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Dans les montagnes de l’Hindou Kush

Publié le 24 février 2009 par Argoul

Pamir Riverside, hôtel de Chitral, nous revoici. Fatigués, nous buvons un Pepsi réhydratant avant d’aller sous la douche, puis de ne rien faire. Certains vont se promener, d’autres lisent jusqu’à la nuit tombée. Elle tombe vite, vers 19h30, ce qui interrompt mon chapitre. Je suis plongé dans les Romans et Nouvelles de Virginia Woolf dans l’édition de poche en 1288 pages. J’aime ces gros livres qui offrent des heures de lecture dans un format réduit. Je découvre Virginia Woolf  qu’on ne lit plus guère aujourd’hui– une copine de Keynes l’économiste. Elle a une sensualité primesautière, parlant par exemple de ces « deux mousses demi nus se poursuivant avec un jet d’eau » ; elle porte un regard acerbe sur l’hypocrisie sociale de son temps, cette Angleterre encore victorienne ; elle ressent une sympathie pour la jeunesse virile et maladroite des garçons, rêveuse et maternelle des filles. Tout un monde qui allait périr dans le conflit de 1914. Virginia a encore l’amour de la nature, du soleil, de la mer, des plantes, des oiseaux – qui la rendent éminemment british.

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Nous en profitons pour entamer le whisky local acheté au bar de l’hôtel de Peshawar l’autre soir. L’alcool a peut-être beaucoup d’inconvénients selon le Coran, mais il rend les citadins plus expansifs et il fait briller l’œil de Karim notre guide, comme le haschich. Il en devient lyrique dans le style larmoyant de « personne ne m’aime » (mais si…). Le repas, assis sur des chaises, nous paraît somptueux avec sa soupe chinoise, son poulet frites et mouton tomate, ses lentilles et courgettes, en plus du sempiternel riz.

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La nuit est particulièrement étouffante dans la chambre car l’électricité est coupée et le ventilateur, déjà au ralenti, s’est arrêté. Nous sommes à 1580 mètres mais l’air est lourd. Malgré « those little disconveniences » - expression favorite de Karim à destination des vieilles anglo-germaniques de ses circuits habituels – mon sommeil a été plein. Je veux dire dense, emplis de rêves, réparateur. Le jour m’éveille avant la sonnerie électrique du téléphone. Le thé noir du petit-déjeuner est particulièrement bon après les pisses d’ânes bues dans les camps et, avec un nuage de lait pasteurisé, d’un parfait goût anglais. Je comprends que l’on puisse avoir la nostalgie du home dans le parfum d’une tasse de thé.

Après un invraisemblable retard – dû soi-disant aux chauffeurs qui réclamaient une augmentation, nous nous engouffrons dans les jeeps pour deux heures et demie de piste. Nous passons de 1600 à 3080 mètres au dernier village de Kyar. La piste s’accroche au flanc de la montagne, coupée par les ruisseaux, parfois parsemée de grosses pierres. Les virages sont serrés, les pentes importantes, les parapets inexistants. La jeep rase les roches qui affleurent la paroi, embarque la poussière dans les virages serrés, passe des ponts branlants faits de quelques troncs d’arbres jetés sur l’abîme. Nous sommes secoués, empoussiérés, assourdis. Le chauffeur tente de couvrir le bruit du moteur avec une cassette usée qui miaule une chanson de film en ourdou. La plupart de la variété vendue ici est issue de films pakistanais tournés à Bombay. Le paysage est immense, la vallée creusée comme par un coup d’épée dans la pierre, la rivière bouillonnant tout au fond. Les champs en terrasse des pentes cultivent la pomme de terre, le lin, et une céréale que nous n’avons pas reconnue, peut-être une variété de blé d’altitude. Des saules poussent tout seul là où il y a de l’eau, des peupliers tout droits sont replantés pour stabiliser les pentes.

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Les jeeps s’arrêtent de temps à autre pour arroser le moteur d’eau fraîche et remplir les radiateurs. Ce chaud et froid brutal n’est pas bon pour la mécanique, mais l’absence d’eau dans le radiateur non plus. Et comme les durites, usées jusqu’à la corde, fuient, il faut bien aller vers le moindre mal. La piste est si étroite qu’en cas de croisement l’un des chauffeurs doit reculer jusqu’à un emplacement plus large pour laisser passer celui qui vient en face. Tout cela se passe avec lenteur et courtoisie.

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Au village de Kyar, nous tombons en plein vannage du blé. La paille dorée jonche le sol de terre battue que piétine un attelage d’ânes et de petits bœufs tournant en cercle sous le joug, tandis que la balle vole au vent venu des hauteurs. Les enfants paysans s’agglutinent à notre arrivée comme s’ils ne nous avaient jamais vus (je dois avouer que c’est d’ailleurs le cas). Mais les adultes, devant les appareils photo, chassent les petites filles – vieux réflexe musulman – mais elles reviennent comme des mouches, collantes et délicates.

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Nous sommes installés dans un verger, sur l’herbe épaisse à l’ombre des pommiers. Là s’effectue l’embauche des porteurs pour nos sacs lourds, vers le camp de base et le col. Une balance pèse les bagages devant témoins pour que chacun ait ses 25 kg réglementaires. Sous la cabane, une affiche colorée est à la gloire de la guerre « sainte » au Cachemire et expose le portrait peint d’un martyr tué il y a deux ans. Deux gamins l’entourent et figurent la génération qui prendra le relais du jihad : l’un des petits porte une kalachnikov et l’autre prie en pleurant. Alliance du sabre et du goupillon pour ce nouvel islamisme fondamentaliste : rien d’étonnant, les deux tiers du Livre sacré musulman sont consacrés aux « impies », idolâtres, chrétiens et autres juifs, qu’il faut dénoncer, combattre, voire exterminer de par l’ombrageuse jalousie d’Allah. Nous pique-niquons d’une soupe en sachet l’Alsacienne de Knorr emplie de pâtes, et de sandwiches salade-gouda. Des biscuits Danone nous sont servis avec le thé où flottent de grosses gousses de cardamome.

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L’après-midi s’avance et nous partons vers le camp de base en suivant les porteurs chargés de sacs. Il fait chaud et l’altitude se fait à nouveau sentir. Nous sommes quand même passés de 1600 mètres ce matin à 3600 mètres ce soir, ce qui n’est pas rien ! La montée s’effectue assez vite, 600 mètres de dénivelé en 1h40. Nous montons au départ parmi les champs, puis dans les pierres nues ensuite.

Le camp est installé dans une cuvette glaciaire au pied des montagnes. Nous sommes isolés, sans végétation ni gamins, comme hors du monde, face aux pics enneigés et aux traits roses du soleil qui se couche. La température tombe vite, malgré le thé où nous parlons bandes dessinées (nos souvenirs de Blueberry et de Blek le Roc). Le froid incite vivement à enfiler pull polaire et veste. Nous commençons une partie de tarots apéritive avant la plâtrée de riz, de petits haricots, de mouton et poulet noyés malheureusement dans la tomate ketchupée, et la salade de crudités.


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