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Et Dieu créa l'Amérique

Par Copeau @Contrepoints
Et Dieu créa l'Amérique Bernard Cottret a publié en 2004 une histoire de la Révolution américaine (Perrin) qui, depuis, fait référence et autorité. Nous proposons aux lecteurs de Contrepoints des bonnes feuilles de cet ouvrage, en l'occurrence l'introduction générale de celui-ci.

« Au début, le monde était l'Amérique »

J. Locke, 1689 [1].

C'est un livre sur le bonheur. Et sur la forme républicaine de gouvernement. Voici plus de deux siècles que la jeune nation américaine, rompant ses liens tutélaires avec le passé, entamait, sous une forme volontiers métaphysique, son vibrant hymne à la vie profane [2]. « Tous les hommes sont créés égaux », précisait la déclaration d'Indépendance de 1776. Ils possèdent, dès leur naissance, « certains droits inaliénables ». Les gouvernements sont là pour les leur garantir, à commencer par les premiers d'entre eux, « la vie, la liberté et la quête du bonheur », auxquels l'on adjoindra sans hésiter la « sécurité ».

Le respect de ces principes, enchaînait-on, est la seule justification des gouvernements ; s'ils venaient à faillir, les peuples retrouveraient le droit de les dissoudre : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui assurer la sécurité et le bonheur ».

Jean-Jacques Brissot, le futur conventionnel, exhortait dès 1787 ses compatriotes français à s'intéresser à un pays dont le destin lui paraissait prometteur « pour le bonheur de la France ». L'on trouvait sous sa plume un double manifeste pour la vertu (morale) et pour le crédit (financier). Le but de Brissot était nettement d'encourager les Français à « renoncer à leur langueur pour le commerce de l'Amérique » en exportant outre-Atlantique une partie de leur production [3]. Charité bien ordonnée commence par soi-même, et l'amour de l'Amérique, devenue l'une des patrie du républicanisme, était équilibré par un souci que l'on dirait très moderne d'investissement. Chaque fois que l'on parle de la conception américaine du bonheur, c'est pour délivrer la vie économique de ses entraves. Le plaidoyer de Brissot possède déjà toute la rhétorique empruntée de la Lettre aux actionnaires de quelque multinationale de notre temps.

C'est que la France et les Etats-Unis ont entretenu depuis plus de deux siècles des relations ambivalentes, où la cordialité le dispute sans cesse à la méfiance [4]. Maintenant que l'incantation politique ou la critique de l'impérialisme économique se sont largement estompées, ce malaise revêt avant tout un aspect culturel ; du moins s'exprime-t-il périodiquement, et avec une surprenante verdeur, en matière culinaire et artistique, chaque fois qu'une « exception française » se sent menacée. La présence des Mac Donald's sur notre sol, la réussite de Disneyland, le succès au box-office du cinéma américain ou la diffusion de mots anglo-américains font périodiquement l'objet de manifestations de rejet qui étonnent nos partenaires européens. Et il est difficile de ne pas percevoir, dans l'actuelle défiance envers la mondialisation, la reprise de mots d'ordre plus anciens contre les Etats-Unis [5].

Avec une incontestable différence d'échelle, la France et les Etats-Unis souffrent beaucoup plus en fait de la parenté profonde de leurs cultures que de leurs différences.

Du reste, on ne comprendra rien à cette « exception française », tant que l'on ne l'aura pas confrontée à l'« exceptionnalisme américain [6] ». La France et les Etats-Unis se sont sentis investis dans le courant de leur histoire d'une mission libératrice qui amenait, par exemple, les artisans de la morale républicaine à enseigner que tout homme avait « deux patries, la sienne et la France » - quitte à imposer d'improbables ancêtres gaulois aux enfants africains [7]. C'est du moins ce qu'apprenaient, il y a un siècle, les petits Français de l'école de Jules Ferry. Les Américains pour leur part donnent à leur présence dans le monde un caractère volontiers messianique, plus encore que strictement colonial ; de façon certes séculière, ils reproduisent en permanence l'archétype biblique du peuple élu. Récusant les visions matérialistes de l'histoire, cette conception essentiellement idéaliste met à jour un credo américain fondé sur la liberté, l'égalité, l'individualisme, le populisme et le laissez faire [8]. Le rejet du socialisme sous toutes ses formes ne serait qu'une expression parmi d'autres de cette croyance américaine en un dogme du progrès moral et matériel qui aurait assuré aux Etats-Unis leur prodigieuse réussite [9].

De te fabula narratur : c'est l'histoire de chacun qui est ici contée. Inlassablement depuis trois siècles, les Américains entretiennent collectivement la fiction messianique que la lumière des derniers temps proviendra du Nouveau Monde, appelé à régénérer l'ancien. Cette prophétie trouve un début d'expression une ou deux générations avant la Révolution américaine. L'on demandait traditionnellement au continent découvert par Christophe Colomb un témoignage sur le passé préhistorique de l'humanité ; il se chargea dans le courant du XVIIIe siècle d'une valeur prémonitoire. La nostalgie devint à son tour prophétique [10]. Jean Delumeau a fort bien analysé, dans sa belle Histoire du paradis, le rôle respectif de l'Amérique [11]. Avec une incontestable différence d'échelle, la France et les Etats-Unis souffrent beaucoup plus en fait de la parenté profonde de leurs cultures que de leurs différences. Les deux nations, rompant leurs amarres tutélaires, ont tendance à se présenter au monde comme universelles. Et universellement novatrices, ou rédemptrices [12]. Tout en insistant sur leur caractère d'exception [13].


