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De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba.

Publié le 23 septembre 2009 par Bricabraque

Comme nous vous le disions il y a peu sur Samarra, si les Barbudos cubains ne sont pas parvenus à exporter leur révolution en Afrique, il en va tout autrement des rythmes et musiques de l'île. Une vogue afrocubaine exceptionnelle s’empare de toute l’Afrique subsaharienne, avant même les indépendances.

De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba.
 

Orquestra Aragon.

* Une influence culturelle majeure.

La musique cubaine notamment, amenée par les marins de passage, bénéficie d’un engouement extraordianire. Les boîtes de nuit dans les villes portuaires accueillent les marins et donc les musiques cubaines. Certains groupes cubains deviennent d'ailleurs particulièrement populaires en Afrique à l'instar de l'Orquestra Aragon (adepte des charangas, cha cha cha) , la doyenne des formations cubaines qui vient de souffler ses soixante-dix bougies... En 1959, le groupe monte sans hésiter dans le train de la révolution castriste et devient même  l'ambassadeur de la musique cubaine à l'étranger. A partir de 1971, le groupe mène plusieurs tournées en Afrique où l'Aragon a acquis une immense popularité. Rafael Lay Jr explique: "ces voyages étaient en outre financés par notre gouvernement, c'était une façon de poursuivre l'aventure africaine du Che." Le groupe créé d'ailleurs une rythme inspiré de ses expériences en Afrique de l'ouest, le chalonda. 

Dans l'autre sens, des étudiants africains se rendent à Cuba pour étudier et enregistrer (voir ci-dessous le cas des Maravilhas de Mali).

De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba.
 

Cha cha cha, merengue, pachanga deviennent extrêmement populaires en Afrique et inspirent à leur tour les chanteurs et musiciens locaux. Ceci vaut particulièrement pour le Congo où la rumba congolaise s’impose très vite (les Congolais empruntent notamment aux Cubains, le jeu des claves). Ailleurs, des groupes tels que le Bembeya Jazz national en Guinée, l’orchestre Baobab au Sénégal, les Maravilhas de Mali mettent les musiques cubaines à l’honneur, reprenant de nombreux standards dans leur répertoire où en introduisant des cuivres et rythmes typiquement cubains dans leur musique.

Au fond, cette influence musicale cubaine en Afrique est un juste retour des choses, dans la mesure où la rumba cubaine est un mélange de musiques latino-américaine et de rythmes importés par des esclaves d'Afrique centrale au milieu du XIXème siècle. Toutefois, ne nous y trompons pas, si les Congolais se réapproprient cette musique enivrante, ils y ajoutent leur touche personnelle: une polyphonie de guitare, qui remplace  le piano adopté par les Cubains.

Dans son livre "Afrique noire, histoire et civilisations", E. M'Bokolo revient sur la genèse de la rumba congolaise. Cette danse est adoptée dès les années 1930 par les Congo bars, des lieux de sociabilité masculine, fondés sur des relations de travail et de voisinage. "Le développement de la rumba correspond à un besoin d'autonomie, sinon à une volonté de résistance, à l'égard des pouvoirs coloniaux, dont la politique consista (...) à contrôler les loisirs des Noirs." "Son développement accéléré après 1940 serait dû à la conjonction de plusieurs facteurs: l'existence de puissants moyens de diffusion, en particulier Radio-Brazzaville, l'ancienne station de la France Libre; l'émulation entre les grands centres urbains, en particulier entre Kinshasa et Brazaville; le mariage heureux entre les artistes congolais et "les pauvres blancs" de Léopoldville." En effet, les immigrants grecs ou chypriotes qui contrôlent alors une partie du commerce de détail fondent les premières maisons d'édition de disques d'Afrique noire. Une industrie musicale unique en Afrique voit le jour et assure le triomphe de créateurs exceptionnels tels que l'African Jazz de Joseph Kabasele, l'O.K. Jazz avec Franco Luando Makiadi ou encore l'orchestre des Bantous de la capitale

Dès le début des années 1970, la rumba congolaise commence à perdre du terrain au profit de nouveaux foyers musicaux.

Nous vous proposons ci-dessous, une sélection de quelques morceaux de cette salsa/rumba africaine, où l'influence cubaine est toujours décelable.

De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba.
 

 Le Bembeya Jazz national.

