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La femme sans tête

Par Rob Gordon

LA FEMME SANS TÊTE

Ainsi donc, le vingt-et-unième siècle serait celui du cinéma argentin ou ne serait pas. C'est tout du moins ce qu'on a voulu nous faire croire il y a presque dix ans, avec l'avènement des Lucia Puenzo, Fabian Bielinsky (paix à son âme) et autres Pablo Trapero. Si l'Argentine accouche certes régulièrement de petites merveilles, celle qu'on désignait alors comme son fer de lance semble avoir du mal à assumer ce statut. Lucrecia Martel, car c'est elle qu'il s'agit, avait brillé avec La cienaga et fait douter avec La nina santa. La femme sans tête ne redresse pas franchement la barre : si tous les ingrédients sont réunis pour en faire un film d'auteur racé et exigeant, la sauce ne prend définitivement pas, l'ensemble semblant se recroqueviller sur lui-même en permanence.
Il y avait pourtant matière à livrer une approche sociale singulière, un portrait original de cette fameuse femme sans tête. Sans tête car elle n'existe pas ou plus aux yeux de ceux qui l'entourent, et ne semble plus être reconnue par cette société qui l'ignore. Comme si elle avait peu à peu perdu son identité. C'est aussi difficile à formuler que difficile à filmer pour la réalisatrice, qui cherche des lignes de fuite, des gros plans, des mouvements de caméra destinés à montrer l'effacement de l'héroïne. Or on saisit totalement ses intentions, mais ce qui est montré ne va guère plus loin et manque de profondeur. Pire : à jouer la carte de l'opacité scénaristique, à se prendre pour une héritière d'Antonioni, Martel creuse un fossé entre son film et le spectateur, qui se lasse vite de toute cette prétention affichée.
C'est bien dommage, car certaines scènes montrent ce qu'aurait pu être La femme sans tête si Lucrecia Martel y avait rassemblé tout le talent qu'on lui prête. L'angoisse de Veronica lorsqu'elle heurte quelque chose - ou quelqu'un - au volant de sa voiture est palpable. Tout comme sa perte progressive de repères dans des décors lui étant pourtant familiers. Mais quand Martel parvient à trouver le ton juste, c'est pour mieux nous redonner ensuite un bon coup derrière la tête, un flot de scènes pas vraiment absconses mais juste pas assez intenses pour qu'on ait envie d'y creuser un peu. L'actrice Maria Onetto a beau être merveilleuse, elle ne peut pas éviter ce dérapage artistique d'une cinéaste trop vite érigée en sainte, et à laquelle on ferait mieux de foutre la paix de façon à ce qu'elle retrouve rapidement la pleine mesure de son talent.

4/10


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