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La problématique des sociétés militaires privées de nouveau soulevée

Publié le 25 août 2009 par Theatrum Belli

Dans la longue série des scandales relatifs à l'administration Bush et révélés au fur et à mesure, ajoutons un nouvel élément. Le New York Times a révélé que la CIA a passé, à partir de 2004, des contrats avec certains mercenaires de la société Blackwater afin de localiser et d'assassiner des chefs de file d'Al Qaïda. Le coût de l'opération pour le département d'Etat américain est évalué à plusieurs millions de dollars. En juin 2009, Leon Panetta, directeur de la CIA, a expliqué au Congrès que l'agence de renseignement avait planifié de tuer des leaders d'Al Qaïda à l'aide de certains de ces mercenaires. Or, depuis 1976 et les assassinats fomentés contre le leader cubain Fidel Castro, il est strictement interdit à la CIA de commanditer de tels actes.

tb_blackwater_300x450.jpgSelon le New York Times toujours, Dick Cheney, l'ancien vice-président américain, avait autorisé, en 2002, les agents de la CIA à tuer les leaders d'Al Qaïda sans en informer le Congrès.

Le journal affirme qu'aucun assassinat n'a été réalisé et que le programme Blackwater a été abandonné par l'administration Bush.

Rebaptisée «Xe Services», cette compagnie était chargée de la protection des responsables américains présents en Irak.

Les autorités irakiennes ont obtenu son retrait le 7 mai 2009. En septembre 2007, cinq des membres de Blackwater avaient pris part à une fusillade en plein cœur de Baghdad faisant 17 victimes, toutes des civils irakiens non armés. Depuis, c'est la société Triple Canony qui a bénéficié du contrat de 977 millions de dollars.


La bataille entre l'exécutif et le législatif

Cette affaire suscite une polémique pour plusieurs raisons. En premier lieu, elle révèle que le Congrès a été totalement marginalisé et que des actions qui nécessitent son autorisation ont été prises en toute illégalité. En 2002, George Bush avait ainsi déclaré que la CIA aurait le droit de «tuer des membres d'Al Qaïda», même si elle n'est pas mandatée par le pouvoir parlementaire pour cela. Prenant connaissance de ces pratiques, Leon E. Panetta a demandé en juin la tenue d'une séance parlementaire pour faire la lumière sur ce «partenariat public-privé», dont le Sénat n'a eu vent. Panetta a vivement condamné la pratique de son prédécesseur, jugeant qu'il est impossible de savoir si ces mercenaires étaient engagés pour liquider les membres d'Al Qaïda ou plus simplement aider à la formation des GI. Deuxièmement, rien n'a été dit sur les termes légaux de l'accord. Selon les sources officielles, aucun contrat n'a été signé entre la CIA et Blackwater. Seuls certains responsables du groupe, comme son fondateur Erik D. Prince, auraient participé au programme. Troisième motif de critique, si Blackwater a été engagée pour éliminer des terroristes, aucun bilan de son action n'a été diffusé. Or, les gages de ces tueurs d'un genre nouveau ont été payés avec les deniers publics.

Pour dégager l'agence de cette interdiction, l'administration Bush avait pris le parti de considérer que tuer des membres d'une organisation qui avait attaqué les Etats-Unis comme Al Qaïda était assimilable à tuer des soldats ennemis sur le champ de bataille. D'anciens responsables des services de renseignement avaient, toutefois, noté qu'employer des sociétés militaires privées (SMP) pour participer à la traque des membres d'Al Qaïda risquait de poser de réels problèmes de légalité et de relations diplomatiques. La sénatrice démocrate de Californie chargée de la Commission sur le renseignement au Sénat, Dianne Feinstein, signalait par ailleurs qu'«il est trop facile d'externaliser par contrat des tâches dont vous ne voulez pas accepter de prendre la responsabilité.» Elle a également estimé que l'agence avait contrevenu à la loi en n'avisant pas le Congrès de l'existence de ce programme immédiatement.

Par ailleurs, de telles missions, incombent directement à la CIA, d'après elle. Porter Goss, un ancien parlementaire, était à la tête de l'agence de renseignement quand plusieurs contrats informels ont été conclus, d'après un ancien responsable de la CIA.  Il est attendu que le procureur général Eric Holder nomme un procureur pour enquêter sur les pratiques d'interrogatoires de la CIA. L'agence est accusée d'avoir pratiqué le «waterboarding», des interrogatoires par simulation de noyade, qualifiés de «torture» par Barack Obama. Ainsi que le souligne Jeremy Scahill, le plus gros problème avec ce type de compagnies est qu'elles ne rendent de compte à personne, que les contrats sont classés secret défense, et ses opérations sur le terrain se déroulent dans une discrétion absolue. Cofer Black et Joseph Schmitz rappellent dans un long article que les sénateurs (démocrates) Byron Dorgan, Patrick Leahy et John Kerry ont introduit une législation contre les «profiteurs de guerre» visant à empêcher les contrats hors adjudication et le copinage, avec des sanctions allant jusqu'à 20 ans de prison et des amendes  jusqu'à 1 million de dollars.

