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Letters from Iwo Jima : lettres de la fin du monde

Publié le 22 février 2007 par Critikacid
On se souvient encore du premier volet de ce diptyque d'Eastwood, qui soulignait que le drapeau sous lequel était menée la guerre du pacifique était plus constellé de mensonges que d'étoiles.
C'est sur le même rythme, et avec le même grain d'image, plutôt sepia avec des touches de couleurs vives soigneusement limitées, qu'Eastwood aborde le sort des soldats japonais pour qui à Iwo Jima, comme au deuil de l'enfer, la seule maxime qui tienne est "Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate !"
Mais, au delà de la dénonciation de la guerre à laquelle se livre ce nouveau film, le "verso" japonais de cette terrible bataille pour un bout de caillou perdu dans le pacifique fait ressurgir à la mémoire une phrase du "recto" américain . Les GI's affirmaient en effet à un moment que, une fois précipités sur le champ de bataille, ce n'était plus pour la patrie, pour le drapeau, qu'ils se battaient, mais pour leurs amis, leurs camarades de régiment.
Or, c'est précisément cette différence essentielle qu'explore ce second volet : tel n'est pas à l'évidence le cas pour les soldats japonais. 
Ces derniers sont imbibés de la propagande étatique vantant la "mère patrie", le "sol sacré" et bien entendu cet empereur dont on se souvient que, lorsqu'il annonça la reddition du japon, son japonais archaïque l'empêcha d'être compris de ses sujets.
Ceci nous ramène à une réflexion récurrente sur ce blog, au sujet de ce qu'on peut appeler la "fin de l'autorité".
Car les lettres d'Iwo Jima ne filment pas seulement une défaite militaire : elles annoncent la fin d'un monde. Celui dans lequel on tient pour acquis la toute puissance de l'Etat, de l'armée, de ses mensonges, va voler en éclats sous le poids de la défaite. Eastwood multiplie les pistes l'indiquant, et offre une issue: la fraternisation, l'humanisme.
C'est sans doute en forçant le trait qu'il donne les beaux rôles aux deux seuls officiers japonais à avoir quitté leur île et à avoir vécu, même brièvement, aux Etats-Unis. Mais il y a là une intuition très juste : la force de la société de consommation,  qui a pris son essor aux Etats-Unis, l'individualisme qui en découle, tend à ne pas laisser pierre sur pierre des chimères qui guident les hommes à leur perte, laissant ouverte la porte, dit Baudelaire,  à la terrible "indifférence", plus accablante encore.
A cet égard, la seconde guerre mondiale marque le début de la fin d'une époque, celle où les Etats des pays les plus développés pouvaient se faire obéir aveuglement par des millions d'hommes, cette fin qui se concrétisera par exemple lors de la guerre d'Algérie pour la France ou du Vietnam pour les Etats-Unis, et dont une des conséquences est le passage de la conscription à l'armée de métier.
Nous reviendrons, c'est promis, sur les questions liées à "l'autorité", grâce à un ouvrage récent et bien plus sérieux que celui que nous avions relevé dans ces colonnes. Mais au travers de ces visages de soldats japonais voué à la mort, produits d'une société militarisée à outrance, conservant ses traditions médiévales les plus rétrogrades comme autant de précieux trésors, les Letters from Iwo Jima nous présentent l'enfer de la bataille du pacifique comme une clé de compréhension de ce qu'est la modernité. Ce n'est pas le moindre des mérites d'un film, encore plus réussi que le premier, dont les images arrivent directement de la fin d'un monde, du crépuscule des dieux.


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