1. Bembeya Jazz National: "Sabor de guajira"(1968). Le Bembeya est une formation guinéenne très connue qui prit s'en essor dans le cadre de la politique d'authenticité développée par Sékou Touré en Guinée au lendemain de l'indépendance. Touré tourne le dos à l'ancienne métropole (la France). La Guinée se réclame alors du marxisme-léninisme et les accords de coopérations sont nombreux. La musique du Bembeya, synthèse parfaite des styles afro-cubain et mandingue, se veut aussi un puzzle de toutes les traditions guinéennes.

2. Maravillas de Mali: "Lumumba". Le Mali devient indépendant en 1960. Le nouveau leader du pays, Modibo Keïta opte pour le socialisme (adapté aux réalités africaines) tout en défendant l'idée du non-alignement. L'économie est rapidement socialisée, tandis quil multiplie les accords de coopération technique, culturel. Le souvenir de Lumumba est ici chanté par les Maravillas de Mali, un orchestre malien formé à Cuba.

3. Orchestra Baoba: "El carretero". Cette formation sénégalaise star reprend ici un classique cubain (écrit par le merveilleux Guillermo Portabales et popularisé par le Buena Vista Social Club).

4. Gnonnas Pedro: "Yiri yiri boum". Le Bénin de Mathieu Kérékou se réclame là encore du marxisme léninisme, toutefois les mauvaises langues parlent plus volontiers de "laxisme-béninisme". Le pouvoir en place accordent une grandes importances aux formation musicales du pays. Certaines d'entre elles jouissent d'ailleurs d'une très grande popularité (notamment l'Orchestre Poly-rithmo de Cotonou qui parvint pendant un temps à concurrencer sérieusement Fela. Nous vous en reparlons très bientôt). Gnonnas Pedro est aussi le leader d'un de ces groupes clefs du funk béninois.

De la Havane à Kinshasa: on danse la rumba.

Africando.

5. Africando: "Yay boy". Ce groupe d'afro-salsa ne cesse de mettre en valeur les liens entre les rythmes d'Afrique et ceux de Cuba. La formation fut créée en 1992 par deux cadors de la musique d'Afrique de l'ouest: le producteur sénégalais Ibrahim Sylla et le flûtiste  malien Boncana Maïga, membre fondateur des Maravhilas de Mali, formé au conservatoire de la Havane de 1963 à 1973.

6. African Jazz: "indépendance cha cha". Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba nationale, y introduisant également tubas et trompettes. Jusqu'en 1963 Grand Kallé et l'African Jazz figurent parmi les artistes les plus populaires d'Afrique. Nous avons déjà présenté ce morceau, véritable hymne des indépendances africaines, sur l'histgeobox.

7. Franco: "Tcha tcha tcha de mi amor". Grand rival de Kabasele, Franco reste sans conteste le plus populaire des chanteurs congolais.

8. Tabu Ley et l'African fiesta: "Guantanamera". Autre classique cubain interprété par le rossignol congolais. Ce remarquable chanteur racontait qu'il avait dû apprendre des rudiments d'espagnol afin de pouvoir intégrer l'African Jazz de Kabasele. Dans les années cinquante, vouloir faire carrière sans maîtriser la langue des Cubains était impensable.

Sources:

- E. M'Bokolo: "Afrique noire, histoire et civilisations, .

- Mondomix n°36 avec un article consacré aux 70 ans de l'Orchestra Aragon.

- Florent Mazzoleni: "Les musiques africaines".

- L'Afrique enchantée: émission Africuba.

Ecouter:

* Deux des huit titres précédents sont issus de deux très belles compilations consacrées à l'influence cubaine dans la musique africaine.

- "Congo to Cuba", du label américain Putumayo (2002).

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51JFYRSD4ZL._SL500_AA240_.jpg

-" De Dakar à Cuba, on danse la rumba", du label français Cantos (2005) avec entre autres: Franco, Tabu Ley Rochereau, Orchestra Baobab, Bembeya Jazz, Grand Kalle, Gnonnas Pedro... (voir le détail ici).Ne sachant trop comment intituler cet article, je me suis inspiré de ce disque.

http://www.afrisson.com/local/cache-vignettes/L350xH350/arton2297-42df9.jpg

Sources:

- Mondomix n°35, juillet-août 2009.

- F. Mazzoleni:"l'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008.

- E. M'Bokolo:"Afrique noire, histoire et civilisation", Hatier, 2008.

- Deux émissions de l'Afrique enchantée: Africuba et Cubafrica.

Liens:

- "Quand les Cubains tentaient d'exporter la révolution en Afrique". Le premier épisode de l'influence cubaine en Afrique.

- "Che Guevara est lui aussi Africain".

- Afrisson: "la salsa africaine" avec une petite discographie savoureuse.

- Article de RFI sur la rumba congolaise.


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