Ainsi a-t-on introduit une loi étendant la loi sur la juridiction militaire extraterritoriale de 2000 (MEJA) à tous les sous-traitants en zones de guerre et pas seulement ceux travaillant pour ou aux côtés des forces armées. Les auteurs mettent en doute l'efficacité de cette loi, en posant plusieurs questions : les procureurs américains ont déjà des ressources limitées dans leurs propres districts, comment pourraient-ils mener des enquêtes en Irak ? Qui va protéger les enquêteurs et les procureurs ? Comment vont-ils faire pour interroger les victimes irakiennes ? Comment pourraient-ils superviser 100 000 hommes dispersés dans une dangereuse zone de guerre ?

Privatisation de l'action militaire

On estime que le poids des sociétés de sécurité privée dans l'économie mondiale s'élève à 100 milliards de dollars. En février 2006, le Pentagone reconnaît symboliquement l'importance des mercenaires en incluant Blackwater dans les «Forces Totales» de l'armée américaine. Cofer Black fait suivre l'événement de plusieurs déclarations assimilant les Blackwater aux «chevaliers de la Table ronde», engagés pour la défense de leur propre conception de la chrétienté.

Parmi les cas intéressants de sociétés militaires privées, citons les mercenaires sud-africains. James Scahill rappelle qu'après les scandales relatifs à Executive Outcomes et Sandline, l'Afrique du Sud a fait passer deux lois interdisant l'activité mercenaire, dont la dernière date de 2006. Mais manifestement, la loi ne fut pas appliquée puisqu'en 2004, une tentative de coup d'Etat ratée en Guinée équatoriale impliquait une soixantaine de mercenaires sud-africains conduits par Simon Mann, ancien des forces spéciales britanniques et associé de Tim Spicer à Sandline. Selon Scahill, 2 000 mercenaires sud-africains se trouvent en Irak.

En 2003, on estime que pas moins de 20.000 paramilitaires sur 150.000 soldats de la coalition ont été déployés en Irak. Ils ont été employés, entre autres, par Kellogg Brown & Root ou DynCorp. En 2006, le Pentagone reconnaît l'existence de 100.000 membres de sociétés militaires privées en Irak. Soit le quadruple de toutes les estimations précédentes. Les sociétés militaires privées s'intéressent aussi aux renseignements. Blackwater, par exemple, a créé Total Intelligence Solutions.

Washington dépense déjà 42 milliards de dollars pour l'embauche d'agents privés ; 70% du budget de défense américain va au secteur privé. James Scahill écrit que Total Intelligence Solutions est dirigée par des anciens de la CIA, à l'image de Black, qui mettent à profit leurs anciennes relations dans le cadre de leurs activités gouvernementales pour obtenir des renseignements et des contrats (Jordanie, par exemple).

L'ascension phénoménale de Blackwater

La médiatisation de Blackwater est liée à la mort de 4 de ses membres à Falloujah en 2004, et surtout au massacre de la place Nisour en 2007 à Baghdad.

En revanche, celle qui s'appelle aujourd'hui Xe Services, a été fondée en 1996 par Erik Prince, un millionnaire chrétien conservateur. Il est issu d'une famille aisée du Michigan, dont les donations ont aidé à l'ascension de la droite religieuse et à la révolution républicaine de 1994. À l'origine, la société fonctionnait essentiellement sur la fortune et les biens privés de Prince, notamment un terrain de 2 500 hectares en Caroline du Nord. Son objectif était d'anticiper «la demande gouvernementale en termes d'outsourcing (sous-traitance et externalisation) des armes à feu et de la formation à la sécurité». Dans les années qui ont suivi, Prince, sa famille et leurs alliés politiques ont participé au financement des campagnes des Républicains, au Congrès et à la Maison-Blanche.

Cependant, les premiers contrats de Blackwater sont venus de l'administration démocrate de Clinton, favorable à la privatisation de la guerre. Mais il est vrai que le déclenchement de la guerre contre le terrorisme a été un tournant stratégique pour la société. A la suite des attentats du 11 septembre, la société a été amenée à jouer un rôle central, gagnant près d'un milliard de dollars dans des contrats non secrets, dont beaucoup étaient des arrangements hors adjudication. En une décennie, Prince a étendu le QG de Moyock, en en faisant la plus grande base militaire privée du monde. Blackwater a actuellement des effectifs de 2.300 personnes déployées dans neuf pays, avec 20.000 autres contractuels à disposition. Elle possède également une flotte de plus de 20 engins aériens, dont des hélicoptères de combat et une division de renseignements privés. Elle produit des dirigeables de surveillance et des installations de tir à la cible, lit-on sur le site mondialisation.ca.

