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Le Rav Elie Kahn z''l, un homme Entier

Publié le 10 septembre 2009 par Frison
Il y a environ un an de cela, un peu avant les fêtes de Tichri 5769, nous avons eu la désagréable surprise d’apprendre le décès du Rav Elie Kahn à l’âge de 51 ans.
Le Rav Elie Kahn z''l, un homme EntierLes familiers du site Cheela.org savent bien évidemment qui était le Rav Kahn. Fondateur du site et son principal animateur, il n’a jamais ménagé sa peine pour répondre sur Internet à des centaines, voire des milliers de questions halakhiques, de la plus simple à la plus pointue, de la plus grave à la plus saugrenue parfois. Une des ses caractéristiques principales, c’était le ton des réponses : toujours précis, poli et souvent avec une touche humoristique très appréciée de ses lecteurs. Mais plus que la forme, le contenu de ses réponses était aussi très spécifique. En véritable Possek (décisionnaire), il prenait garde à toujours être mesuré dans ses réponses : dans les 4 coudées de la halakha, en prenant garde à offrir une réponse adéquate au profil de son interlocuteur.
Le Rav Amital, lors de l’enterrement du Rav Kahn a dispensé un enseignement très frappant pour tout juif confronté au « monde extérieur », qui ne veut pas subir celui-ci mais qui souhaite s’y frotter en essayant d’intégrer ce qui paraît le plus essentiel et constructeur pour l’existence humaine. Le Rav Amital très ému, raconta que peu avant son décès, le Rav Kahn l’appela pour lui dire à quel point son commentaire d’une page de Talmud l’avait réconforté. Sur le moment, le Rav Amital n’y fit pas attention, plutôt concentré sur la douleur de son interlocuteur. Mais il se remémora l’événement lorsque le Rav Kahn quitta ce monde. Car le commentaire du Rav Amital portait sur un passage tout à fait particulier du Talmud, un de ceux qui fleurissent dans les « anthologies du Talmud » et qui est régulièrement rappelé pour expliquer la spécificité du judaïsme. Ce passage c’est le suivant:
- Baba Metsia 59b -
Le Rav Elie Kahn z''l, un homme Entier« On enseigne dans une Mishna : un four fabriqué en tuiles découpées et liées avec du sable n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté selon Rabbi Eliézer. Les autres sages pensent le contraire. C’est ce qu’on appelle le four d’Akhnaï (…). Une braïta enseigne : ce jour-là, Rabbi Eliézer répondit à toutes leurs objections, mais les sages n’en acceptèrent aucune.
Il leur dit alors : «Si la loi est comme moi, que ce caroubier le prouve !»
Le caroubier se déracina et parcourut cent coudées. Et selon certains, quatre cent coudées.
Ils lui dirent : «On n’apporte pas de preuve d’un caroubier !»
il dit alors : «Que ce courant d’eau prouve que j’ai raison», et l’eau remonta le courant.
Ils répondirent : « on n’apporte pas de preuves d’un courant d’eau !»
«Que les murs de la maison d’étude le prouvent ».
Les murs commencèrent à s’effondrer quand Rabbi Yéhochoua les apostropha et leur dit :
«Si des sages se disputent au sujet de la loi, de quoi vous mêlez-vous ? »
Les murs ne tombèrent pas, par respect pour Rabbi Yéhochoua et ne se redressèrent pas, par respect pour Rabbi Eliézer.
Il leur dit : «Que les cieux le prouvent !»
Alors, une voie céleste sortit et dit : «Qu’avez-vous contre Rabbi Eliézer ! La loi est toujours comme lui ! »
Rabbi Yéhochoua se redressa sur ses jambes et dit : «La Torah n’est pas dans les cieux !» (Deutéronome, chapitre 23).

