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De l’obsédante urbaphobie des discours calédoniens à une véritable politique de la ville ?

Publié le 06 septembre 2009 par Servefa

La ville, voila la raison de tous les maux ! La forte croissance urbaine, le dépeuplement du monde rural, échec, en quelque sorte, du rééquilibrage spatial, l'expansion de l'habitat spontané, les squats, dans le Grand Nouméa, la présence plus marquée de la délinquance urbaine dans la ville, la confrontation quotidienne aux difficultés de circulation. Autant de points qui préoccupent grandement les calédoniens et leurs élus.

L'urbanisation, et son pendant l'exode rural, apparaissent comme une véritable maladie. Ainsi, dans son discours de politique générale , le Président du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie cherche-t-il des antidotes pour empêcher l'afflux de population vers le Grand Nouméa. La ville, penchant obscur du développement, héritage endiablé de la colonisation ?  La campagne, le rural, la tribu, réglerait tous les maux. Certains partis proposent même des centres "en brousse" pour les jeunes désoeuvrés des quartiers défavorisés de la ville. Là où la ville vous a perverti, jeunes âmes, les bienfaits de la Campagne et de Dame Nature sauront vous remettre dans le droit chemin ! En voilà un de programme de lutte contre la délinquance qui sera bien utile pour la réinsertion en milieu urbain !

Cette urbanisation n'est peut-être pas souhaitable mais est-elle évitable ? La machine du développement prend de la vitesse en Nouvelle-Calédonie et elle est forcément liée à un phénomène d'urbanisation. La Nouvelle-Calédonie ne fait que suivre un mouvement mondial: l'être humain devient peu à peu un être urbain. Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd'hui dans des villes. Bien des philosophes, comme Thierry Paquot, tentent de comprendre l'urbanité et l'urbanisation, dans leurs dynamiques historiques et contemporaines, notamment dans les Pays en Voie de Développement. Car il y a bien un sens à cet afflux de population urbi et urbi, une dynamique qui dépasse les évidences des a priori.

Mais, la réflexion philosophique n'est pas le but de ce billet, qui en appelle plus au pragmatisme et à l'action: au politique, à la gestion des affaires de la cité. Car malgré la politique de rééquilibrage, malgré les discours concordants sur les méfaits de la vie urbaine, les faits sont là: la population du Grand Nouméa connaît une croissance importante, voit s'étendre les squats, etc. Face à cette réalité, il faut bien réagir, il faut bien faire avec. Mais l'urbaphobie de nos décideurs et de la population empêche la création de véritables politiques territoriales à l'échelle des villes. Cela n'est pas étranger avec la construction de la notion de pays, à l'esprit "national" issu du processus de décolonisation qui consiste à vouloir créer une identité commune à l'échelle d'un pays entier. Cette construction, oeuvre d'un gouvernement central (même dans le cas des fédéralismes), a ainsi pour but de réunir la population derrière la notion de pays, de citoyenneté commune, et tolère difficilement la territorialisation de politiques publiques destinées à conforter un héritage de l'époque coloniale: la ville. Si le rééquilibrage, par la voie de la clef de répartition, peut s'apparenter à une territorialisation des politiques (encore qu'il ne s'agisse que d'un levier financier), ce dernier n'opère que pour créer une homogénéité dans le pays, pour mettre sur un pied d'égalité habitant de la brousse et de la ville, sous l'autorité bienveillante d'un pouvoir central. Par ailleurs, il y a là un héritage de la puissance coloniale. En effet, le Welfare State, partout en Occident, s'est construit du point de vue de l'Etat, national (ou fédéral). Dans sa conférence "Vers une citoyenneté urbaine" , Jacques Donzelot indique que cette construction d'une citoyenneté sociale appartient à l'oeuvre de l'Etat: "en créant le monde uniforme des cités, l'Etat a réaffirmé son autorité contre la ville. La cité n'est pas urbaine, mais sociale, comme l'Etat.". Dans le ton de la politique calédonienne, ses penchants "sociaux", sa volonté de construire en grande quantité des logements sociaux comme on construirait des autos, produits uniformes et anti-urbains, la Nouvelle-Calédonie marche dans les pas de la mère patrie.

Pourtant, en Europe, depuis une dizaine d'années, il apparaît que les heurts et malheurs des sociétés modernes, et urbanisées souvent à plus de 80%, peuvent, finalement, trouver leur issue dans la renaissance de la ville. Donzelot mentionne ainsi le rapport référence commandé par Tony Blair en 1999: Toward an Urban Renaissance. Que dit ce rapport ? Que face aux problèmes d'exclusion sociale et aux défis écologiques, et pour une meilleure compétitivité économique, la "renaissance urbaine" demeure indispensable. En France, dès la fin des années 70, l'Etat a pris en charge ce qui est appellé la "politique de la ville", somme d'actions destinées à revaloriser certains quartiers et à réduire les inégalités entre les différents territoires. Mais ces actions sont longtemps restées confinées aux quartiers, sans cohérence à l'échelle intercommunale (lire à ce sujet Chomentowski dans l'excellent ouvrage de la documentation française "Intercommunalité: politique et territoire "). Quoiqu'il en soit, les lois récentes, relatives à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (loi SRU), ou encore pour l'Egalité des Chances, usent de la ville comme territoire où il n'est plus question de réduire les inégalités entre les classes sociales, mais bien d'offrir l'égalité des chances entre les individus, pour passer, comme le dit Donzelot, de la naissance de "l'homme nouveau" à la valorisation de "l'homme de la diversité".  Et Donzelot, toujours, de remarquer, au sujet de la citoyenneté, que celle-ci, "dans sa dimension sociale, allait de pair, d'abord avec le souci universel de satisfaction de tous les besoins essentiels comme le logement" alors qu'avec la renaissance urbaine "ce droit se trouve réinscrit dans une perspective plus large, celle du droit à la ville" pour voir se profiler une véritable citoyenneté urbaine, s'appuyant aussi sur la fin des grands compromis centraux aux profits des partenariats locaux où les citoyens sont amenés à participer directement à la mise en oeuvre des politiques publiques.

En Nouvelle-Calédonie, l'urbaphobie demeure encore bien trop présente pour envisager des politiques de la ville visant à la renaissance (ou à la bonne naissance) de la ville. On préfère regretter l'urbanisation grandissante, chercher les moyens de la ralentir, la nier, la rejeter. Peut-être serait-il temps de considérer le problème urbain comme un véritable défi pour construire l'avenir plutôt que de le décrier, peut-être faudrait-il user de la ville pour bâtir le destin commun.

François SERVE


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