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Décrypter l’information : l’exemple du 11-Septembre

Publié le 14 septembre 2007 par Argoul

Véhiculer telles quelles les images et les arguments des autres, ce n’est pas de l’information. C’est soit de la naïveté de foule, soit de la désinformation.

L’information est une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte. L’information est un travail de professionnel – un métier. Il est pratiqué par les bons journalistes, mais pas seulement. Il est pratiqué aussi tous les jours par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises, comme par tous ceux qui, non professionnels, s’intéressent à un sujet sans a priori – en bref par tous ceux pour qui une information précise, vérifiée et rapide est vitale.

La naïveté de foule est, pour l’individu, de suivre sans réflexion « ce qui se dit ». Il s’agit de véhiculer l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent. Cette naïveté est très proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son « Dictionnaire des idées reçues », comme par Nathalie Sarraute dans « Disent les imbéciles ». Raphaël Enthoven, à l’intelligence aiguisée, à la vaste culture et à la voix séductrice, vient d’achever une semaine des « Nouveaux Chemins de la Connaissance » de France-Culture sur ce thème de « la bêtise » (5 émissions du 27 au 31 août réécoutables en archives).

La désinformation est le contraire de l’information. Elle est donc de présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur. Or la rumeur est un mode de pensée magique qui reflète un climat social et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective (voir Jean-Noël Kapferer, « Rumeurs », Seuil 1987). Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, le Cheval de Troie, le Complot… Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Evoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tout les petits faits viennent, comme miraculeusement, s’agréger. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ».

C’est ainsi par exemple que procède Thierry Meyssan à propos des attentats du 11-Septembre dans son livre, « L’effroyable imposture ». Il procède tout comme Dan Brown dans le « Da Vinci Code ». Sauf que ce dernier est un roman, et qui se donne pour tel, une œuvre de fiction – alors que le premier se veut un travail d’information, voire d’historien, une “vérité établie”. Or, précisons-le, Thierry Meyssan n’a pas de carte de presse ; il n’est donc pas « journaliste ». Il n’est pas non plus historien, ni chercheur évalué par ses pairs, mais seulement diplômé… de théologie. Il apparaît donc comme un « évènementiste », qui met en scène sa propre personne pour vendre et se faire mousser. Meyssan n’est que la version française de nombreux « citoyens américains » qui veulent se faire ainsi reconnaître via le net. Car internet a amplifié ce phénomène : en effet, il suffit de peu de moyens et d’un peu de temps libre pour créer l’illusion d’une vraie « presse en ligne ». Mais les artifices de mise en page ne remplacent nullement le professionnalisme, ni un unique rédacteur le garde fou d’une véritable équipe de rédaction.

Car comment analyse-t-on une désinformation ? Il faut procéder comme l’ont fait Marx, Nietzsche, Freud ou Foucault : en faire la généalogie. Pour remonter à la racine de la mise en scène de théâtre, présentée comme « information », il faut se poser les questions habituelles à tout enquêteur :

• à qui profite le crime ? Ledit crime étant la désinformation présentée comme « vraie » ;
• qu’est-ce qui a poussé le criminel ?
• quels sont les ressorts dont il a joué
pour réussir son crime ?

La désinformation, en présentant comme paradoxale l’information officielle, attire l’attention. Quoi de plus efficace dans une société tout entière remuée par les médias ? Exister, c’est apparaître au public, donc produire un choc. Soyez serial killer, terroriste de masse, chanteur mignon, footeux gagnant ou politicien béni par les sondages – vous paraîtrez à la télé. Et comme disait le bon Dr Goebbels – expert en la matière – « plus c’est gros, plus ça passe ». Tel est le ressort profond de la propagande. A qui profite le crime ? - Mais à celui qui le commet, bien sûr, lorsqu’il s’agit de désinformation.

Le mauvais journaliste qui veut se faire reconnaître par la société a donc intérêt à choquer l’opinion pour émerger. A fortiori celui qui n’est même pas journaliste, ni historien. Meyssan agit tout comme le psychopathe qui joue avec la police. Rappelons que, selon Edgar Pansu, Thierry Meyssan se révèle comme un fils de bourgeois bordelais éduqué chez les Jésuites, étudiant théologien (ailleurs on dirait ‘taliban’), ayant participé au mouvement charismatique. Cela avant un coming-out après mariage et une excommunication pour homosexualité. Certes, chacun mène la vie qu’il veut - mais s’il se met en scène, il doit s’attendre à ce que son image soit analysée jusqu’au bout. On ne peut croire à quelqu’un que s’il apparaît sincère et cohérent. Or, son itinéraire montre une nette tendance à la croyance, à la pensée rigide, à croire que « tout le monde » lui en veut, à privilégier les réseaux occultes et les petits groupes radicaux. En bref un profil-type de paranoïaque… Qu’est-ce qui a poussé le criminel ? – Mais le désir d’être reconnu, d’avoir son « petit quart d’heure de célébrité » dans la lucarne du village global, comme le prédisait McLuhan.

Une opinion, quelle qu’elle soit, trouve toujours des relais dans le public, notamment via ses fantasmes. Le ‘Canard Enchaîné’ du 3 avril 2002 écrivait avec son ironie habituelle : « Futurs auteurs de best-sellers, voici donc la recette imparable : identifiez un événement qui a frappé l’imagination des foules, décortiquez les mensonges officiels (car il y a toujours, évidemment, dans les vérités officielles, des lacunes, des arrangements, des paradoxes, des dissimulations), et remplacez-les par un gros bobard que vous aurez trouvé sur Internet. C’est facile, il n’y a qu’à se baisser ! » Ensuite, il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses. C’est bien le propre de la logique paranoïaque. Et quand on voit une conférence prononcée par Thierry Meyssan le 8 avril 2002 au Centre Zayed, à Abu Dhabi (Émirats Arabes Unis), sous les auspices de la Ligue Arabe, on mesure à quel point les fantasmes anti-israéliens, anti-américains et le ressentiment des pays arabes peuvent être un relais objectif efficace. Tout est bon à la propagande, même le mensonge, s’il paraît « logique ». Quels sont les ressorts dont il a joué pour réussir son crime ? – Mais la structure de la société de l’information elle-même, et la fierté arabe, toutes deux amplifiées par internet !

En savoir plus :

Pour décrypter la désinformation, le site Hoaxbuster existe, notamment pour réfuter la théorie de Thierry Meyssan
Le livre en réponse à celui de Meyssan : Dasquié et Guisnel « L’effroyable mensonge », La Découverte 2002
La presse et Thierry Meyssan
La presse internationale sur le livre de Meyssan
Le site de Prévensectes


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