Quelle en est la signification ? Rabbi Jérémie dit : «La Torah a déjà été donnée au mont Sinaï; nous n’avons donc pas à tenir compte d’une voie céleste, car il est écrit, selon la majorité, on tranche la loi».
A ce moment-là, Rabbi Nathan rencontra le prophète Elie et lui demanda : «Que dis le Saint béni soit-Il maintenant ? Il lui répondit :
«Il rit en disant : Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu !»
(Traduction Akadem) En général, ce texte est régulièrement cité pour montrer la distance qu’opère le judaïsme avec la transcendance divine et qu’à certains égards, notamment sur la question de la place de l’homme dans le monde, il s’agit peut-être de la « religion » la plus proche de l’athéisme du fait de l’importance qu’elle donne aux réalisations de l’homme dans ce monde et aux responsabilités qui lui incombe, sans être oppressé par la présence de Dieu. Mais on parle rarement du fond du problème : le four d’Akhnaï (c’est le nom du four en question) est-il soumis aux règles de pureté et d’impureté ? Est-ce véritablement cette discussion picrocholine qui vit s’opposer spectaculairement ces deux camps ? Au point que l’un d'eux (Rabbi Eliezer) se retrouvât 'excommunié' et isolé de ses collègues ? Quelle est en réalité la question ?
Reprenons.
Un four entier est soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Un four cassé et fait de débris éparses n’est pas soumis aux règles de pureté et d’impureté.
Le four d’Akhnaï est spécial en ce qu’il possède à la fois les caractéristiques du four entier et du four cassé. Il est fait de plusieurs morceaux (les tuiles découpées du texte). Mais il apparaît tout de même comme entier (car les tuiles sont liées avec du sable). Il est capable de remplir son rôle, sa fonction de four. Rav Amital dans son article approfondissait la question : pour Rabbi Eliezer ce four d’Akhnaï est assimilable à un four cassé. Peu importe qu’il ait été rafistolé, l’essentiel c’est que ce qui le compose est cassé, brisé, fait de plusieurs morceaux. C’est cela qui compte : il faut voir la réalité de façon absolue. Ce four est-il fait d’une matière entière ou de morceaux brisés ? S’il existe des morceaux brisés, il ne peut pas être appelé « Entier ». Les Sages ont une autre vision des choses. Ils prennent le problème de façon plus relative : est-ce que ce four est capable d’assumer la tâche qui lui est dévolu ? Si c’est le cas, peu importe sa composition, il est tout à fait possible de le comparer à un four « Entier » et de lui en affecter toutes les caractéristiques. La discussion intime du Talmud est en fait bien plus vaste qu’un simple problème de pureté et d’impureté : c’est une confrontation entre deux visions du monde, entre deux façons d’appréhender la réalité : faut-il voir les choses de façon absolue ou relative ?
Ce que dit Rav Amital et ce qui a réconforté Rav Kahn, c’est que la Halakha, la Loi est selon les Sages. Et que cette métaphore sur l’entièreté du four appliquée à un patchwork de débris reconsolidé, il se l’est peut-être appliqué à lui-même.
Car le Rav Kahn était un personnage parfois atypique dans le paysage rabbinique : orthodoxe mais sans barbe, profondément attaché à la Halakha parfois même dans ses plus infimes détails (de nombreux exemples l’attestent) mais également soucieux de donner des réponses halakhiques correspondant au niveau de son interlocuteur, ashkénaze mais très attaché à la personne et à l’œuvre de Rav Ovadia Yosef, érudit en Thora mais également passionné par les sciences profanes, la littérature ou l’histoire. Peut-être se posait-il parfois la question : cette diversité d’intérêts, d’activités, de pratiques fait-elle tout de même de moi un homme « Entier », comme le four d'Akhnaï composé de différents morceaux ? Selon Rabbi Eliezer, pour qui il faut impérativement être fait d’un matériau brut, unique et absolu, ce n’est pas le cas. Mais pour avoir refusé de se plier à l’avis des Sages, qui au contraire ont répondu un « Oui » franc et massif au risque de contredire Dieu lui-même, Rabbi Eliezer a subi l’isolement. La réponse est évidente et elle l’apparaît encore plus à nos yeux : le Rav Kahn était un véritable Homme, entier, méritant le respect, la considération et l’admiration de ses pairs et de ses élèves, réels ou virtuels. Et son caractère divers, loin de menacer son authenticité l’a plutôt renforcé au point d’en faire un homme absolument unique.
Il manque déjà depuis un an, mais son œuvre est encore là. Cette phrase célèbre prend alors tout son sens :
« Tsadikim Bemitatan Nikreou Haim » "Les Justes après leur mort sont appelés Vivants."
Qu’il en soit ainsi pour le Rav Elie Kahn z’’l.

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