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La Guadeloupe sur un volcan

Publié le 18 février 2009 par Pslys

Par Pierre-Yves Lautrou, avec Hervé Pédurand (à Pointe-à-Pitre), publié le 18/02/2009 12:55 - mis à jour le 18/02/2009 13:25  Site Internet de l’Express

La crise que traverse l’archipel se teinte de violence. Aux inégalités s’ajoute le malaise hérité d’une histoire, celle de l’esclavage, et d’un rapport de dépendance avec la métropole.

Les nuits tropicales sont toujours douces. Même en Guadeloupe, après un mois de grève générale. Mais celle-ci s’annonce plus chaude que les autres. Ce lundi 16 février au soir, après une journée marquée par quelques escarmouches et l’arrestation de plusieurs militants -relâchés dans l’après-midi- du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), le “collectif contre l’exploitation outrancière” de 49 organisations qui mène le mouvement, les rues de Pointe-à-Pitre et des environs se couvrent de dizaines de barrages, auxquels de jeunes casseurs mettent le feu. Plusieurs voitures et camionnettes subissent le même sort. Impossible de sortir de Gosier, où les gendarmes mobiles, lourdement équipés, tentent de dégager le passage. A Carénage, le hangar de Captain Nautic brûle dans la nuit, et les bateaux qui y étaient stockés, avec… Après cinq semaines de grève relativement paisible, la Guadeloupe semble reprise par ses vieux démons.

AFP/J. Tack

Affrontement entre gendarmes mobiles et manifestants, à Pointe-à-Pitre, le 16 février. Le retour de vieux démons.

Trois jours plus tôt, l’ambiance était bien différente au Moule, une petite ville de 18 000 habitants, au nord-est de la Guadeloupe. Ce jour-là, le LKP célèbre le souvenir des quatre victimes du 14 février 1952, où une manifestation avait été sévèrement réprimée. Plusieurs milliers de personnes défilent en famille, dans une ambiance festive. Le soir venu, dans la douceur d’un alizé finissant, au pied de la scène du meeting où se succèdent les leaders du LKP, un vieil homme enchaîne les interviews. Assis sur un petit banc de pierre, ses deux béquilles posées contre lui, Solange Coudrieux, 72 ans, raconte son histoire en boucle aux journalistes.

Les comparaisons entre la métropole et les DOM-TOM sont terribles lorsqu’on s’intéresse au chômage et à la pauvreté.

Celle d’un jeune prof de gym promis à l’Insep, qui, un jour de la fin mai 1967, alors qu’il manifeste à Pointe-à-Pitre, est fauché par une balle. “Dans la jambe droite, comme plusieurs autres victimes, explique-t-il, le visage éclairé dans la nuit par les projecteurs des caméras. Celle qu’on coupait aux esclaves qui avaient cherché à s’échapper.” Ce jour-là, la police avait reçu l’ordre de tirer. On relèvera, selon les organisateurs, 85 victimes. Quarante ans après, Solange est apaisé. A ceux qui viennent respectueusement le saluer, le vieil homme répète: “J’ai le coeur arraché.” Et l’on comprend qu’il évoque son émotion de voir la Guadeloupe vivre des événements que tous, du syndicaliste du LKP au fonctionnaire haut placé venu de métropole, qualifient “d’historiques”.

Depuis le 20 janvier, donc, la Guadeloupe vit au ralenti. Dans les rues désertes et défoncées de Pointe-à-Pitre, les ordures et les restes calcinés des barrages s’accumulent. Au Gosier, les rares hôtels encore ouverts accueillent les derniers touristes que les agences de voyages n’ont pas découragés. Ceux qui ont réussi à franchir les obstacles jetés sur la chaussée pour venir à l’aéroport et logent au luxueux Creole Beach se rendent à peine compte que des gendarmes mobiles envoyés en renfort de l’Hexagone dînent discrètement dans une salle à l’écart.

A de rares exceptions près, grandes surfaces et boutiques gardent leurs rideaux baissés; écoles et université n’accueillent plus d’élèves depuis un mois. Chaque jour, ou presque, le LKP organise des “déboulés”, durant lesquels les manifestants réclament, dans une ambiance festive, les désormais fameux 200 euros d’augmentation pour les bas salaires, dernière des 132 revendications du collectif encore insatisfaite.

Mais, dans cet archipel à la tradition rebelle, où le dialogue social s’est longtemps résumé à la castagne, ce mouvement-là va bien plus loin que d’habitude. “Ça n’est pas qu’un simple conflit opposant salariés et patron, précise Vincent Tacita, jeune entrepreneur insulaire à la tête d’une société de sondages. C’est une révolution sociétale.” Voilà, c’est dit: la Guadeloupe vit une crise d’identité profonde, où, dans une sorte de catharsis générale, tout est mis sur la table.

A commencer par les frustrations du présent. Les inégalités d’une société à deux vitesses, qui compte 23% de chômeurs et 30 000 RMIstes (pour 460 000 habitants), cohabitant avec des fonctionnaires payés 40% de plus qu’en métropole. Un équilibre fragile, jusqu’ici sauvé par le travail au noir, qui permettait aux “jobeurs” de survivre au jour le jour. “Mais le secteur du BTP, principal pourvoyeur de l’économie informelle, a commencé à souffrir dès l’été dernier”, analyse un expert économique local. Ajoutez-y un regain de l’inflation, qui touche surtout le carburant et les produits de première nécessité, et l’exaspération des plus pauvres est arrivée à son paroxysme cet hiver.