[1] J. Locke, Two Treatises of Government, Londres, JM Dent, 1989, p. 140. Sur cette fiction de « recréation du monde » et de « rupture avec l'histoire », voir Marienstras, Les Mythes fondateurs de la nation américaine, Bruxelles, éditions Complexe, 1992, p. 37.

[2] M. Fumaroli décrit bien les Américains comme des « fils du XVIIIe siècle », dont ils seraient devenus « l'immense lieu de mémoire ». (Quand l'Empire parlait français, Paris, De Fallois, 2001, p. 9.

[3] JP Brissot, E Clavière, De la France et des Etats-Unis (1787), Paris, CTHS, 1996, p. V. Quant à l'abbée Sieyès, il devait s'exclamer en juillet 1789 : « L'objet de l'union sociale et le bonheur des associés ». (Orateurs de la Révolution française, F. Furet, R. Halévi, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1989, I, p. 1008.

[4] Sur l'histoire de la France et des Etats-Unis, on consultera avec profit J.B. Duroselle, La France et les Etats-Unis des origines à nos jours, Paris, Seuil, 1976 ; D. Echevarria, Mirage in the West, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1956 ; R. Rémond, Les Etats-Unis devant l'opinion française, 1815-1852, Paris, A. Colin, 1962 ; J. Portes, Une fascination réticente, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1990 ; A. Kaspi, Le Temps des Américains. 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976. On lira enfin les analyses très fines de J.F. Revel, L'Obsession anti-américaine, Paris, Plon, 2002.

[5] Les organismes génétiquement modifiés ont un temps remplacé la guerre du Viet-Nâm dans l'indignation publique ; et l'agriculture biologique devient parfois la noble cause de demain, aux côtés du fromage au lait cru et du civet de lièvre

[6] Cet exceptionnalisme américain, en garantissant la singularité et la supériorité de l'expérience américaine, a toujours gardé un caractère universaliste, lui évitant les « dérives totalitaires ». Il s'accommode fort bien de l'idée d'un modèle américain, imposé aux autres nations (J Heffer, F Weil (ed), Chantiers d'histoire américaine, Paris, Berlin, 1994, Introduction, pp. 20-21). Quant à « l'exception française », la formule est utilisée par M. Vovelle dans son introduction aux actes du colloque consacré en 1992 au bicentenaire de la République. Prétendant à l'universalité, la forme républicaine n'aura-t-elle revêtu, du moins dans une Europe encore fortement monarchique à la fin du XXe siècle, qu'un caractère d'exception ? (Révolution et République. L'exception française, Paris, Kimé, 1994, p. 9 sq.)

[7] P. Higonnet attribue du reste ce dicton à T. Jefferson (Préface à JP Dormois, SP Newman (ed), Vue d'Amérique, Paris, France-Empire, 1989, p. 10. Il arrive également que l'on présente Goethe comme l'auteur de la formule. L'idée se trouve en tout cas dans l'Autobiographie de Jefferson, ainsi que nous le confirme J. Pothier : « Interrogez (...) un homme qui a voyagé, à quelque nation qu'il appartienne, et demandez-lui dans quelle contrée de la terre il préférerait passer sa vie, il vous répondra : Dans ma patrie (...). Et en second lieu, quel serait votre choix ? - La France » (Autobiography (1821), Writings, New York, The Library of America, 1984, p. 98)

[8] Parmi les théoriciens de l'exceptionnalisme américain, l'on citera en premier lieu SM Lipset, auteur de American Exceptionnalism : A Double-Edged Sword, New York, WW Norton, 1996. Nés d'une révolution, comme le souligne l'auteur, les Etats-Unis exigent un engagement idéologique fort de leur citoyens, fondé sur un libéralisme économique, distinct du conservatisme, du communautarisme collectiviste, et du mercantilisme. Les Etats-Unis sont sans doute, selon lui, le seul pays développé économiquement qui ait contenu efficacement la montée durable du radicalisme socialiste ou ouvrier. Cet exceptionnalisme ne concerne du reste pas le Canada, plus attaché selon l'auteur à la déférence sociale. On lira ici l'excellent dossier de l'AHR 102 (1997), pp. 748-774. D. Ross, enfin, instruit le procès de cet exceptionnalisme dans les sciences sociales. Contrairement aux Européens qui adoptent un mode de pensée historiciste, les Américains du début du XIXe siècle auraient été convaincus de leur caractère exceptionnel, en opposant leur Révolution, qui avait réussi, à la Révolution française, qui aurait échoué (The Origins of American Social Science, New York, Cambridge University Press, 1991, p. 22 sq.

[9] La question avait déjà été habilement posée par la sociologie allemande d'avant 1914 lorsque W. Sombart avait écrit son stimulant essai Pourquoi le socialisme n'existe-t-il pas aux Etats-Unis ?, Paris, PUF, 1992 (la version allemande remontait à 1904). Il est vrai que Sombart concluait, de façon un peu prématurée, que tous les éléments de son épanouissement étaient déjà réunis. Quant à Sombart (1863-1941), il devait finir par flirter avec le national-socialisme à la fin de sa vie.

[10] J. Delumeau, Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995, p. 9 sq.

[11] Ibid, p. 275 sq.

[12] J. Delumeau cite également cette phrase lourde de sens de Chateaubriand : « l'Eternel révéla à son fils bien-aimé ses desseins sur l'Amérique : il préparait au genre humain dans cette partie du monde une rénovation d'existence » (op. cit., p. 287)

[13] On se reportera ici à l'essai stimulant de P. Bourdieu, « Deux impérialismes de l'universel », L'Amérique des Français (éd), C. Fauré, T. Bishop, Paris, F. Bourin, 1992, pp. 149-155.


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