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Mauriac, des cimes à l’abîme

Par Savatier

La crise atteint sans doute le monde de l’édition, comme l’ensemble des secteurs économiques. Toutefois, quelques signes semblent indiquer un intérêt croissant du public pour la lecture ; le bilan plutôt positif présenté par les organisateurs du dernier Salon du livre tend à le prouver, quelques initiatives privées également. Il faut toujours se réjouir lorsqu’un nouvel éditeur naît, où lorsqu’un éditeur déjà bien installé développe son activité pour toucher un plus grand nombre de lecteurs. Tel est le cas, notamment, des éditions Bartillat qui viennent de lancer une nouvelle collection, située à mi-chemin entre le livre de poche et le livre classique. D’un format plus réduit tout en conservant une qualité de fabrication irréprochable, et surtout d’un prix attractif, ce type de publication, dit « semi-poche » permet déjà à quelques éditeurs l’exploitation directe de leur fonds sur un marché intermédiaire qui attire nombre d’amateurs rebutés, jusqu’à présent, par la qualité parfois médiocre du papier et du brochage des collections de poche existantes.

Le titre de cette collection, « Omnia » n’est pas sans rappeler celui que Jules Barbey d’Aurevilly avait donné à deux cahiers récemment publiés (Grasset, 183 pages, 12,90 €) dans lesquels il avait consigné une suite de réflexions et de notes sur les sujets les plus divers. Or, présenter une grande diversité d’offre éditoriale, c’est précisément le but que s’est fixé Omnia, et les deux premiers titres parus simultanément illustrent cette volonté. Je me garderai bien de trop parler de la quatrième édition, revue et augmentée, de l’essai consacré à une toile aussi célèbre que scandaleuse, L’Origine du monde, Histoire d’un tableau de Gustave Courbet (Omnia, 281 pages, 14 €, incluant un cahier d’illustrations), puisque j’en suis l’auteur. En revanche, l’autre volume de la collection – on ne peut plus éloigné de l’art érotique ! – mérite un commentaire. Il s’agit de la troisième édition de La Paix des cimes (Omnia, 620 pages, 14 €), un recueil de chroniques écrites par François Mauriac entre 1948 et 1955 pour la presse (Le Figaro, Témoignage chrétien, La Table ronde). Ce choix de textes, établi par Jean Touzot qui en assure la présentation et l’annotation, montre la diversité des thèmes que Mauriac abordait au jour le jour, des faits de société (l’affaire Marie Besnard) aux débats parlementaires, des réflexions religieuses aux joutes littéraires.

Il ne faut pas trop se fier au titre du recueil. Si l’auteur semble bien avoir atteint une certaine « paix des cimes » dans la maturité déjà avancée de sa vie et de son œuvre, ses chroniques n’ont rien de paisible. Car Mauriac ne se contente pas de contempler son époque ; il s’indigne autant qu’il analyse, condamne autant qu’il admire, mais ne reste jamais indifférent. Le bretteur reste en éveil, sa plume acérée s’apparente souvent à un fleuret non moucheté, bien plus dangereux que son épée d’académicien.

Volontiers polémiste, s’il consacre un billet au cinquantenaire du J’accuse de Zola dans lequel il fustige la haine raciale, il ne manque pas d’ajouter :

« Nous avons vu de nos yeux de quoi est capable ʺla bête humaineʺ, pour reprendre un titre de ce Zola, dont la mémoire me laisse froid, je l’avoue. Car son ʺJ’accuseʺ, l’eut-il écrit si Dreyfus avait été un Frère de la doctrine chrétienne ? Il a hurlé avec les loups de son parti qui, en ce temps-là, hurlaient à l’innocence : il a hurlé contre les loups de l’autre parti. La politique n’a pas d’entrailles, ou elle n’en a que lorsqu’elle trouve son avantage à en avoir. »

Dans la même veine « politiquement incorrecte » avant l’heure, on notera cette réflexion sur la seconde guerre mondiale :

« Si Hitler n’avait pas commis la folie de sauter à la gorge de Staline, nos communistes n’eussent pas eu à se séparer de la Résistance pour la raison suffisante qu’ils n’en auraient pas fait partie. »

Ses cibles littéraires privilégiées forment une courte liste, qui se confond avec celle des

écrivains qui lui étaient hostiles. En premier lieu, il faut citer Jean-Paul Sartre, dont les idées et l’athéisme s’opposaient à celles du prix Nobel, Sartre qui avait écrit, dès 1939 : « Dieu n’est pas un artiste, M. Mauriac non plus. » Sous la plume du chroniqueur, l’existentialisme sera même assez méchamment rebaptisé « excrémentialisme »… Vient ensuite Camus – surnommé, non sans férocité, « penseur n°2 » – rival de Mauriac dans une polémique qui suivit la Libération, au sujet de l’épuration. Enfin, il faut citer Aragon, que l’auteur ne manque jamais d’épingler, moins pour son écriture, il est vrai, que pour son stalinisme aveugle.

