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De la dérive des continents.

Par Sandy458

De la dérive des continents.
2009 


 

De la dérive des continents.




"Tea in a Meissen pink-rose tea cup", photo de "Miya", wikimedia commons, sous licence
GNU et autre licence.


Une mèche de cheveux blonds cendrés roule sur son front.

Elle la replace d'une main impatiente en un geste un peu trop brusque qui trahit aussi sa peur de ne plus maîtriser la situation.

Elle fronce les sourcils puis elle relâche la tension musculaire qui barre son front.

A quoi bon  risquer de creuser la ride du lion ?

Elle pense qu'il n'aimerait pas constater prématurément une cicatrice temporelle sur la peau de son épouse.

Elle se concentre sur sa tasse de thé, la surface moirée et irisée évoque quelque chose de séduisant et de captivant.

Elle croise l'intensité de l'œil lustré du fond de la tasse, l'échange de regard est à peine tamisé par la présence du liquide ambré.

Elle remue alors son thé avec sa cuillère en métal étamé et y rajoute un nuage de lait.

Le mouvement créé une spirale blanche, une voie lactée miniature dont les bras se délitent en heurtant les parois de la tasse de porcelaine.

L'univers dans une tempête lacto-théinée... sensation troublante de puissance.

 


Dans son champ de vision,  elle le discerne sans réellement le voir.

Il ajuste sa cravate de soie mauve devant le miroir de l'entrée.

Le nœud part légèrement sur la gauche, il n'a jamais été doué pour l'expression tissulaire de sa civilité.

Le reflet  de l'homme apparaît sur le tain, encadré par les photographies de famille disposées sur le mur opposé.

Après un baiser distraitement léger et l'échange d'un « à ce soir »  murmuré du bout des lèvres, il saisit sa mallette et referme la porte sur lui, comme chaque matin.

Il rentrera tard, comme chaque soir.

Il adressera un « ça va ? » en direction de son épouse, question polie n'attendant pas de réponse.

Encore trop plongé dans les affres de son activité de personne influente pour soutenir une conversation, il avalera son dîner tiède sans se rendre compte de ce qu'il ingurgite, captivé par le son sourd de la télévision et les images inconsistantes qui défilent convulsivement.

Après l'anesthésie télévisuelle renforcée par la prise d'une bonne dose de somnifères médiatiques, il se préparera pour une énième nuit semblable à celle d'hier et comparable à celle de demain. Un corps chaud et dépité reposera à quelques centimètres du sien, séparé par une imaginaire limite frontalière.

« Rien à déclarer ? ».


Samedi soir, ils sortiront ensemble pour se rendre à leur divertissement hebdomadaire chez Lucas Carton.

Elle picorera ses mets hors de prix, le nez dans son assiette tandis qu'il fixera intensément le fond de son verre.

Madiran ? Sauvignon ? Eau de Ferrare ?

Peu importe le breuvage puisqu'il n'y aura pas d'ivresse.

Il consultera discrètement sa montre trouvant décidément que  le temps ne passe plus ce soir,  un samedi soir comme les autres dans un restaurant parisien côté au Gault et Millau.

Ils devraient savourer le moment, le lieu prisé et ce repas partagé en tête à tête. Mais ils s'ennuieront invariablement, par dépit, par habitude et par routine.

Par exquise politesse conjugale, probablement.


Elle avale une gorgée de thé tiède et sa gorge se serre à l'évocation mentale de cette question lancinante qui la taraude dès le matin.

Comment occuper la vacuité de la journée malgré ses obligations : sourire, donner le change, sourire encore, décocher un mot délicat et obséquieux à ses interlocuteurs,  sourire botox, sourire figé.

Ecouter, acquiescer comme un robot bien programmé, toujours bon chic- bon genre, bonne présentation exigée pour magnifier Monsieur et sa précieuse situation en toute circonstance : l'occupation  se révèle à temps plein, sans trêve possible.

« Votre mari, vous devez en être fière, avec la place qu'il a !

Est-ce que vous pourriez lui rappeler, vous savez,  pour ma petite histoire ?

- Mais bien sûr, Madame, il se fera un plaisir et un point d'honneur d'appuyer votre dossier... »

Elle songe avec ironie à cette expression banale : « rien de pire que vivre à deux dans une solitude polie et feutrée».

Non, rien de pire.

Mis à part de vivre sans espoir peut-être ?

Plus on amasse de pouvoir, de prestance et de richesses et  plus le coeur se vide.

Ce qu'on perd d'un côté se regagne de l'autre... reste à fixer ce qu'on désire trouver dans l'échange...


La télévision allumée en permanence, pour donner un semblant de vie forcément aseptisée et déformée par le prisme de ce que veut bien faire gober ce média opiacé,  évoque la proche diffusion d'un documentaire sur la dérive des continents.

Cela la fait sourire.

La dérive des continents, la dérive des sentiments et des corps qui s'éloignent inexorablement dans la plus grande indifférence jusqu'à laisser place à la chute sans obstacle dans les profondeurs d'une fosse océanique, cette dérive engloutit tous les rêves et jusqu'à l'existence même.


Un faux mouvement provoque un léger bruit de heurt.
La tasse git, renversée sur la jolie nappe empesée.
La cuillère finement ciselée a roulé jusqu'au bord de la table.
Elle repose en équilibre, la tête dans le vide.


Le thé lacté se répand en suivant le cours d'une longue veine fictive et s'écoule, goutte à goutte,  sur le parquet.

Le son de l'impact sur le sol se révèle au ralenti et emplit toute la pièce. Il égrène le temps qui passe plus sûrement que la lourde horloge franc-comtoise, présent encombrant de la belle-famille.

Mais elle, elle a déjà franchi la porte d'entrée, outrageusement légère,  car elle se rêve, virevoltant à l'extérieur comme une ballerine évanescente et libre.


Dans la cuisine, le gaz siffle et emplit l'espace. Il faudra encore quelques longues minutes avant qu'une étincelle purificatrice provienne de l'arrière du réfrigérateur.


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