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"J'ai tué ma mère" : le négatif des 400 coups

Par Vierasouto


J'ai enfin vu "J'ai tué ma mère" (et il faut se hâter d'aller le voir car le nombre de salles le projetant a fortement diminué à Paris) le film qui a séduit Cannes où, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, il a remporté trois prix. Je pensais être déçue après tant d'éloges, pas du tout, le réalisateur de 19 ans est un surdoué qui a bien ingéré sa culture cinéma et en saupoudre son film, un peu, pas trop, car surtout il a beaucoup d'idées personnelles.

"Tout le monde n'a pas la chance de naître orphelin" (Jules Renard), c'est un peu l'état d'esprit survolté, révolté, du personnage principal :  H déteste sa mère, ou plutôt il ne la supporte pas, sa façon de manger, de s'habiller, de regarder la télé au lieu de lui parler, tout échange dégénère aussitôt en conflit, le ton monte, au final, chacun hurle et parle en même temps que l'autre. En parallèle, H se filme avec une petite caméra dans la salle de bains, une sorte de journal filmé auquel on revient où il parle comme on le ferait à une séance de psychothérapie, essayant de mettre les choses en perspective. Loin d'être une victime, la mère, femme immature, désarmante, qui peine à avoir un comportement maternel, rend coup pour coup et répond souvent du tac au tac comme s'ils avaient le même âge. La seule solution pour se comporter en mère responsable sera de faire appel au père absent pour décider ensemble d'envoyer H en pension, une démarche impardonnable...
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photo Rezo films

Sur place, H vit une relation amoureuse avec Antonin, un ado de son âge, sa mère l'apprend, dépitée, par la mère du copain en allant faire une séance d'UV. En pension, H se laisse séduire un ado qui ressemble à Antonin comme deux gouttes d'eau. Beaucoup de pudeur pour aborder le thème de l'homosexualité (belle scène quand les deux copains peignent un mur à la manière de Pollock), encore davantage pour montrer le tabassage d'H par des types de la pension, un coup de cartable dans la bibliothèque montre furtivement que ça va dégénérer, plus tard, la scène de violence homophobe est filmée dans la pénombre, on n'y reviendra pas ou à peine, un pansement, une allusion. Et pas moins de pudeur pour parler de l'amour que se portent le couple mère-fils. On s'attend à un règlement de compte fils-mère comme le promet le titre du film, et on a une histoire d'amour conflictuelle, fusionnelle, passionnée où les hurlements et les vacheries ont remplacé les mots doux et les caresses. Pourtant, une femme trouve grâce aux yeux d'Hubert,  Julie Clutier, un professeur du collège qui transgresse le règlement en l'accueillant chez elle,  jolie, douce, compréhensive, le contraire de sa mère, c'est un peu la femme qu'Hubert aurait pu aimer s'il avait aimé les femmes.

photo Rezo films
On craint le maniérisme à tort, car le réalisateur stoppe toujours à temps, l'important, c'est la dose (vieil adage d'apothicaire...) Clin d'oeil à Truffaut, en répondant à un prof, l'ado invente que sa mère est morte ("Les 400 coups"), à Gus Van Sant avec le tropisme pour les personnages filmés de dos au ralenti, effets répétitifs, usage presque systématique d'une succession de gros plans pour présenter le décor d'une pièce, scènes récurrentes de tête à tête  avec champ contrechamp et cadrage du couple mère-fils "coupé en deux" (le fils assis à droite dans l'angle gauche de l'écran, la mère assise à gauche dans l'angle droit), scènes fantasmées, alternance couleur et noir et blanc (pour la partie journal filmé), etc... Au passage, le film est un peu ce que Truffaut a fait en filigrane dans "Les 400 coups",  davantage dans "L'Homme qui aimait les femmes" : la description d'une mère qui ne le supportait pas, lui, et l'obligeait à rester lire assis sur une chaise (la situation apparement inverse, l'enfant fasciné par  une mère indifférente).
Que ce soit le fils, interprété par le réalisateur, où la mère, par Anne Dorval, les acteurs sont naturels et magnifiques, on est immergé dans cettte relation et ces conversations prise de tête comme si on dînait avec eux à la même table. Xavier Dolan déborde de dons et d'audace contrôlée, très contrôlée même... son film est très écrit, très précis, aucune impro ni fantaisie ni caméra filmant par ci par là genre premier film amateur mais un scénario, fut-il autobiographique, et des vraies scènes où tout est nickel, le cadrage, la séquence des événéments, la musique ou pas, la lumière, aucun détail laissé au hasard, c'est assez bluffant quand on sous le nez le réalisateur sur l'écran qui doit avoir à l'époque du tournage 17/18 ans. Trop doué, ce jeune prodige canadien du cinéma faisant le plus que le maximum avec moins que le minimum de moyens, à suivre de très près.

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