Une exaspération qui vise, au premier chef, les “profiteurs”, identifiés aux descendants des colons blancs des Antilles -békés martiniquais, qui contrôlent une partie de l’économie de l’île, ou “blancs-pays” guadeloupéens, un peu moins influents -mais aussi l’Etat français, incapable d’assurer la concurrence et le contrôle des prix dans ce marché clos, dépendant des importations de la métropole.

Blancs contre Noirs: même au sein de la bourgeoisie intellectuelle noire ou métisse, on vous raconte l’éternelle histoire du neveu ou du cousin parti conquérir un bac +5 en métropole et qui, revenu au pays, doit se contenter de petits boulots, parce que les “métros” trustent les postes de cadres. “A diplômes et compétences égales, nous ne sommes jamais recrutés, affirme Mélina Seymour Gradel, 26 ans, présentatrice sur la chaîne de télévision locale A1, étudiante et présidente de l’association Initiatives Jeunes. Nous ne pouvons même pas intégrer nos propres entreprises!”

Fin janvier, le premier round de négociations a donné lieu à une éclatante démonstration. Diffusées en direct à la télévision pendant trois jours, les discussions au World Trade Center de Jarry, l’immense zone d’activités aux portes de Pointe-à-Pitre, ont dévoilé un face-à-face révélateur: celui des principaux hauts fonctionnaires de l’île, tous blancs, et d’une délégation du LKP, beaucoup plus colorée. “L’Histoire nous remonte à la figure”, admet quelques jours plus tard Yves Jégo, sur Canal+. Le secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer n’aura pas multiplié les allers-retours aux Antilles pour rien: il aura au moins compris qu’à la Guadeloupe le passé a encore du mal à passer.

Cette Histoire qui pèse si lourd, c’est évidemment celle de l’esclavage. Définitivement supprimé en 1848, il est quasi ignoré jusqu’à la célébration des 150 ans de l’abolition, en 1998. “Mais le mot d’ordre était ‘Tous nés en 1848′, rappelle l’historien René Bélénus, directeur du collège de Versailles, à Basse-Terre. Autrement dit: ‘Oublions les deux siècles précédents!’” Ils sont pourtant indispensables pour comprendre les lignes de fracture qui traversent encore la société guadeloupéenne. “L’économie a gardé ses structures héritées du xixe siècle, avec ses défauts et ses injustices”, constate ainsi Nelly Schmidt, chercheuse au CNRS et auteure de La France a-t-elle aboli l’esclavage? (Perrin). Qui rappelle, au passage, que notre pays est l’un des rares à ne pas disposer d’une chaire d’enseignement de l’histoire de la Caraïbe et de l’esclavage.

Le passé comme justification du présent: trop facile pour certains Guadeloupéens. “Je refuse qu’on instrumentalise le devoir de mémoire, plaide Christophe Louis, le jeune patron métis de la CGPME, spécialiste de la défiscalisation et membre de l’équipe de négociation patronale. La commémoration devient un prétexte à notre faible développement.” Une position partagée par nombre de socioprofessionnels, désormais très pessimistes. “Quelle entreprise peut résister à un mois de grève? interroge Christian Deumié, restaurateur à Anse-Bertrand. Nous allons nous réveiller comme après un cyclone.” Selon Willy Angèle, patron du Medef local, 1 emploi sur 8 ne devrait pas survivre à cette crise.

Et maintenant? “Personne n’a pris la mesure de ce qui se passe en Guadeloupe”, martèle Pierre-Yves Chicot, maître de conférences en droit public à l’université des Antilles et de la Guyane. Et le jeune universitaire de souligner la décrédibilisation des élus, l’impuissance de l’Etat et, durant les premières semaines, le sens politique et l’organisation du LKP, emmené par le très charismatique Elie Domota, à la tête, depuis le printemps, de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG, indépendantiste), le principal syndicat de l’île, jusqu’ici plus réputé pour ses actions coups de poing que pour sa maîtrise des dossiers. “L’UGTG a su rassembler très largement, analyse Alain Plaisir, secrétaire général de la Centrale des travailleurs unis (CTU) et l’un des 10 porte-parole du LKP. Seule, elle n’aurait pas réussi à mobiliser autant de monde.”

Mais d’autres, comme ce responsable d’un grand établissement public, s’inquiètent de la “stratégie de guérilla” du LKP -dont certains commandos débarquent dans les entreprises et les magasins pour les obliger à fermer- et du “climat préinsurrectionnel”. Et si les chaudes nuits de Pointe-à-Pitre lui donnaient raison? Déjà, de nombreuses familles de cadres métro ont bouclé leurs valises. Cette fois encore, la Guadeloupe semble jouer son avenir sur la corde raide.

Martinique, même combat?

Depuis le 5 février, les Martiniquais -un peu piqués au vif par le coup d’éclat des voisins de l’île soeur- se sont lancés à leur tour dans la grève générale. Comme à la Guadeloupe, la popularité du mouvement a surpris. Les revendications sont identiques -voire plus radicales. Et l’île tourne au ralenti. Pourtant, les similitudes s’arrêtent là: le collectif qui mène la grève se révèle beaucoup moins organisé et uni que le LKP. Surtout, l’arrière-plan historique est différent: alors qu’à la Guadeloupe nombre de colons blancs ont été guillotinés à la Révolution, ceux de Martinique, à l’époque sous domination anglaise, ont échappé à cette fin et sont parvenus à conserver leurs propriétés. On retrouve aujourd’hui ces békés -brutalement apparus dans la lumière à l’occasion du documentaire choc, Les Derniers Maîtres de la Martinique, que leur a consacré Canal + -à la tête des plus vastes exploitations agricoles, des groupes agroalimentaires, dans la grande distribution, la concession automobile ou encore le tourisme. Une puissance qui leur a permis de largement s’implanter à la Guadeloupe.


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