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In Koli Jean Bofane : Mathématiques congolaises

Par Gangoueus @lareus

Koli Jean Bofane Mathématiques congolaises
In Koli Jean Bofane
Pour certaines critiques, je me demande comment mettre en scène mon propos. Généralement, c’est le cas pour les bouquins que j’apprécie. Et qui ont des chances d’être apprécié par d’autres lecteurs. Mathématiques congolaises fait partie de cette race d’ouvrages pour lesquels j’ai flashé.
Mais recadrons certaines choses. Je suis un ancien matheux et je suis congolais. Voyez-vous où ça matche ? Pourtant, ce n’est pas de mon Congo dont il est question dans cet ouvrage, mais de celui d’en face, celui d’outre fleuve. La nouvelle République Démocratique du Congo, ex-Zaïre. Si Brazzaville et Kinshasa sont les capitales les plus rapprochées du monde, les réalités quotidiennes du petit peuple ne sont pas tout à fait les mêmes. C’est en tout cas, ce que j’ai réalisé en parcourant ce premier roman de l’écrivain In Koli Jean Bofane publié chez Actes Sud.

Celio Matemona est un jeune congolais qui trime comme de nombreux kinois dans la grande capitale congolaise. Il est au chômage comme beaucoup de personnes de son âge, qualifiées ou pas. Celio est appelé Mathématik par la bande du quartier avec laquelle il sacrifie certains après-midi à jouer aux dames, tenaillé par une faim atroce. Et pour cause, Célio est à ce point passionné par les mathématiques et la mécanique quantique, qu’il ne construit sa philosophie de vie qu’autour des axiomes matheux et des grands principes de la physique. Si le temps passe, Célio ne désespère pas de déjouer le fatalité qui s’abat sur lui et qui l’empêche de mettre en exergue ses compétences au service de son pays. L’opportunité va lui être offerte par le biais d’une de ces rencontres qu’offre le destin et que certains pourraient qualifier d’hasardeuses. Gonzague Tshilombo va le sortir de sa misère pour lui offrir un poste à la hauteur de ses compétences au sein du département de la communication de la présidence du pays.
C’est avec une plume complètement au service de ses personnages qu’In Koli Jean Bofane nous propose une plongée dans l’enfer kinois. Car il s’agit bien d’un enfer que les habitants de la capitale congolaise vivent au jour le jour. Un enfer pour manger, pour s’habiller, pour survivre. Par un style détendu, emprunt d’humour et habité par l’étonnante joie de vivre – malgré tout – de la bande qui entoure Célio, la violence du quotidien semble moins brutale pour le lecteur. Il n’empêche qu’In Koli Jean Bofane décrit avec beaucoup de justesse la condition du petit peuple d’un des pays potentiellement les plus riches de la planète dont les dirigeants ont réduit la plus humble âme au racket et à la corruption. Dans ces conditions, l’ascension sociale fulgurante de Célio Mathématik prend un sens particulier. Va-t-il rentrer dans le moule après avoir connu les affres dévastateurs de la faim ?
Extrait

Mais tout cela n’était que littérature. Entre-temps la Faim, au milieu de la population gagnait du terrain, faisait des ravages considérables. Elle progressait en rampant, impitoyable comme un python à deux têtes. Elle se lovait dans les ventres creusant le vide totale autour de sa personne. Ses victimes avaient appris à subir sa loi. En début de journée, avant qu’elle ne se manifeste, on n’y pensait pas trop, absorbé par le labeur qui permettrait justement de manger et ainsi obtenir un sursis. On faisait semblant d’oublier, mais l’angoisse persistait à chaque moment. En début d’après midi, avec le soleil de plomb qui accélère la déshydratation, cela devenait plus compliqué. L’animal qui depuis, depuis longtemps avait pris la place des viscères,
manifestait sa présence en affaiblissant le métabolisme, se nourrissant de chair et d’autres substances vitales. On était obligé de vivre sur ses maigres réserves. L’effort faisait trembler les membres, rendait les mains moites et froides, le cœur avait tendance à s’emballer . Pour calmer la bête, on lui faisait alors offrande d’eau froide, pour qu’elle se sente glorifiée. Cela ne durait pas, car juste après, elle jouait sur le cerveau et d’autres organes de la volonté et du sens combatif. On pouvait avoir tendance à mendier. Certains devenaient même implorants, parce qu’elle laminait, de son ventre rêche, des choses aussi précieuses que l’orgueil et la fierté. Elle omniprésence et omnipotente. On ne conjuguait plus le verbe " avoir faim ". A la question on pouvait aller la réponse était : Nzala ! la faim ! Elle s’était institutionnalisée.


Page 25-26 Edition Actes Sud
In Koli Jean Bofane propose là un très beau roman où il manipule parfaitement ses personnages. Passant d’une figure à une autre, il permet au lecteur d’avoir divers angles d’approches sur les différentes situations qu’il met en scène. Habitant tant les personnages de pouvoir que les larbins opprimés, il offre une réflexion intéressante sur la situation complexe de la RDC en proie à une corruption institutionnalisée et dirigée par des hommes dont la seule préoccupation est la préservation de leur pouvoir. Si tout cela semble inextricable, le romancier congolais laisse entrevoir quelques issues de sortie. Discutables, certes. Mais, l’idée de les concevoir me semble extrêmement positive dans une littérature africaine souvent passive et plaintive, mais qui dépasse rarement le cadre du témoignage. Un ouvrage passionnant.
Koli Jean Bofane Mathématiques congolaises
Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le quotidien des congolais, je vous propose de faire une visite sur Congoblog Ba léki, de Cédric Kalonji. Il s’agit d’un réseau de bloggeurs congolais disséminés dans les quatre coins de la RDC qui par le biais de très courts photos reportages, commentent avec beaucoup de talent, le quotidien de leurs compatriotes. Je trouve leur approche semblable de celle de l’écrivain Bofane.
Bonne lecture !

In Koli Jean Bofane, Mathématiques Congolaises

Edition Actes Sud, 1ère parution 2008, 318 pages


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