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Lettre aux collègues

Publié le 23 septembre 2009 par Poussemanette


Vous souvenez-vous? C'était avant, lors de notre entrée dans la Boîte. Nous étions reçus par un cadre fier de nous accueillir, fier de nous expliquer que la Régie était un peu comme une famille, que nous serions punis pour nos fautes mais aussi reconnus comme salariés, tous maillons d'une chaîne du Service Public. C'est cette reconnaissance qui m'avait plu, plus que la notion de famille.
A l'époque, la Régie était déjà une vieille femme qui avait bien besoin d'un lifting. Les collègues étaient "à l'ancienne". Ils buvaient trop, fumaient trop, riaient trop. Trop boire, pour la sécurité, c'était dangereux pour tous. La Régie, intelligemment, nous a tous convaincu qu'il fallait y mettre fin. Ce que nous avons fait. Trop fumer était dangereux pour notre santé. Là aussi nous avons arrêté. Trop rire et être heureux portait atteinte à la dignité de notre image. Nous sommes donc devenus tristes.
Entre temps, la boucle de sécurité a disparu. C'est chacun pour soi. La boucle de sécurité était synonyme de solidarité. On rattrapait l'erreur potentielle de l'autre. Pour l'autre et pour la sécurité. Pour que tout fonctionne bien. Une erreur réparée était pardonnée si elle n'avait pas eu de conséquence. Maintenant, un simple dépassement de vitesse corrigé et c'est la punition systématique. La Régie, intelligemment, nous a convaincu que nous étions de mauvais professionnels. Nous l'avons cru et nous avons peur des signaux.
Depuis, au nom de la productivité, tout est bon pour nous humilier. Les cadres nous tapent sur l'épaule en nous menaçant d'un mauvais déroulement de carrière si nous ne nous portons pas volontaires pour repartir sur les 30 minutes; pour courir au trottoir; si nous refusons d'aller garer ou dégarer sans surveillance... Rien n'est dit vraiment. Ils n'en ont pas le droit. Tout est suggéré. Menace, flatterie dans une main si tout se passe bien, réglementation dans l'autre main si ça se passe mal. Tout est mis en place afin d'accélérer, accentuer la productivité au détriment de la sécurité. Certains chefs de Départ commencent à perdre les pédales en s'énervant que rien ne va assez vite pour eux. L'ambiance est électrique. Ainsi, s'il arrive un accident ou incident, tout est de la faute du conducteur. Comment, dans de telles conditions, monter sereinement sur son train?
L'autre jour, un cadre m'a dit que si le service voyageurs se passait mal, c'était notre faute. Nous avions donné de mauvaises habitudes aux voyageurs. Qui nous? Naïvement, j'ai pensé Régie. Au nom de cette notion surannée d'appartenance à une même entreprise. C'est de notre faute. Notre faute à tous ou celle des conducteurs, ce cadre utilisant la technique du "je suis de votre côté, je suis un collègue"? Un doute plane. Ce doute qui plane sur toutes leurs paroles, toutes leurs attitudes.
Un doute aussi quand une formation conducteur est concoctée aux petits oignons par FRT mais que rien ne suit derrière en ligne. Les nouveaux sont soumis au stress, on les fait courir, on ne leur laisse pas le temps de bien maîtriser tout ce qu'ils ne connaissent qu'en théorie. Forcément, ils arrive un moment où ça casse, un moment où l'erreur est inévitable. On ne peux pas ne pas faire d'erreurs lorsque la pratique est à l'opposé de la théorie; lorsqu'on apprend l'importance d'une consigne clairement énoncée grâce à la phraséologie et que sur le terrain les consignes sont vagues ou rapidement proférées sans souci de compréhension.
Là, oui, aucun doute, c'est aussi de notre faute. Nous les laissons seuls face à leur inexpérience, tout occupés à courir de notre côté.
France Télécom est sur bien des lèvres, et quand ce nom n'est pas cité, on le sent qui plane. On regarde nos maîtrises et on ne les envie pas. Nous, nous pouvons nous faire respecter, faire respecter la sécurité. Il suffit de dire non. Eux sont bloqués. Bons à tout et bons à rien. Polyvalents. Eux doivent dire oui à tout et courber l'échine. Mais ça reste leur problème.
Est-ce ainsi que tout a commencé à France Télécom? Pour finir par la modernisation, les restructurations et l'élimination des mauvais éléments qui travaillent (bien) pour leur famille, leur vie et non uniquement pour l'entreprise? Les sanctions comme outil de management, pousser à la démission, au départ à la retraite et pour certains, au suicide? A-t-on commencé pour eux aussi à leur laver le cerveau en les culpabilisant, seuls les plus forts, les plus roués, les plus débrouillards ayant une petite chance, à court terme, de rester la tête hors de l'eau?
Le pire de tout, c'est le cynisme de nos dirigeants. Si ces dysfonctionnement étaient une erreur de parcours, un bug, nous leur pardonnerions pourvu que le tir soit ajusté. Mais le tir, c'est sur le salarié qu'il est ajusté. Un tir fourni que nous subissons tous les jours à des niveaux divers selon la sensibilité de chacun.
J'ai longuement hésité à vous écrire cette lettre ici, sur ce blog destiné aux voyageurs. Il arrive cependant un moment où on doit prendre position clairement, ouvertement et ce moment est arrivé. Ce sont vos mails qui m'ont convaincue de m'exprimer sur les prémices de cette détresse qui pointe dans tous nos gestes, tous nos rapports. La société évolue. Nous devons évoluer nous aussi mais à quel prix? Je n'ai pas la réponse. Cette réponse, nous pouvons la trouver en parlant entre nous, en cherchant des solutions et non en discutant de notre dernier e.phone ou de la moto du collègue. La réponse existe. Chez nous comme ailleurs. Chez nous comme à France Télécom ou à La Poste. La réponse existe au niveau national. Voyons déjà ce que nous pouvons faire chez nous. Et puis en parler fait du bien. On se sentira moins isolé. Que tout ce qui est tu soit mis au grand jour et non caché par peur de passer pour l'idiot du village, le neuneu de service alors que le collègue, en face, pense la même chose mais n'ose s'exprimer pour les mêmes raisons.
Parlons-en devant les cadres. Montrons-leur que nous ne sommes pas dupes. Montrons-leur qu'ils sont bien à plaindre et que nous ne les admirons plus pour leur connaissance de l'entreprise et leur savoir-faire au service de la communauté. Ils sont devenus des marchands de soupe. La soupe made Bruxelles, une soupe indigeste pour nous où il n'est pas dit que le citoyen y trouve son compte à long terme.


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