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Le dernier recours n'est pas une fuite

Publié le 23 septembre 2007 par Psychanalyse Suicide

Osip (Emilevich) Mandelstam (1891-1938) est considéré comme l’un des grands poètes et essayiste russes du 20ème siècle. Ses travaux n’ont pas été publiés pendant l’ère de Staline (1929-1953). Né d’une famille juive à Varsovie, il grandit dans les rues de St Petersburg, il fut l’un des premiers membres de l’école Acméiste. Il est favorable à la révolution de février 1917, mais il était hostile à celle d’octobre 1917. En 1922, il se marie à Madejda. En 1934, il est arrêté une première fois à la suite d’un pamphlet sur Staline : « Et chaque massacre est un festin, pour sa large poitrine ». Il est exilé à Cherdyn. Après sa tentative de suicide, sa peine est permutée en exil à Voronezh jusque 1937.

Sa femme le soutient sans cesse. Le rôle de Nadejda auprès de Mandelstam :

« Accompagner le ressuscité et être la première

Accueillir la mort est leur vocation.

Et leur demander des caresses est criminel. »

Il est à nouveau arrêté en mai 1938 et condamné à cinq ans dans un camp de travail pour des « activités contre-révolutionnaires ».

« Nous vivons sans sentir le pays sous nos pieds

A dix coudées, notre discours ne fait aucun bruit

Et quand il y a la volonté d’ouvrir à moitié nos bouches

L’habitant du rocher du Kremlin barre la route ».

Voilà ce que dit Nadejda de lui :

« Dans sa folie, Mandelstam espérait « devancer la mort », fuir, s’échapper et mourir, mais non de la main des fusilleurs. Il est étrange que nous tous, fous et gens normaux, ayons toujours gardé cet espoir : le suicide est la ressource que nous tenons en réserve, et nous pensons qu’il n’est jamais trop tard pour y avoir recours. Et pourtant, que de gens fermement décidés à ne pas tomber vivants entre les mains de la police secrète ont été pris à l’improviste au dernier moment…

« La pensée de ce dernier recours m’a rassurée et consolée toute ma vie durant, et j’ai proposé plus d’une fois à Mandelstam – à différentes périodes insupportables de notre existence – de nous suicider ensemble. Cette proposition s’est toujours heurtée à un refus catégorique de sa part. (…)

« L’idée du suicide lui vint à l’esprit pour la première fois lorsqu’il était malade, au cours du voyage vers Tcherdyn, comme un moyen d’échapper à l’exécution qui lui paraissait inévitable (…) A partir de ce moment, notre vie fit que ce sujet revint plus d’une fois sur le tapis, mais Mandelstam répétait : « attends…. Pas encore… On va voir…. » (…) S’il s’était décidé en ce temps-là, cela lui aurait évité sa deuxième arrestation et son voyage interminable en wagon à bestiaux jusqu’à Vladivostok, jusqu’au camp de l’horreur et de la mort, et à moi de lui survivre [1]».

Mandelstam fait une place à la possibilité du suicide, une place laissée vide qui, à l’avenir, pourrait être actée. Une place négative, qui le ferait se « soustraire » à ses fusilleurs. Un dernier « recours ». Mais, le problème, c’est que cette place doit rester vide. Mandelstam n’y a justement pas recours à deux reprises quand il pourrait ainsi échapper aux arrestations et s’éviter l’insupportable qu’il sait s’avancer vers lui.

On voit aussi que l’acte suicidaire est pensé séparément de sa parole (à effet politique), il en est totalement disjoint. Ce qui vient à l’opposé de la thèse d’Arendt. Le suicide recours est antagoniste à l’acte fondateur pour reprendre l’expression d’Arendt. De plus, la répétition mortelle, le fait de toujours continuer à écrire des pamphlets, est du côté de l’acte, ce qui inverse totalement la théorie d’Arendt. Pour Mandelstam, cette répétition mortelle fonde et crée son destin tragique. Le recours au suicide, simple possibilité sans cesse reportée, est ce qui barre l’acte créateur.

Baechler a tenté de caractériser les types de suicide en formulant leurs principales significations. Ainsi, il regroupe plusieurs exemples de suicide, les compare et tente de les unir sous des catégories dans des classes de suicide. Ces classes sont les signifiants maitres qui qualifient l’ensemble des éléments qui pourraient s’y ranger. La méthode est efficace dans la mesure où Baechler arrive à en tirer des remarques assez pertinentes sur le pronostic du suicide et surtout à bien différencier tentative de suicide et suicide lui-même.

Parmi ceux-ci se trouve le suicide « escapiste » : la volonté de mourir pour échapper à une situation globalement insupportable. Classe dans laquelle il regroupe le suicide escapiste lui-même, le deuil et l’expiation d’une faute. Et Baechler cite Nadejda Mandelstam.

On voit aussitôt le problème de cette méthode : le suicide escapiste est à la fois le mécanisme logique de l’ensemble d’une classe et le cas particulier de l’un de ses éléments. Ce qui est source de confusion. Le deuil serait ainsi une volonté d’échapper à la douleur de la perte, mais en même, le deuil ne serait pas cette volonté d’y échapper. Il faudrait alors supposer autre chose que cette volonté d’y échapper dans le deuil.

Pour le dire autrement, Mandelstam veut fuir et échapper à ses fusilleurs, mais ses actes étant distincts et antagonistes de la volonté de fuir, il se laisse arrêter à deux reprises. Quand Mandelstam passe à l’acte, il affronte ce qui l’insupporte, contredisant Baechler.

Dans le camp de passage en 1938, Mandelstam était déjà si faible qu'il ne pouvait pas se tenir debout. Il est mort dans l'archipel de Goulag dans la rechka de Vtoraia, près de Vladivostok, le 27 décembre 1938. Son corps est jeté dans une fosse commune.


[1] - Mandelstam N., Contre tout pouvoir, Paris, Gallimard, 1972, p. 54-55, cité par Baechler J. Les suicides, Calmann-Levy, Paris, 1975, p. 134


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