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La Pythie vient en mangeant

Publié le 23 septembre 2007 par Vincent

934e9a368bcb2921e7d62d82f9327d55.jpgDe Plutarque, on trouve facilement en poche ou en grand format Les Vies parallèles- livre dont la grande originalité est de mettre en parallèle une vie illustre grecque avec une romaine. Ainsi, Alexandre le grand est-il associé à César ou Démosthène avec Cicéron. Le procédé est original et donne à penser: César est-il un Alexandre le grand romain ? Jusqu'où peut-on pousser l'analogie ? Y a-t-il une chute entre le monde grec et le monde romain ?

 En ce qui concerne les autres textes que l'on a regroupé dans les Moralia (traduit par Amyot dans un français savoureux mais pas toujours forcément accessible au lecteur contemporain d'aujourd'hui), on trouve une foule de textes intéressants (seuls quelques uns sont disponibles en poche, il n'y a que l'édition Budé qui les regroupe tous en bilingue, seul hic, leurs prix et leurs austérités les destinent surtout au monde universitaire et encore plus précisément au monde universitaire helléniste - autant dire une élite). Parmi ces textes, citons en vrac Isis et Osiris, Le démon de Socrate, Il ne faut pas s'endetter, De la malignité d'Hérodote, Les Propos de table, Sur le visage qui est dans la lune ... Le terme générique de Moralia reflète mal l'énorme diversité de ces textes qui s'intéressent autant à l'âme des animaux, l'amour entre hommes ou le bien-fondé du précepte Pour vivre heureux, vivons caché.

Les éditions de poche GF nous ont fait un sacré cadeau de rentrée en 2006: pour un peu moins d'une douzaine d'euros , on a une très sérieuse édition des trois textes de Plutarque sur la Pythie: L'E de Delphes, Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers et La Disparition des oracles. L'ensemble est regroupé sous le nom de Dialogues pythiques. Ce qui fait peur de prime abord, c'est que dans ce poche de 494 pages, les 2/3 sont consacré aux notes. il y a plus d'apparat critique que de texte ! En même temps, il faut avouer que ces textes nécessitent de restituer toutes les allusions auxquelles Plutarque n'hésite pas à recourir. Nous sommes à une époque où l'on croise des stoïciens, des épicuriens, des platoniciens. Le monde grec s'est ouvert à diverses influences orientales. Cela fait tout un arrière-plan complexe à restituer - même en se limitant à l'arrière-plan strictement grec: Plutarque combat et les épicuriens (qui considèrent que les dieux existent mais ne soucient pas de nous) et les stoïciens (qui ont une autre conception du divin à laquelle s'attaque aussi Plutarque)

Plutarque était prêtre à Delphes ! On ne peut rêver meilleure source pour l'oracle de Delphes. Plutarque est également platonicien (aujourd'hui, on dirait néoplatonicien mais cette catégorie moderne n'avait pas de sens à l'époque) et adopte une forme dialoguée trompeuse car en apparence bavarde (un bavardage de qualité ceci dit !) qui semble perdre régulièrement de vue son objectif dans des digressions un peu hasardeuses.  En fait, il faut se rappeler les caractéristiques du dialogue platonicien aporétique (ces dialogues où en apparence, la question de départ ne reçoit pas de réponse) où chaque détour a un sens et guide le lecteur vers une autre réponse que celle qui est absente ou apparente.

Le dialogue Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en versest un modèle de ce point de vue; après une discussion technique (et en apparence sans intérêt) sur la patine des statues du sanctuaire, le dialogue s'oriente sur la piètre qualité des vers pythiques (comparé à Homère et Hésiode) et sur la question de savoir s'ils viennent du dieu (celui-ci ne semblant plus se donner la peine de délivrer ses oracles en vers mais en prose - signe de la décadence ?).  Le lecteur attentif se rendra vite compte que le titre du dialogue est trompeur car les anciennes pythies rendaient elles aussi des oracles en prose. Donc l'alternance de la forme prosaïque ou versifiée n'est pas une question d'époque. Plutarque nous expliquera qu'il se produit un mélange entre le médium (la pythie) et le souffle (pneuma) divin qui peut produire un mélange "sauvage" d'où une qualité moindre de l'oracle. On comprend rétrospectivement que le début du dialogue sur la patine des statues étaient déjà une allusion cachée au souffle qui vient altérer le monde sensible.

La Pythie était une vierge que l'on pouvait changer. C'est l'invention du CDD ! Quant à l'oracle delphique, il est aussi en CDD comme nous le racontera le troisième dialogue La Disparition des oracles avec le célèbre épisode de la mort du grand Pan (terme qui en grec signifie "tout"). Dernier oracle attribué à l'oracle de Delphes:

Dites au Roi, à terre est tombée la Cour historiée.

Phoïbos n'a plus de cabane, plus de laurier divinatoire,

plus de source parlante, s'est éteinte même l'eau parleuse.

Si l'on connaît souvent Platon ou Aristote, on a tendance à méconnaître Plutarque comme un auteur philosophique de qualité. Par ignorance de la culture grecque hellénistique, on le réduit à un aimable causeur. Ces dialogues, j'espère, montreront le contraire et un grand merci à GF pour cette édition en poche (un souhait: continuez !). Une petite critique - ceci dit - pourquoi ne pas avoir fait un petit dossier récapitulatif des oracles de la Pythie ?  Cela n'aurait pas été inutile et cela aurait permis de nous faire une idée de la qualité littéraire (ou non) des oracles delphiques.

Le nom de Plutarque était connu des arabes qui avaient une traduction de ses Opinions des philosophes - recueil doxographique qui en fait n'est pas de Plutarque mais d'un auteur inconnu (d'où l'appellation de Pseudo-Plutarque) s'inspirant du doxographe Aétius. Je n'ai pas eu la chance de mettre la main sur le texte arabe mais dès que ce sera le cas, je vous en parlerais.


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