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"Twin Peaks" Saison 1

Par Jb
4de3203e1cd5b905f87170eab9499a5d.jpg Note : 10/10
C’est intéressant de revoir Twin Peaks après de si nombreuses années, surtout qu’à l’époque j’étais très jeune et que pas mal d’éléments m’avaient échappé.
Parfois, en visionnant certaines séries "de son enfance", on est déçus de constater que ça a beaucoup vieilli, que c’est limite ringard. Rien de tel avec Twin Peaks. Sans doute pour une double raison : d’une part, la qualité du scénario, des acteurs et de la mise en scène, bien évidemment ; mais, plus profondément encore, sans doute que l’ambiance "rétro" que Frost et Lynch ont voulu donner à leur série, permet finalement de camper l’intrigue dans un cadre d’emblée suranné, mais qui devient pour le coup presque intemporel. Les modes eighties sont ainsi presque complètement éclipsées au profit d’une esthétique moins périssable, c’est autant de kitsch en moins et de plaisir en plus pour le spectateur de 2007.
Connaissant toute la filmographie de Lynch qui a suivi, on est par ailleurs frappé de constater à quel point ce que j’appellerais le "folklore lynchien" est tout entier présent dans la série. Il y a d’abord le jeu sur les héroïnes blondes et brunes, effet qui culmine lorsque la cousine de Laura Palmer, qui lui ressemble trait pour trait mais qui est brune, va se teindre en blonde pour jouer la réincarnation de Laura auprès du Dr Jacoby. Cet élément n’est pas sans rappeler le personnage double de Patricia Arquette dans Lost Highway.
Il y a également la fascination pour les bad boys qui peuplent la bourgade, certains de pacotille, d’autres réellement dangereux, qui conduisent de préférence des décapotables, des motos voire des camions. A leur apparition, des musiques un peu rockabilly qui renvoient à tout un imaginaire puisant autant dans Happy Days et la figure mythique de Fonzie que dans le cliché hollywoodien de James Dean, et que Lynch réutilisera à de si nombreuses reprises.
N’oublions pas non plus le goût prononcé pour les situations cocasses et même limite absurdes, qui tranchent complètement avec l’ambiance un peu glauque et malsaine de l’ensemble de la série. Les scènes 100% déjantées (Horne qui bouffe son sandwich au brie avec son frère qui rentre de Paris, Cooper qui déplie sa carte du Tibet et se lance dans un cours ex cathedra sur le pouvoir de l’intuition, le nain qui danse dans la chambre rouge durant le rêve du même Cooper, Leland Palmer qui chiale en dansant durant la soirée avec les Islandais et qui initie bien malgré lui une sorte de chorégraphie, etc. etc.) sont ainsi autant de morceaux de bravoure qui pourraient faire tomber à plat tout l’épisode mais qui réussissent au contraire, par un équilibre aussi subtil que précaire, à lui donner un relief inédit et, surtout, à rester gravées dans l’esprit du spectateur.
Dans tout cela, ce que l’on retrouve in fine, c’est l’amour de Lynch pour le cliché passé au filtre de l’ironie, de l’onirisme, de la psychanalyse et de la poésie. Ce n’est pas pour rien que Twin Peaks est une sorte de croisement hybride et décalé entre la série policière et le soap opera : il s’agit effectivement des deux types de séries les plus populaires et les plus communs aux Etats-Unis, c’est donc un défi stimulant que de les attaquer et les subvertir de l’intérieur.
On a beaucoup dit que Twin Peaks avait révolutionné le genre, qu’aucune des séries actuelles n’existerait sans elle, etc. C’est sans doute vrai, mais je me suis demandé s’il y avait actuellement une seule série capable de rivaliser avec Twin Peaks d’un point de vue conceptuel. Peut-être qu’en son temps, X-Files s’est un peu approché de l’intensité de Twin Peaks, à la différence majeure que de très nombreux épisodes étaient "gratuits" et, en ce sens, rompaient l’aspect continu et dense de l’intrigue. Par ailleurs, la longueur de la série a de mon point de vue fini par lasser et faire sombrer le projet.
Bref pour en revenir à aujourd’hui, malgré les limites et les défauts que je lui trouve, je pense que la seule série que l’on puisse comparer à Twin Peaks par l’ambition de son propos est Lost. Il s’agit sans doute de l’unique série aux résonances métaphysiques. Toute l’intrigue est d’ailleurs conçue comme une machine philosophique, et l’autre point commun réside dans la multiplicité des personnages qui forment, chacun, une histoire à part entière même si tous sont évidemment reliés. Au chapitre des ressemblances toujours, l’idée du lieu. Twin Peaks, comme l’île, sont des endroits à part, isolés du monde normal, aux règles si proches et en même temps si différentes. Chaque protagoniste est, de ce point de vue, comme victime d’un enchantement, d’un sortilège. Lost va peut-être même plus loin, par son titre même, qui évoque "les disparus" naufragés mais également, en abyme, les spectateurs eux-mêmes qui sont aussi largués que les héros et doivent faire avec eux l’effort intellectuel pour comprendre où ils sont et ce qu’ils font là.
C’est d’ailleurs ici que réside, à mon avis, la différence majeure entre les deux séries. Lost est une enquête, mais petit à petit les pièces du puzzle se mettent en place et permettent à la narration de progresser, le spectateur est placé dans une logique addictive qui lui donne envie de savoir ce qui va suivre, de tout recomposer, pour avoir enfin une vision d’ensemble et embrasser enfin d’un coup d’œil l’ensemble de la trame. C’est une mécanique intellectuelle dont on espère enfin trouver la clé.
Dans Twin Peaks, l’enquête n’est qu’une façade, presque une coquille vide. Le spectateur finit par ne plus réellement se préoccuper de savoir qui a tué Laura Palmer, tous ces éléments policiers deviennent presque secondaires, happés que nous sommes tous par l’atmosphère brumeuse et vaporeuse des lieux et des gens. Nous avons presque l’impression que l’intrigue se suspend, se fige, que le monde de Twin Peaks ne trouvera aucune résolution et qu’il continuera éternellement à s’étirer, sans autre justification que lui-même.
Ces remarques me semblent corroborées par le fait suivant : Lynch, cela a souvent été dit, est quelqu’un qui est d’abord préoccupé par une image, et pas par l’intrigue. Celle-ci ne vient qu’après, comme en supplément, ce qui prime c’est d’abord la vision d’une scène (sans doute a-t-il atteint les limites de ce dispositif dans INLAND EMPIRE).
Le corollaire de cette situation, c’est qu’à l’intérieur de ses films, certaines scènes peuvent être complètement déconnectées, précisément sans autre justification qu’elles-mêmes. Et si Twin Peaks n’était qu’une image, certes extrêmement complexe et sophistiquée, qui après tout ne se déroule pas linéairement mais tourne à vide sur elle-même ? Un cercle au fond, qui renvoie au mythe.

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