Jules Chaumont fait la gueule à cause des seins de Vanessa. Il y pense depuis la sonnerie du réveil, depuis son bol de café au lait consciencieusement préparé la veille pour ne pas être en retard au bureau, et très doucement ingurgité pour ne pas risquer de s’étrangler. Ce serait con !… Il pense aux seins de Vanessa, parfaitement incapable de se concentrer plus de trois cases d’affilée sur le planning des tâches du septième et de l’ensemble des étages subordonnés dont il est en charge. Un planning qu’il rectifie pour la énième fois à haute voix devant sa mixture de céréales diététiques. Un assortiment de croix en tout genre, de toutes les tailles, couvertes d’une large gamme de couleurs primaires impeccables. L’ensemble réparti en groupes et sous-groupes (les emmerdeurs et ceux qui ne tarderaient pas à le devenir !) Des croix très adroitement distribuées sur une grille pro format, et repliée deux fois sur elle-même pour tenir à l’intérieur de son agenda personnel. Une sorte de composition magistrale qui avait fait la bonne réputation du fonctionnaire appliqué, et donnait à ses yeux un sens irréfutable au monde réel. Une géométrie arbitraire invariable, comme dans les plus beaux films de Murnau.. ou les montages idéologiques de S. M. Eisenstein (quoique Jules Chaumont n’aurait pas pu résister bien longtemps à l’analyse critique de la théorie des conflits, dans le cadre développée par l’orientation prolétarienne et révolutionnaire de l’art soviétique des années 20). Jules s’intéressait beaucoup au cinéma et aux lois obscures qui l’enfermaient dans son cadre stricte, mais s’était arrêté aux tout premiers films parlant, bien avant la couleur et le cinémascope faute de ne plus réussir à classer ces nouvelles catégories dans le fouillis post-Lenniniste-muet-noir & blanc qui s’émancipait. Avant surtout, que ne soit portée à la connaissance du public cette spécificité esthétique militante, fournie par les bolcheviques, leurs « conflits » et leur débauche de condensés temporels contradictoires.
Le cinéma muet était la seule véritable concession qu’il avait bien voulu faire à l’art moderne et à son luxe de moyens artificiels pour s’employer à ne plus rien dire de très intéressant. Le fonctionnaire en avait rempli des pages entières. Du cinéma tiré à la règle d’écolier dans ses cahiers rouges à spirale et lui servaient aussi d’agenda. Des colonnes de noms, de dates, et d’annotations diverses... Melies - Sjöstrom - Marcel l'Herbier - Fritz Lang - Abel Gance - Sternberg - Griffith- enfin, Koulechov et Vertov (X)renvoyaient à un commentaire sommaire en fin de paragraphe par le procédé typographique d'un signe de croix.
-(X) Lev Koulechov 1924 Les aventures extraordinaires de Mister West au pays des soviets.
-(X) Dziga Vertov, Le kino pravda de Lénine, (même année).

- Chaplin - Larsen - Machin... La liste s’étendait jusqu’à l’année 1927 où un trait rouge au crayon gras soulignait Le chanteur de jazz d’A. Crosland. Une liste définitive qui s’arrêtait comme ça sur le titre du Premier film sonore de l’histoire. Passé cette ligne, l’almanach ne relevait plus rien d’autre concernant le cinéma qui avait suivi cet exploit technique. Une impasse radicale sur les cinq années de l’âge d’or français, et son triomphe définitif face aux expériences esthétiques décadentes des années folles, celles des surréalistes surtout ! et de Bunuel en particulier… L’avènement d’une expression narrative et d’un réalisme poétique couronné d’un succès populaire sur les écrans parlants, et la formidable victoire du front populaire en France aux élections de 1936 grâce à l’union de la gauche et à la bonne bouille de Léon Blum... taisaient un processus en marche d’une nature inimaginable fomentée dés 1933 avec l’arrivée de Hitler à la tête du IIIe reich. Lois antisémites en Allemagne puis dans l’Europe entière… Annexion de l’Autriche, invasion de la Pologne, et pour finir... l’extermination systématique de 6 millions de juifs par les nazis et leurs alliés. Treblinka, Sobibor, Auschwitz-Birkenau… oui, auront contribué à l’enterrement définitif des courants alternatifs et dissidents du début du XXe siècle. Le cinéma s’était mis à parler juste au moment où le monde avait compris qu’il valait mieux fermer sa gueule une fois pour toutes ! Fin de l’histoire.
(À SUIVRE)
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