Au niveau international, le plus gros contrat de Blackwater est avec le département d'État et concerne la sécurité des diplomates et des installations américaines en Irak. Ce contrat   d'un montant de 21 millions de dollars a commencé en 2003 pour protéger le proconsul d'Irak Blackwater a fourni des gardes du corps aux deux ambassadeurs américains successifs, John Negroponte et Zalmay Khalilzad, ainsi qu'à d'autres diplomates et officiers. Selon les données fournies par le gouvernement, depuis juin 2004, Blackwater a reçu des contrats pour 750 millions de dollars rien que du département d'État.

La compagnie a postulé pour déclencher un contrat pour le Darfour comme force privée de maintien de la paix. Coïncidence ou non, le président Bush avait levé certaines sanctions contre le Sud-Soudan chrétien, ouvrant la voie à une mission de formation de Blackwater là-bas. En mars 2006, le souverain jordanien a fait appel à Blackwater pour former ses propres troupes d'élite. Benazir Bhutto, avant d'être assassinée en décembre 2007 au cours de la campagne présidentielle pakistanaise, aurait sollicité les services de Blackwater pour sa protection. Et ce n'est pas tout. En septembre 2007, Blackwater annonce qu'elle s'engage dans la lutte anti-drogue en Amérique latine et à la frontière mexicaine, marchant ainsi sur les plates-bandes d'un de ses principaux concurrents, DynCorp. Le projet mexicain est abandonné début 2008 après la résistance des habitants de la petite ville où la société devait s'implanter.

J. Scahill établit le lien entre Blackwater et d'autres sociétés militaires à travers la montée en puissance de l'Association internationale des opérations de paix. Cet organisme vise à fournir un blanc-seing aux opérations des mercenaires à travers le monde en édictant une sorte de code de conduite.

Un code encombrant puisque Blackwater s'est retirée de l'organisation après la fusillade de la place Nisour, pour avoir, semble-t-il, plus de marge de manœuvre.

La sécurité intérieure aussi

Au niveau interne, en 2005, l'administration Bush fait appel à la compagnie pour maintenir l'ordre à La Nouvelle-Orléans, ravagée par le cyclone Katrina. Elle y déploie ses forces pour 950 dollars par homme par jour, ce qui fait au total 240.000 dollars par jour. Blackwater est rejointe par Instinctive Shooting International, une composée de vétérans des forces militaires israéliennes, qui expédie tout un contingent dans la ville. Au final, l'Agence fédérale pour les situations d'urgence reçoit moins de fonds que ceux destinés aux forces de sécurité. L'implication des Blackwater dans la catastrophe est violemment critiquée dans le pays.

Depuis Katrina, elle a mené une politique agressive de contrats domestiques. Blackwater fait du marketing pour ses produits et services auprès du département de la Sécurité intérieure et ses représentants ont rencontré le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger. La société a déposé des demandes de licences pour opérer dans tous les États côtiers des Etats-Unis. La compagnie s'intéresse à un autre projet, celui de la militarisation de la frontière avec le Mexique.

En avril 2005, le projet de corps de défense civil (Minutemen, en référence aux miliciens de la guerre d'Indépendance) est réactualisé. Parmi les soutiens du projet, Duncan Hunter, parlementaire proche de Blackwater. Cette dernière est aussi en train d'étendre sa présence physique à l'intérieur des frontières américaines, ouvrant des installations en Illinois et en Californie.

Un autre exemple mérite d'être cité. Il s'agit de la société militaire privée, DynCorp. Basée à Church Falls en Virginie, DynCorp (dont l'ancien patron de la CIA James Woolsey fut actionnaire) emploie 26.000 personnes dans des dizaines de pays. Racheté par un fonds d'investissement coté à la Bourse, Dyncorp est, affirme Karel Vereycken, un véritable Etat dans l'Etat. La société se vante de ses performances en informatique qui lui ont valu les contrats de gestion des données comptables de plus de trente agences et ministères de l'Etat américain, y compris le FBI, le département d'Etat, le département de la Justice, le département de la Défense, l'Agence de répression contre les stupéfiants (DEA), le Bureau des prisons et l'Office national de la politique contre la toxicomanie. C'est l'une des rares sociétés ayant accès au système PROMIS, qui permet un accès illimité à tous les comptes bancaires de la planète. L'ancien poids lourd du ministère de la Sécurité intérieure américaine, Dwight. M. Williams, vient d'en être nommé vice-président pour les questions de sécurité. Dans le domaine du maintien de l'ordre et de la sécurité intérieure, «quelque 300 officiers de la police haïtienne ont obtenu une formation de gestion des foules» par DynCorp. Vu que de plus en plus d'Etats sont confrontés à une instabilité interne de faible intensité, les SMP s'engagent dans ce créneau. Preuve que cette tendance est mondiale, elle se propage comme un virus dans tous les coins du monde, y compris en Afrique. Des pays nouvellement sortis d'un conflit interne et où les forces de sécurité gouvernementales sont influentes voient se multiplier des sociétés de sécurité privées, avant même d'être passés par la case démocratie et libéralisation.

Louisa Aït Hamadouche

Source du texte : LA TRIBUNE


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