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Trop noir ? Trop politique ? (Kassel 2)

Publié le 11 septembre 2007 par Marc Lenot

Documenta, à Kassel, jusqu’au 23 Septembre.

L’affiche montrant un valeureux pionnier sioniste regardant l’avenir sous le titre, Summer Camp, la salle de spectacle dans laquelle le film est présenté, la musique martiale et romantique (de Paul Dessau), la mise en scène sous-eisensteinienne, tout évoque le cinéma de propagande des débuts d’Israël, les valeureux colons-combattants qui domestiquent le désert et construisent un nouvel Etat, un nouveau mode de vie, plus beau, plus sain, plus moderne sur une “terra nullus”. Mais ce film de l’Israélienne Yael Bartana (déjà vue à Paris ici) adopte tous ces poncifs de la propagande sioniste des origines pour montrer tout autre chose : la reconstruction par un groupe de volontaires, israéliens, palestiniens et européens, sous les auspices de l’organisation israélienne ICAHD, de la maison d’un Palestinien que l’armée a détruite en représailles. On déblaie les gravas, on porte les moellons, on coule du béton, les murs s’élèvent : comme un ballet, une performance. A la fin, la famille y emménage, même si on sait bien que la maison sera de nouveau détruite par un bulldozer de l’armée, qui rode à proximité. C’est un détournement ingénieux des codes classiques de la propagande, d’autant plus que la protestation s’exprime ici par la construction et non par la destruction. 

Peter Friedl montre à Kassel une girafe empaillée, plutôt mal empaillée d’ailleurs, les pattes en avant, freinant des quatre pieds. Elle est morte d’une crise cardiaque le 19 Août 2002 dans le seul zoo de Palestine, effrayée par un bombardement israélien. Le vétérinaire local l’a alors empaillée et, avec d’autres animaux du zoo, elle est visible dans un petit musée à côté du zoo. Peter Friedl racontait ce printemps avec beaucoup d’humour sa découverte de la girafe, nommée Brownie, et ses démêlés avec les autorités israéliennes pour la faire venir à Kassel. The Zoo Story, ou comment parler autrement de choses tragiques. Sur le mur devant Brownie, Gris-gris pour Israël et la Palestine, du Malien Abdoulaye Konaté, entremêlant drapeaux israéliens et keffiehs palestiniens pour en faire un talisman contre le malheur. D’autres artistes évoquent ici ce conflit, la photographe palestinienne Ahlam Shibli et l’Indienne Sheela Gowda (laquelle présente aussi une très belle et très fragile installation à base de cendre d’encens consumé, dans laquelle on se meut avec précaution, de crainte de tout détruire).

Mais bien d’autres oeuvres ici sont aussi chargées de sens politique. Andrea Geyer aligne au long d’un couloir des vues mélancoliques de l’Ouest américain, Spiral Lands, documentant les territoires pris aux Indiens, les traités inégaux, les déportations de tribus entières, le génocide qu’on tait si souvent (à Paris, cet hiver, Jimmie Durham disait : “Vos enfants jouent aux cow-boys et aux Indiens; que diriez-vous si les miens jouaient aux nazis et aux juifs ?”).

Et le bulgare Nedko Solakov confesse que, jeune adulte, il a collaboré avec la police de son pays alors communiste et nous présente son dossier fictif, tel qu’il pourrait figurer dans les archives secrètes (qui, en Bulgarie, n’ont pas encore été rendues publiques): 179 fiches sur lui, textes, dessins, photos, dans un petit cabinet de bois, qu’il commente à l’écran. Top Secret est donc une confession explosive dans un contexte où chacun craint que son passé trouble ne soit révélé, mais c’est surtout une construction de sa propre identité via un autre regard, celui de la police : Solakov décompose et reconstruit sa vie, son oeuvre à travers ce prisme déformant. Chacune des fiches révèle un aspect de lui, de sa personnalité, de son travail, de sa vie privée ou publique.

Ces pièces (et bien d’autres) à teneur politique reflètent le monde, mais surtout apportent un regard critique, différent, décalé, autre. Faut-il s’en plaindre ? Je ne crois pas.

Crédits photos : photo n°2 (Friedl et Konaté) de l’auteur; © Peter Friedl et © Abdoulaye Konaté. Photo n°1: Yael Bartana, Summer camp, 2007. Exposition view, Poster. © Yael Bartana; Concept Design: Guy Saggee / Yael Bartana.Courtesy Annet Gelink Gallery, Amsterdam; Sommer Contemporary Art Gallery, Tel-Aviv. Photo: Julia Fuchs. Photo n°3 : Andrea Geyer, Spiral Lands, 2007. Exhibition view. © Andrea Geyer. Courtesy the artist / Galerie Hohenlohe, Wien. © photo. Julia Fuchs. Photo n°4 : Nedko Solakov, Top Secret, 1989/90. 179 index cards in original box; acrylic, drawing ink, oil, photographs, graphite, bronze, aluminium, wood, a shameful secret; 14 × 46 × 39 cm. © Nedko Solakov; Courtesy the artist; Galerie Arndt & Partner, Berlin/Zürich. Photo: Anatoly Michaylov and Konstantin Shestakov. 


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