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L'Amérique au panthéon rock, part XVIII

Publié le 23 février 2009 par Bertrand Gillet

Rock et humilité ne firent pas toujours bon ménage. Quand le star-system se saisit d’un groupe, il s’emploie alors à le plier à ses règles, viles et immorales. Et déballe alors tout un attirail de tentations, drogues, limousines, filles, alcools, fans club, tout ce qu’il recèle de nauséeux dans le but inique d’asservir nos honnêtes musiciens. Mais le rock a ses valeurs, ses codes, son histoire, la tradition est le sang qui fait battre ses tempes, et celle-ci a souvent poussé des artisans du son à s’exiler loin des brouhahas mondains de la Ville, au cœur de la campagne, dans un isolement quasi monastique en quête du sublime. C’est l’histoire de The Band. Le Groupe comme une forme de renoncement à toute forme de célébrité. Bien que canadiens, Robbie Robertson, Levon Helm, Garth Hudson, Richard Manuel et Rick Danko méritent une citation. Pour avoir d’abord était le backing band (avec un petit b) de Dylan lors de sa tournée en 1966. Puis, pour avoir signé un deuxième album éponyme avec un grand B, The Band, en 1969. Petit détour par l’année 68, The band se pose dans la douceur pastorale d’un Eden américain, non loin de Woodstock, entre les quatre murs de Big Pink, le nom qu’ils ont donné à leur maison. Ils installent au sous-sol un studio d’enregistrement et répètent inlassablement. Il en sortira un premier disque, un premier chef-d’œuvre sobrement intitulé Music From Big Pink. Ce classique dépasse la définition même du rock, on pourrait le qualifier de musique traditionnelle américaine, à la fois folk, country et rock. Il contient des chansons mythiques, The Weight, Long Black Veil pour ne citer qu’elles. En bons artisans, ils se remettent vite au travail et taillent dans le bois de leur inspiration cette perle qu’est The Band, pochette marron, photo noir & blanc, nos hommes posent, patibulaires, sans afficher look et autres gestuelles préfabriquées par les affres de la promotion. 12 titres, l’équation parfaite. Aucune reprise de Dylan, Roberston s’est affranchi du maître et prouve vite à quel point il est un songwriter authentique. Across The Great Divide ouvre le bal. Et à ce petit jeu de l’orchestre rural, nos hommes font leur office. Ils s’échangent les instruments au gré des séances, il en résulte cette force, cette unité qui sonne juste, jusque dans les moindres détails, Whispering Pines complexe et poignant, Look Out Cleveland sublimement rock’n’roll. Je le répète, mais le terme classique au sens immortel du terme colle à la peau de ces morceaux. Prenez, The Night They Drove Old Dixie Down, il en surgit toute une imagerie renvoyant à la conquête de l’Ouest, à cette Amérique si chère à Walt Whitman, un pays malmené par les Sécessionnistes, d’où cette mélancolie si bien traduite par les arrangements. On est intimement pris dans les soubresauts de l’Histoire, c’est dire les talents de conteur de Robertson. Cette tension reste toujours palpable, comme si elle trahissait l’humilité du labeur, la peine que l’on doit parfois y mettre et le fait de remercier les divinités pour les récompenses qu’elles savent nous octroyer en retour. On retrouve ces sentiments profonds, impressions en filigrane, dans Rockin’ Chair ou Unfaithful Servant. Sans pour autant sombrer dans une tristesse convenue, comme parfois surent le faire quelques folk singers nombrilistes, The Band joue pour faire danser (Rag Mama Rag) et arrive même à produire ce son, cette note qui dresse un pont entre le rock du sud et le funk des villes. King Harvest (Has Surely Come) possède ce groove étrange, addictif, voluptueux rappel à la culture vaudou. Malgré le talent d’écriture de Roberston, l’aisance musicale des autres musiciens, leur capacité à jouer de tous les instruments, cuivres, mandoline, pianos, violon, jamais ils ne retrouvèrent une telle flamme, une telle intensité. Mais il en est resté un album somptueux, parfait, n’offrant nul temps mort, nulle baisse de régime. Un classique du rock. Tout bonnement.
La semaine prochaine : Live Dead/Happy Trails/Steppenwolf Live

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