D’autres portraits d’écrivains, composés sans (trop de) vitriol, ponctuent La Paix des cimes, notamment ceux de Drieu la Rochelle, Gide, Cocteau, Eluard ou Claudel. La chronique consacrée à Jean Genet et à sa pièce, Haute surveillance (p. 90), s’appuie sur une analyse bien plus mesurée qu’on ne pouvait s’y attendre, où l’humour n’est en outre pas absent :

« Un beau dimanche de carême, je ʺséchaiʺ donc le sermon du R.P. Riquet pour aller entendre aux Mathurins celui de M. Jean Genet. Je poussai même le scrupule jusqu’à acquérir, pendant l’entracte, à la bibliothèque [sic] du théâtre, Notre-Dame des Fleurs, dont le titre ne doit pas retenir les personnes dévotes, curieuses de littérature mariale, ni celles qui font leur achat pour des cadeaux de première communion. »

Le thème religieux occupe naturellement une place d’importance au sein des chroniques. Suivant le calendrier ou l’actualité, Mauriac en profite pour affirmer ses convictions. Favorable à l’abbé Pierre et aux prêtres ouvriers, il le fait savoir ; dans un beau texte, il raconte ainsi une messe de Noël à laquelle il assista en 1948, célébrée dans la cuisine d’une modeste maison. En 1954, il critiquera même à deux reprises une décision du Vatican défavorable à ce mouvement. Son texte mérite d’être cité, car il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux récentes polémiques soulevées par différentes actions et prises de position de Rome :

« Ce que ces prêtres, ces laïcs intellectuels, ces étudiants redoutent, c’est que leur silence induise le Saint-Siège en erreur et lui fasse croire qu’ils n’ont pas ressenti le coup au plus intime de leur être. Toute l’aile marchante de l’Eglise de France est atteinte affreusement : il faut que les congrégations romaines le sachent. […] L’obéissance ne se mesure pas à la cécité. ʺObéissez les yeux fermés, monsieur !ʺ Hé ! non, madame, avec votre permission, j’obéirai les yeux ouverts. La cécité volontaire, que vous prenez pour une vertu, trahit simplement votre indifférence, sinon votre sournoise hostilité à ce qui est en jeu : l’apostolat ouvrier, par exemple. Si les dernières injonctions pontificales avaient porté sur des problèmes de salaire, sur la restitution du bien mal acquis, sur la réparation de certaines fraudes, tel qui obéit aujourd’hui les yeux fermés eût gaillardement désobéi, les yeux ouverts mais les oreilles bouchées. »

Pourtant, à côté de textes si actuels, d’autres pourront surprendre, voire agacer. Mauriac vient-il à parler de la lignée des écrivains catholiques dont il se sent l’un des héritiers, il cite Pascal, Péguy, Claudel – ce qui n’ouvre à aucune contestation – mais fait aussi voisiner dans cet inventaire Chateaubriand et… Louis Veuillot ! Et l’on se demande si la cécité qu’il combattait plus haut ne l’atteint pas à son tour… Car on peine à considérer Veuillot, fruit sec de la littérature du XIXe siècle, un rustre dogmatique que Barbey d’Aurevilly surnommait ironiquement « le sacristain » et en qui Baudelaire voyait « un journaliste célèbre à qui Jésus n’enseignera jamais les manières généreuses » comme une gloire littéraire comparable à l’inoubliable auteur des Mémoires d’outre-tombe.

Enfin, à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui de l’intimité de Mauriac, on pourra trouver irritante sa vocation à se poser avec ostentation en moralisateur des foules. En littérature, il fustige « cette génération qui piétine et s’enlise sur le chemin mort de l’érotisme » (1949). Au cinéma, il feint d’écarter toute « considération morale ou religieuse » pour mieux brandir l’argument plus consensuel de la « santé publique » et condamner « la relation de cause à effet entre telles images d’ordre sexuel et criminel projetées devant des millions d’êtres humains et l’exaspération de la folie adolescente. » (1954). Ordre sexuel et criminel… étrange association, lourde de signification. On regrette au passage que son article consacré au Deuxième sexe de Simone de Beauvoir n’ait pas été sélectionné dans ce recueil. Mauriac y qualifiait l’auteur de ce texte fondateur du féminisme de pornographe, notait que « nous [avions] littéralement atteint les limites de l’abject » et appelait la jeunesse à un « pieux » combat contre la pornographie, se faisant ainsi l’allié bien involontaire de la très stalinienne et puritaine Jeannette Thorez-Vermeersch qui voyait dans le livre une « insulte aux ouvrières ».

Dans un article de 1964, qui ne pouvait donc figurer dans La Paix des cimes, Mauriac

s’attaquera encore vigoureusement au film que Jean Delannoy tira des Amitiés particulières de Roger Peyrefitte. Mal lui en prit, car il avait sous-estimé la capacité de riposte du bouillant écrivain, volontiers amateur de scandales, qui avait déjà dû subir ses foudres en 1955, lors de la publication de ses Clés de saint-Pierre. Ce dernier écrivit en effet dans la revue Arts une Lettre ouverte à M. François Mauriac, prix Nobel, membre de l’Académie française, dans laquelle il l’accusait, avec brio, mais aussi une rare violence, de tartufferie et dénonçait son homosexualité cachée, citant noms et extraits de lettres compromettantes du Maître. Cette révélation créa un véritable séisme dans une France alors bien tranquille et plongea longtemps François Mauriac, symbole et référence morale présumée du christianisme, dans un abîme qui dut lui faire regretter de ne pas s’être tu. On sait aujourd’hui, après les confidences de Jean Mauriac et la récente biographie de Jean-Luc Barré (François Mauriac, biographie intime, 1885-1940, Fayard, 650 pages, 28 €), que Peyrefitte n’affabulait pas et l’on peut légitimement penser que l’auteur des Mains jointes n’étaient décidément pas le mieux placé pour se poser en censeur sévère des mœurs de ses contemporains. Dans la Lettre ouverte, deux vers de Florian résumaient cruellement la situation, toujours d’actualité : « La pire espèce des méchants / Est celle des vieux hypocrites. »

Cependant, pour tartuffe qu’ait été Mauriac en matière de morale, pour méchantes qu’aient été parfois ses critiques contre tel ou tel, on ne peut que lui reconnaître un talent de plume et un œil observateur du monde dans lequel il vivait, qui font de ses chroniques un document particulièrement utile pour mieux comprendre son temps.


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